Unité- Démocratie- Justice sociale

Accueil Contactez-nous Sommaire


Google

 

sur le Web

Sur ufpweb.org

 

 

 

LA MAURITANIE, L’AFRIQUE ET LES ENJEUX MAJEURS DE NOTRE MONDE

(sud quotidien week-end, samedi 21 et dimanche 22 juin 2003)

 

Le dimanche 8 juin dernier, les Mauritaniens ont été surpris par un coup d’Etat qui visait le régime du président Maawiya Ould Taya. Au-delà de la stupeur, de l’émoi et de la consternation que cette tentative de renversement, de façon inconstitutionnelle, d’un régime démocratiquement mis en place a créés, ce phénomène qu’on croyait révolu en Afrique depuis l’instauration du multipartisme sur le continent au lendemain du sommet de Baule (France) en 1990 suscite des réflexions, des interrogations et même quelques remises en cause. Car, aussi condamnable qu’il soit, ce putsch manqué contre le régime du président Maawiya Ould Taya répond à un certain nombre de soucis et de préoccupations aussi bien sur le plan politique que social que les autorités de Nouakchott n’ont pas pris en charge. Ou les ont gérés autrement. De quoi s’agit-il réellement ? C’est la réponse que tente d’apporter cette réflexion sur la situation en Mauritanie. Au-delà de la Mauritanie, l’Afrique et le reste du monde. Un premier jet de cette analyse vous est servi aujourd’hui. La suite vous sera livrée dans notre édition de lundi 23 juin.

 

Une Contribution de BA Boubacar Moussa,

1er Vice-président de l’Ufp (Union des forces de progrès)

Nouakchott, Mauritanie

 

QUE SE PASSE T-IL EN MAURITANIE ?

 

1- La question préoccupe les amis de la Mauritanie et tous ceux qui s’intéressent à son évolution et à ses conséquences en Afrique et au Moyen-Orient. Nous tenterons d’y apporter quelques éléments de réponse et, pour en permettre une meilleure intelligence, de la lier à l’ensemble de la sous région ouest africaine, en ayant en vue les enjeux majeurs qui se posent au continent en cette période historique cruciale.

La politique que mène M. Maawiya Ould Taya en direction du Moyen-Orient, en particulier la reconnaissance d’Israël et le soutien à la politique américaine, soulève un mécontentement général au sein de l’opinion publique, y compris au sein de son propre gouvernement. L’arrestation de militants islamistes, d’ouléma, d’imams et autres sommités religieuses, a offert l’occasion à certains éléments nationalistes arabes au sein de l’armée, exploitant la misère et le mécontentement de la grande majorité des hommes de troupes, de tenter de le renverser par la force. Ils se sont appuyés sur les unités au sein desquelles ils exercent l’influence la plus importante : l’aviation et les blindés. Les insurgés, moins d’une cinquantaine, ont voulu jouer sur l’effet de surprise et le secret de l’opération pour s’emparer de la personne de M. Maawiya. Leur ayant échappé, M. Maawiya a repris le dessus en faisant intervenir les troupes venant de l’intérieur du pays.

Pourquoi donc ce mécontentement général en Mauritanie, singulièrement au sein de la communauté arabe ? Il est essentiel de comprendre que dans leurs cultures, dans leur éducation, les Mauritaniens, en tout premier lieu les Arabes, considèrent la reconnaissance d’Israël et le traitement par la répression des notabilités religieuses, comme une violation de leurs convictions les plus intimes et la remise en cause de leurs modes de traitement des oulémas. Ceci est tellement évident pour tous ceux qui connaissent les Mauritaniens et leurs cultures, qu’ils ne trouvent pas d’autres motivations à la campagne récente d’arrestations que les pressions des USA et/ou la volonté de leur plaire. La campagne d’arrestations a procédé à l’amalgame, ayant concerné, à la fois, les salafistes, les Frères musulmans, les apôtres de la "Da’wa" (courant de la prêche religieuse, lié au Pakistan), des membres d’associations islamiques de bienfaisance, et des sommités indépendantes comme Ould Deddew, un grand jurisconsulte. Ni les salafistes (hormis les partisans de Ben Laden, qui ne sont pas représentés au sein de l’échiquier politique mauritanien), ni les Frères musulmans dont Jemil Mansour, maire d’Arafat, est la personnalité la plus connue, ni les apôtres de la Da’wa ne sont des terroristes. Les Frères musulmans, courant islamiste moderniste, s’opposent ouvertement à la stratégie de recours à la violence et militent pour l’insertion dans la dynamique démocratique : c’est le contenu de la politique qu’ils mènent en Turquie, en Jordanie, en Egypte, en Tunisie (avec Rachid Gannouchi) et même au Soudan. Les seules accusations qui ont pu être portées contre ceux qui ont été arrêtés concernent le contenu de leurs prêches et les moyens financiers dont ils ont pu bénéficier du fait de leurs connections avec l’extérieur.

M. Maawiya a repris le dessus sur les insurgés mais les problèmes fondamentaux qui secouent la Mauritanie demeurent non résolus et il ne serait pas surprenant que cet événement ouvre une période tragique marquée par la succession de situations chaotiques. Comme l’ensemble des pays d’Afrique de l’Ouest, la Mauritanie, au lendemain de la chute du mur de Berlin, traverse une période ponctuée par des crises et des conflits à caractère structurels, prenant souvent des formes intercommunautaires violentes. Cette situation prévaut également en Afrique centrale (RD du Congo, Rwanda, Burundi, etc.), en Afrique australe. À l’évidence, ici et là, les modes de gouvernance en place ne sont pas à la mesure des exigences historiques qui se posent au continent. Au Rwanda, les réponses qui ont été tentées en recourant à la confrontation ont conduit au génocide. La confrontation entre le MPLA et l’UNITA, malgré la cessation des hostilités suite à la mort de Sawimbi, laisse l’Angola dans une situation exsangue. La crise autour de la question des terres au Zimbabwe pose des questions de nature comparable. Par contre, en Afrique du Sud, le recours à la négociation, aux solutions consensuelles, ont permis de mettre fin à l’apartheid et d’ouvrir une période pleine de promesses.

À l’évidence, le défi majeur qui se pose aujourd’hui à l’intelligentsia africaine, c’est sa capacité à inventer, à élaborer des modes de gouvernance capables de prévoir les crises et les conflits, de les gérer lorsqu’ils éclatent, et d’ouvrir la voie à des modes de développements viables et durables.

 

1. POURQUOI LE DÉFI MAJEUR QUI SE POSE À L’AFRIQUE RELÈVE D’ABORD DES MODES DE GOUVERNANCE ?

 

La toute première préoccupation pour les Africains se résumant à la nécessité de surmonter les crises et conflits qui endeuillent le continent et de mettre en oeuvre des modes de développement viables et durables, il s’impose donc, avant tout, de pénétrer la nature de ces crises et conflits et d’en comprendre les fondements. D’une manière générale, les crises et les conflits constituent la forme antagonique que prennent les différends, à un moment donné de leur développement, les différends étant eux-mêmes l’expression que peuvent revêtir les différences, inhérentes à l’ensemble des sociétés humaines. L’expérience indique clairement que partout où la question essentielle des modes de gouvernance répondant aux exigences historiques du moment, dans un pays ou une région déterminée, a trouvé la réponse convenable, la base existe pour surmonter les crises et les conflits, pour les résoudre. Partout ailleurs où il en est autrement, comme en Afrique, les crises et les conflits perdurent et mènent à des situations chaotiques.

Nous pouvons l’illustrer en comparant la situation en Afrique à celle qui prévaut dans les pays en butte aux crises et conflits qui perdurent, mais qui parviennent à les maintenir dans des limites convenables, tout au moins compatibles avec l’unité du tissu politique, économique et social national. C’est le cas de la France avec la question corse, de l’Angleterre avec la question irlandaise, de l’Espagne avec la question basque. Dans l’ensemble de ces pays, si ces conflits, malgré les pointes de violence extrême qu’ils prennent, sont gérés dans des limites qui ne compromettent pas leur existence, c’est parce que les modes de gouvernance en place leur trouvent les réponses adéquates ; ou, tout au moins, recèlent le potentiel politique, économique et social nécessaire pour y parvenir, par le recours aux formes de traitement convenables. Il est loin d’en être de même au Rwanda, en République démocratique du Congo, au Liberia, en Sierra Léone, en Côte d’Ivoire et en Mauritanie, pour ne citer que quelques exemples.

Il ne s’agit pas de s’arrêter au constat. Essayons de comprendre pourquoi les solutions esquissées ont toutes fini par échouer, hormis celle que Mandela a appliquée en Afrique du Sud. Dans l’ensemble, lesdites solutions ont pêché par leur caractère unilatéral, comme c’est le cas pour celles qui se résument dans les "critères de bonne gouvernance" proposés par les bailleurs de fonds, reprises dans la partie introductive du document du NEPAD. Au lendemain de la chute du mur de Berlin, la grande majorité des bailleurs, sinon tous, ont estimé qu’il suffisait, pour sortir de la crise économique, sociale et politique, que les pays africains adoptent les recettes qui ont fait la preuve de leur pertinence en Europe et en Amérique du Nord : l’économie de marché et le système politique qui en délimite le cadre. Or, justement, l’expérience historique de l’Europe, de l’Amérique du Nord, de l’Asie et de l’ensemble des pays émergents, contredit cette recommandation.

La France avec la république issue des flancs de la révolution, l’Angleterre et sa monarchie constitutionnelle, l’Allemagne des landers, la Suisse et ses cantons, le Portugal et la révolution des oeillets, l’Espagne avec le régime monarchique constitutionnel post-franquiste, autant de pays qui ont tous emprunté des chemins spécifiques, en appliquant et adaptant à leurs réalités propres des principes et orientations partagés. Il en a été de même pour le Japon et la Corée du Sud, qui ont fait la preuve de leur excellence quant à leurs résultats pour l’édification de l’économie de marché mais, s’agissant des modes de gouvernance politique, ont suivi des voies qui ne répondent pas aux mêmes critères qu’en Occident. Plus près de nous, la Malaisie, en rupture avec les recommandations de la Banque mondiale et du Front monétaire international, est parvenue, en définissant sa voie propre et en l’assumant, à des résultats remarquables reconnus par tous.

Qu’y a-t-il de commun à l’ensemble de ces expériences et en fait une leçon également applicable à l’ensemble des pays et des continents ? Les uns et les autres ont pris d’abord appui sur les modes de gouvernance issus de leurs expériences endogènes et ayant fait la preuve de leur pertinence, et, en même temps, se sont ouverts à l’enrichissement des expériences des autres pays et continents, en adaptant celles-ci à leurs conditions spécifiques. Il en sera de même pour l’Afrique, et il ne saurait en être autrement. C’est la raison essentielle qui montre la profondeur des lacunes du NEPAD qui ne se réfère qu’à l’existence de partis politiques, à la tenue d’élections, à la liberté de la presse, aux droits de la personne - autant de références dignes d’intérêt mais largement insuffisantes si on ne les conjugue pas avec les acquis des modes de gouvernance endogènes en lesquels les citoyens se reconnaissent. L’impression qu’on retire des propositions du NEPAD est la suivante : les Africains, convaincus qu’ils ne peuvent s’en sortir qu’avec l’aide des pays riches, adoptent des modes de gouvernance convenables pour ces derniers, parce qu’ils répondent précisément aux critères de bonne conduite que ces pays riches ont bien voulu établir pour nous. Ils le font sans s’interroger sur la pertinence de ces modes de gouvernance, sur leur conformité sur les nécessités historiques du moment. N’est-ce pas l’expression parfaite d’un marché de dupes : "Nous avons besoin de votre argent, et voilà que vous posez des conditions... Eh bien, nous allons vous envoyer une image de nous, telle que vous la souhaitez..." Cette image correspond-t-elle à la réalité ? Toutes les expériences récentes des engagements des gouvernements africains ont prouvé le contraire.

 

2. QUELLE EST LA VOIE MISE EN OEUVRE PAR MANDELA EN AFRIQUE DU SUD ?

 

Il ne fait pas de doute que Mandela est le grand révolutionnaire africain de tous les temps. Il a consacré l’essentiel de sa vie à la cause des peuples africains, en consentant les plus grands sacrifices. Pourtant, c’est ce révolutionnaire-là qui a préconisé des négociations, des compromis avec le régime de l’apartheid, le pire qu’ait connu l’Humanité.

Deux voies s’offraient à lui : la première, consistait à aller à l’assaut du régime raciste, fort de la justesse de la cause, de la mobilisation de son peuple, de la sympathie et du soutien de l’opinion publique internationale. Étant donné le rapport des forces politico-militaires largement favorable au régime raciste, eu égard au niveau de conscience et d’organisation de son peuple, bien en deçà des exigences de l’organisation d’une insurrection victorieuse, cette voie n’offrait que des perspectives à long terme. En effet, outre les sacrifices humains et matériels qu’elle exigeait, cette voie supposait un peuple rompu à l’ensemble des méthodes de lutte, des simples aux plus complexes, disposant d’une direction capable, ayant épuisé toutes les formes de lutte autres que l’ultime : l’insurrection armée. Autant de conditions qui faisaient défaut pour l’immédiat.

Il ne restait alors à Mandela qu’une seconde voie, celle de la négociation avec le pire des ennemis, la voie de la recherche de solutions consensuelles et processuelles, "en donnant le temps au temps" quant à la réalisation de ses idéaux. Mandela n’hésita pas, allant jusqu’à affirmer sa disposition à s’agenouiller devant les forces extrémistes (les Tigres Blancs comme les Noirs du Pan African Congress), pour les supplier de renoncer à leurs choix et de rejoindre les parties prenantes au compromis. La sagesse de cette voie, soutenue par l’opinion internationale, a fini par l’emporter.

Permettra-t-elle d’atteindre l’ensemble des objectifs qu’elle se fixe ? L’Histoire nous le dira. Dans le présent, il est impossible de tirer une quelconque conclusion, étant donné les conditions à remplir, comme a bien su le mesurer Desmond Tutu. Ce dernier s’inquiète, à juste titre, de la lenteur avec laquelle les déséquilibres entre les communautés au plan économique sont corrigés et ne ménage aucun effort pour convaincre l’ensemble des parties prenantes à s’y atteler, pendant que Mandela est encore vivant, étant le seul dirigeant capable d’endiguer certains débordements.


LA MAURITANIE, L’AFRIQUE ET LES ENJEUX MAJEURS DE NOTRE MONDE

Dans notre édition du week-end (samedi 21 et dimanche 22 juin), nous avons publié la première partie d’une réflexion sur ce qui s’est passé en Mauritanie dans la nuit du 7 au 8 juin dernier. Après avoir donné quelques éléments d’appréciations sur cette tentative de coup d’Etat manqué, nous vous livrons dans la deuxième et dernière partie de cette analyse, les enseignements à tirer de l’expérience sud-africaine, ce qui caractérise le monde aujourd’hui et la situation de l’Afrique dans le contexte mondial.

Une contribution de BA Boubacar Moussa, 1er vice-président de l’Ufp (Union des forces de progrès), Nouakchott, Mauritanie


 QUELLES LEÇONS TIRER DE L’EXPÉRIENCE SUD-AFRICAINE POUR LA MAURITANIE ET BIEN D’AUTRES PAYS AFRICAINS ?

 

Revenons à la situation en Mauritanie, lors des événements de mai 1989-avril 1991. Avec le soutien des Nasséristes et des Ba’athistes, le gouvernement de M. Maawiya arbora et mit en oeuvre une politique de discrimination qui culmina avec la déportation de plus de 50 000 négro-africains, l’assassinat de plusieurs centaines de mauritaniens noirs, risquant même de plonger la Mauritanie et le Sénégal dans la guerre. Suite à la défaite de Saddam Hussein lors de la première guerre du golfe, après la chute du mur de Berlin et le discours de la Baule, M. Maawiya céda aux pressions internationales et accepta l’instauration d’un régime démocratique, certes étriqué, mais reconnaissant le multipartisme, la liberté de presse, le suffrage universel, etc. Lors de la présidentielle de 1992, il ne put l’emporter qu’en recourant à la fraude, le candidat de l’opposition réussissant à gagner plus de 30 % des voix des électeurs.

C’est au lendemain des élections de 1992 que l’exigence des choix s’est posée à l’opposition mauritanienne qui prit alors la mauvaise direction. Comme pour Mandela en Afrique du Sud, elle avait le choix entre la confrontation et la recherche de solutions de compromis. En boycottant les élections législatives qui ont suivi, l’opposition s’est privée de la possibilité de gagner une tribune pour défendre ses positions, la combiner à d’autres formes de lutte pour arracher les concessions au régime de M. Maawiya Ould Taya et conquérir, progressivement, de nouvelles positions. Le choix du boycott ne pouvait s’expliquer que si des conditions comparables aux situations révolutionnaires existaient, c’est-à-dire, celles propices à l’engagement des peuples dans des actions historiques indépendantes. Or tous les développements qui ont suivi ont montré que non seulement les Mauritaniens ne disposent pas du niveau de conscience et d’organisation nécessaire, mais qu’ils demeurent encore loin d’avoir acquis l’expérience de toutes les formes de lutte et d’être convaincus que l’insurrection reste la forme ultime. Ne parlons pas d’une direction politico-militaire rompue aux exigences d’organisation, de logistique, de stratégies et tactiques militaires.

Ainsi, aujourd’hui, les principaux partis de l’opposition en Mauritanie sont ceux qui sont représentés à l’assemblée nationale : le Rassemblement des Forces Démocratiques (RFD) de M. Ahmed Ould Daddah, l’Union des Forces de Progrès (UFP) de Mohamed Ould Maouloud, le Front Populaire de Ch’bih Ould Cheikh Mélaïnine (en prison), et la mouvance h’ratine et nationaliste négro-africaine représentée par M. Messaoud Ould Boulkhéïr dont le parti, Action pour le Changement (AC) a été dissout. Entre-temps, M. Messaoud et ses camarades se sont intégrés au parti nassériste reconnu, l’APP.

Au lendemain du coup d’État du 8 juin 2003, si M. Maawiya recourait aux représailles, s’entêtait à gouverner en marginalisant l’opposition, nul doute que la période des situations chaotiques ne manquera pas de prévaloir en Mauritanie. Dans le même ordre d’idées, si, par des circonstances extraordinaires, l’opposition parvenait à avoir un candidat unique et à l’emporter lors de la présidentielle de novembre 2003, mais choisissait d’exercer seule le pouvoir, la guerre civile sera difficilement évitable. Le salut se trouve dans la capacité des forces politiques mauritanienne à s’engager, par le dialogue et les négociations à trouver des solutions de compromis qui pourrait prendre la forme d’un gouvernement d’union nationale.

La situation dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest est comparable à celle qui prévaut en Mauritanie. Prenons l’exemple de la Côte d’Ivoire : nous sommes en présence de partis dont chacun des principaux dirigeants aspire à l’exercice du pouvoir suprême. Leur refus de recourir à des solutions de compromis acceptables pour l’ensemble des parties en présence a conduit à la guerre civile. Il n’est pas d’autre voie pour la surmonter que des solutions de partage du pouvoir qui implique l’ensemble des principaux prétendants.

En Guinée, M. Lansana Konté serait mourant mais reste accroché au pouvoir. Le recours à un coup d’État destiné à organiser des élections transparentes serait selon certains observateurs la solution idéale. Y a-t-il seulement une fraction militaire suffisamment forte au sein de l’armée guinéenne, disposée à cette solution et capable de l’imposer aux autres ? Tout laisse croire que l’armée guinéenne est profondément divisée et que le recours à un coup de force risque de plonger le pays dans l’instabilité, voire dans la guerre civile. Pourquoi ne pas s’asseoir ensemble, au niveau des partis significatifs de la scène politique guinéenne pour envisager des solutions de compromis acceptables pour l’ensemble des partis, au nom de la préservation de la paix civile et des intérêts du pays ? Difficile ? Peut-être, mais rien n’empêche d’essayer tous les moyens susceptibles d’éloigner les dangers de la guerre civile, le pire de tous les scénari.

Au Sénégal, le discours de Maître Wade à la veille de la fête de l’indépendance, la réplique de M. Babacar Touré, introduisent les débats relatifs aux défis majeurs qui se posent au pays. Qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, l’ensemble des partis politiques significatifs de la scène politique sénégalaise devraient se faire une opinion, en débattre et suggérer les démarches susceptibles de relever ces défis. Même dans un pays comme le Sénégal où la démocratie fait son chemin depuis plusieurs décennies, il est important de parvenir à un consensus sur les défis majeurs comme la question de la Casamance, l’unité nationale et la gestion des différences, la solidarité nationale, l’unité sous-régionale, et l’union africaine, les grandes orientations économiques, l’éducation au Sénégal, etc. Bien évidemment, il y a des sensibilités politiques différentes, se réclamant, grosso-modo, de la droite libérale et de la gauche : chacune d’entre elles gouvernerait selon ses approches.

On est encore plus conforté dans cette approche si l’on observe de plus près les enjeux majeurs auxquels le continent dans son ensemble est confronté et lorsqu’on a en vue les caractéristiques essentielles de l’époque historique que traverse le monde.

 

 1. DES CARACTÉRISTIQUES FONDAMENTALES DU MONDE

 

Nous nous contenterons d’esquisser à grands traits les caractéristiques fondamentales de notre monde.

1. L’effondrement de l’Union soviétique et des pays du pacte de Varsovie, la chute du mur de Berlin et la transformation des USA en unique hyperpuissance :

La chute du mur de Berlin, l’effondrement de l’Union soviétique et des régimes des pays du Pacte de Varsovie, et la transformation des USA en unique hyperpuissance (selon la formule d’Hubert Védrine) constituent quelques uns des traits les plus marquants du XXIème siècle.

2. La mondialisation et la globalisation des échanges de tous ordres, en particulier dans les domaines économique, financier et technologique :

Le contrôle de l’essentiel des activités économiques par un nombre limité de grands monopoles, le rôle prépondérant du capital financier, la révolution technologique dans tous les domaines, en particulier dans celui de l’informatique et des communications, sont à la base du phénomène de la mondialisation, de la globalisation, autres traits dominants de la situation du monde contemporain.

3. Les tentatives d’émergence d’un monde multipolaire en Europe, en Asie, en Amérique du Sud et en Afrique :

Avec la mondialisation et la chute du mur de Berlin, on assiste à des tentatives de regroupements à l’échelle régionale, à la gestation d’un monde multipolaire : l’Europe avec l’Union Européenne, les pays d’Amérique avec le Mercosur, l’Afrique avec l’Union Africaine et ses diverses organisations sous-régionales (CEDEAO, SADC, COMECA, UDEAC, etc.), l’Asie avec l’ASEAN et la confédération des États du Pacifique. Cette gestation s’opère dans d’innombrables difficultés, face à la volonté des États-Unis d’Amérique d’exercer une hégémonie sans partage sur l’ensemble des parties de la planète, en particulier au plan militaire.

4. La victoire des républicains aux USA, le rôle prépondérant des néo-conservateurs (Cheney, Rumsfeld, Wolfowitz, Perle) à la direction du pouvoir d’État :

La défaite des démocrates américains lors de la dernière présidentielle a porté au cœur du pouvoir d’État, les néo-conservateurs américains représentés par le vice-président Dick Cheney, le secrétaire d’État à la défense et son adjoint, MM. Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz, sous les conseils avisés de M. Richard Perle, Président du groupe Policy Board.

"Certains collègues de Wolfowitz considèrent que le terme de ‘faucon’ ne lui rend pas justice et suggèrent ‘velociraptor’ (dinosaure carnassier), tant est féroce sa volonté d’imposer la puissance américaine dans le monde". Paul Wolfowitz et Richard Perle sont des disciples d’Albert Wohlstetter, "l’éminence grise des faucons américains pendant la guerre froide". [Richard Perle a épousé la fille de Wohlstetter].

La tête pensante de ce groupe est constituée par le courant néo-conservateur américain, que d’aucuns appellent néo-impérialiste et dont les pères-fondateurs sont d’anciens éléments trotskystes, se recrutant dans leur très grande majorité au sein des milieux juifs américains, anti-staliniens, partisans d’Israël et du Likoud, ayant lié leur sort à certains milieux extrémistes religieux de la droite américaine traditionnelle.

Le courant néo-impérialiste américain est très influent au sein de la presse américaine : Charles Krauthammer et George Will du Washington Post, Brit Hume de Fox TV News, dominant sans partage, selon Libération, les pages opinion de deux quotidiens - le Washington Times (dont le chroniqueur, Paul Gaffney est un ancien adjoint de Perle), et surtout le prestigieux Wall Street Journal. Bill Kristol, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Weekly Standard, fils d’Irving Kristol, considéré comme le "parrain" du néo-conservatisme américain, est le plus actif de tous ces journalistes.

Ce sont ces hommes et ces femmes qui conçoivent la politique internationale des États-Unis aujourd’hui : ils ont décidé de déclencher leur offensive depuis les événements du 11 septembre 2001 et d’imposer, par la force, une approche unilatérale de la gestion des affaires du monde.

5. L’inauguration de la nouvelle politique américaine avec la guerre du golfe et son avenir :

 

L’occupation militaire de l’Afghanistan, mais surtout de l’Irak par la Grande-Bretagne, les USA et leurs alliés marquent le début de la mise en oeuvre de la nouvelle politique impérialiste américaine. Eric Hobsbawm, éminent spécialiste de l’histoire de l’impérialisme, mondialement reconnu comme l’une des meilleures références dans ce domaine, a consacré un article à la question dans le Monde Diplomatique du mois de juin 2003 : "Où va l’empire américain ?" Tirant les leçons de l’histoire du monde, mesurant sa complexité, les limites objectives des capacités des USA face à l’immensité des théâtres d’opération et des ressources que son ambition démesurée exige, E. Hobsbawm a conclu, à juste titre, que la volonté des USA de devenir une puissance mondiale globale, une hyperpuissance, est vouée à l’échec.

 

2. COMMENT SE PRÉSENTE LA SITUATION DE L’AFRIQUE DANS CE CONTEXTE MONDIAL ?

 

1. La marginalisation du continent dans l’économie mondiale :

C’est un fait qui fait l’unanimité des observateurs. Il existe des chiffres suffisamment expressifs de la place de plus en plus réduite que l’Afrique occupe dans l’économie mondiale, en particulier en tant que bénéficiaire des investissements directs étrangers. Au plan politique également, lors des rencontres du G8, dans les activités des regroupements des pays riches comme l’Union européenne, l’Afrique pèse d’un point dérisoire.

2. Les guerres qui endeuillent bon nombre de pays, en particulier l’Afrique centrale et l’Afrique de l’Ouest :

Les peuples et les pays de l’Afrique des Grands Lacs, de l’Afrique australe et de l’Afrique de l’Ouest sont le théâtre de crises et conflits qui revêtent la forme de guerres destructrices des personnes et des ressources sur une grande échelle.

Nous avons déjà vu comment les différences peuvent se transformer en différends, comment les différends peuvent évoluer et se muer en crises et conflits violents - autant de développements inhérents aux sociétés humaines. De la nature des modes de gouvernance, en particulier de leur adéquation aux nécessités historiques des pays et régions concernés, dépend l’habilité des acteurs en lice à prévoir les crises et les conflits, à les surmonter, à les résoudre et à initier des modes de développement viables et durables, porteurs de progrès.

3. Le Sida, la tuberculose et le paludisme rendent encore plus préoccupantes les perspectives d’avenir:

Il est des moments durant lesquels des fléaux, des cataclysmes ébranlent les peuples et mettent en péril leur existence. C’est le cas pour l’Afrique, avec le Sida, la tuberculose et le paludisme qui compromettent l’existence de millions d’Africains et rendent les perspectives encore plus sombres.

4. La pauvreté en Afrique :

L’Afrique est le seul continent où la pauvreté s’aggrave, en comparaison à la situation d’il y a trente ans. Pour mesurer les progrès des autres continents et le retard de l’Afrique, le Sénégal et la Corée du Sud sont souvent cités en exemples comme pays ayant, il y a trente ans, des niveaux de vie comparables.

L’ensemble des politiques dites "d’ajustement structurels", "de lutte contre la pauvreté", ont montré leurs limites réelles, parce qu'elles ont été initiées à partir de considérations qui ne se fondent pas sur les besoins et les préoccupations des Africains eux-mêmes, qui ne prennent pas suffisamment en compte leurs capacités et leurs dispositions.

 

3. CONCLUSION

 

La situation particulièrement grave et préoccupante que traverse l’Afrique relève de la responsabilité principale des Africains eux-mêmes, en particulier de l’intelligentsia. C’est elle, c’est nous qui n’avons pas été capables d’élaborer une vision, "un ensemble de modes de gouvernance", viable, en laquelle nos peuples se reconnaissent, capable de les mettre en mouvement, de les engager dans un développement durable.

Si nous nous inspirons de l’exemple des pays émergents, du Viet-Nam et de la Malaisie, par exemple, nous nous rendons compte qu’ils ont dû consentir des sacrifices importants avant de "voir le bout du tunnel", forger leur vision propre et l’assumer, tout en comptant d’abord sur leurs propres ressources, l’aide des amis venant en appoint.

C’est pour l’ensemble de ces considérations que l’approche du NEPAD n’est pas convenable. Non seulement elle ne contribue pas à puiser les ressources d’une nouvelle vision africaine à partir de l’histoire du continent, du génie de ses enfants, de la richesse de ses ressources immenses, mais elle accorde la priorité aux critères des pays riches (issus de leurs seules expériences), comptant d’abord sur l’aide des autres. Amartya Sen, l’économiste indien de renom, celui-là même que Kofi Annan appelle "Le prix Nobel des pauvres" a montré dans les colonnes du Monde (juillet 2002) qu’il est non seulement possible pour l’Afrique de s’en sortir en comptant d’abord sur elle-même, mais qu’elle n’a pas d’autre choix. Le moment est, plus que jamais, venu de nous en convaincre. Nos amis des autres pays ont le devoir de nous comprendre.

Aujourd’hui la première exigence qui s’impose et dont nous devrions avoir pleinement conscience c’est de croire en nous-mêmes, d’avoir la volonté de puiser en nous-mêmes pour forger notre propre vision de notre avenir, en nous convaincant que nul autre ne saurait ni ne pourrait nous remplacer, et que cela exige de nous beaucoup de sacrifices. C’est ensemble, sans aucune forme de discrimination, que l’ensemble des Africains qui y croient devraient travailler à forger cette vision. L’aide de nos amis de tous les continents nous sera très précieuse au cours de ce processus, mais jamais elle ne saurait se substituer à nos efforts propres. Lorsque les fondements d’une nouvelle vision seront établis, alors, les uns et les autres, suivant leurs convictions politiques spécifiques, pourront suggérer des chemins différents.

FIN


 


See who's visiting this page.

View Page Stats

Pour toute question ou remarque concernant l'Ufp ou ce site Web,
écrire à infos@ufpweb.org
Copyright © 2005