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- A propos des voies de changements ....


A propos de l’esclavage, de la dissolution de AC ...

Nous avons choisi la voie légale et pacifique

Au lendemain de la visite du président de la République en Assaba


Bâ Boubacar a exprimé ses opinions -et celles de son parti- à propos de l’esclavage et des débats sur cette question à l’Assemblée, de la dissolution de AC par le pouvoir et, entre autres, des partis de l’opposition." (le Calame)

Par Bâ Boubacar Moussa, premier vice président de l'UFP (Calame, décembre 2001)

Le Calame : Bonne année ! L’année commence avec de vives empoignades sur des questions qui préoccupent l’ensemble du pays. Etes-vous disposé à en traiter avec nous sans langue de bois?

Ba Boubakar Moussa : Meilleurs voeux à vous et à toute la rédaction! Volontiers pour répondre à vos questions, sans langue de bois, aujourd’hui plus que jamais auparavant. Il est essentiel, et par avance, que tous ceux qui prendront connaissance de mes réponses, les mettent en rapport avec la gravité de la situation et le souci qui m’anime de poser franchement les problèmes pour qu’on en débatte profondément et qu’on leur trouve des solutions acceptables. C’est ce souci qui nous a amené, dans le passé, mes camarades et moi, à poser la question du dialogue et du compromis national en 1997 dans vos colonnes (Habib avait intitulé notre article “Le Manifeste” !), ainsi que celle de l’esclavage et de l’histoire politique de la Mauritanie des trente dernières années. Les débats que nous avions espérés n’ont pas toujours eu lieu suivant le mode que nous souhaitions. Espérons qu’il en soit autrement cette fois-ci.

Je voudrais surtout que mes amis de l’opposition comprennent mes propos, et excusent leur côté quelquefois rugueux... Nous nous sommes “ménagés” durant et après les élections, afin de nous rapprocher; le moment est venu de mieux cerner nos différences pour bâtir une unité plus durable, une nécessité toujours impérieuse pour les progrès de la démocratie et dans tous les domaines en Mauritanie. C’est ce souci qui m’animera dans mes réponses.

Des élections transparentes porteuses de changements... Des débats houleux à l’Assemblée et la dissolution de AC qui préfigure un retour à la confrontation... De quoi s’agit-il vraiment, selon vous?

Commençons par les élections. Il est de l’intérêt de notre pays, de la lutte pour la démocratie, de nous dire la vérité en tirant les leçons de l’expérience. Les élections ont été effectivement transparentes, à la satisfaction de l’ensemble des partis politiques qui ont participé au scrutin, aussi bien ceux de la coalition présidentielle que ceux de l’opposition. Tous s’en sont félicités, et, véritablement, ces élections marquent un tournant historique dans le système démocratique et politique de notre pays. D’abord, et avant tout, elles permettent d’apporter un début de réponse à des débats en profondeur qui ont secoué l’opposition, débats relatifs aux voies possibles pour les changements, dans le contexte international actuel, eu égard à l’expérience préoccupante que vivent certains pays pas loin du nôtre comme la Côte d’Ivoire, la Guinée, pour ne pas parler de l’Afrique des Grands Lacs.

Certains hommes politiques mauritaniens estimaient que, étant donné la nature dictatoriale du régime en place, il n’était pas possible de débloquer le processus démocratique et d’effectuer des avancées significatives telles que l’exige la situation de notre pays. Il en découlait alors, selon eux, que seul le renversement du régime en place pourrait offrir une solution salvatrice à nos préoccupations. Cette option a été choisie par l’opposition dite radicale, regroupée dans le défunt FPO. Elle a fait long feu... Ces hommes politiques n’ont ni amorcé des pas vraiment décisifs dans cette option, encore moins fait la preuve concrète de la pertinence de leurs choix. Qu’on ne m’oppose surtout pas que la majorité des partis du FPO étaient et demeurent favorables au dialogue. Leur adhésion au dialogue était tout au plus "tacticiste ", dans la mesure où ils refusaient de prendre des initiatives dans ce sens, arguant que c’était au régime de faire le premier pas - comme si, dans la mise en œuvre de sa politique, un parti pouvait laisser le choix de l’initiative à son adversaire!

REMONTER

Estimez-vous toujours que le retour possible à la confrontation peut être évité par votre politique, vu la nature fragile du pays?

Oui. L’UFP estimait –estime toujours- qu’étant donné le rapport de forces du moment, dans le contexte sous-régional et international où la confrontation politique - dans des pays et des sociétés aussi fragiles que les nôtres - est porteuse de violences, voire de guerre civile, il est souhaitable et possible d’emprunter une autre voie : celle de la négociation et de la recherche de compromis avec le pouvoir en place; celle des changements graduels, consensuels et pacifiques. Presque personne ne pariait un khoums sur nos choix lorsque nous avions engagé cette politique. Nous-mêmes n’avons pas toujours eu le même enthousiasme, ni nourri un espoir égal quant à leur issue, tant les possibilités et les dispositions étaient minces. D’autant plus que si certains facteurs pouvaient dépendre de nous, d’autres nous échappaient relevant des réalités objectives, d’une part, et des dispositions des partenaires du pouvoir et des autres partis de l’opposition, d’autre part. Pendant plus d’une année, de notre congrès d’octobre 98 à juillet 2001, nous sommes demeurés les pestiférés de l’opposition, d’aucuns nous traitant de tous les noms, parmi lesquels ceux de “vendus”, de “traîtres” ou d’“agents du régime” n’étaient pas les plus sympathiques ...

Puis, patiemment, négociant avec le pouvoir, participant aux municipales de 99, expliquant notre politique et nous dépensant sans compter pour influencer l’opposition, nous sommes parvenus à des réformes significatives du système électoral mauritanien: la confection d’une carte d’identité infalsifiable et la révision des listes électorales sur cette base, la baisse de la caution électorale passant, en deux étapes, de 20.000 à 4.000 ouguiyas, l’introduction timide de la proportionnelle, la normalisation du vote militaire, la publication de la liste électorale sur l’internet, la gestion démocratique des bureaux de vote, l’interdiction aux responsables politiques des partis en lice d’assurer la fonction de président de bureau de vote, la mise à disposition des procès-verbaux aux partis en présence, etc. L’ensemble de ces engagements ont été rendus publics, progressivement, par notre parti, en particulier à l’issue de l’audience accordée par le président de la République au président de notre parti, le mercredi 11 juillet 2001.

Ensuite, parvenant à convaincre les partis de l’opposition d’organiser la concertation sous de nouvelles formes, à l’issue d’une campagne de soutien au président du Front Populaire, les uns et les autres, malgré quelques hésitations, ont fini par accepter de participer aux élections. Le résultat est là, incontestable. Nul ne peut nier que c’est d’abord et avant tout celui de la politique de dialogue et de compromis national. Et si la transparence a été possible, le mérite en revient d’abord à la volonté politique du président de la République ainsi sollicitée. Il est important de le noter, car d’aucuns avaient été catégoriques pour dire qu’il n’y a rien à attendre du président de la République, qu’il n’acceptera aucune amélioration de la situation et que nos tentatives resteront sans lendemains. Aujourd’hui, nous appelons les partenaires qui avaient été aussi formels à faire preuve, à l’avenir, de moins de certitude et de plus de pondération.

Un tournant a été enfin amorcé et il sera difficile de rebrousser chemin : l’ensemble des familles politiques significatives de notre pays sont représentées à l’Assemblée nationale et participent à la gestion locale de bon nombre de municipalités, assumant un rôle dirigeant dans la majorité des départements de Nouakchott, à Sélibabi, à Boghé, à Barkéwol, etc. Pendant que des situations politiques proches des nôtres plongent certains pays dans l’incertitude, les violences, voire la guerre civile, nous venons d’inaugurer une voie inédite: par le dialogue et la négociation, organiser des élections transparentes et amorcer les premiers pas vers une démocratie apaisée.

Il est évident que chacun des partenaires en présence a tiré avantage des élections: le pouvoir arrive ainsi à crédibiliser le discours officiel et à avoir des institutions représentatives, l’opposition en profite avec les positions acquises. Un bon compromis c’est celui qui profite à l’ensemble des parties!

Certains de vos contradicteurs de l’opposition dite radicale n’ont pas la même lecture que vous, estimant que ce sont les pressions des bailleurs de fonds qui ont permis la transparence!

Voyez-vous, il est une caractéristique commune à l’immense majorité des hommes politiques de tous les pays, c’est la difficulté à remettre en cause ses analyses et à reconnaître ses erreurs. Comprenons-les et donnons leur le temps de le faire. Il y a des chances réelles pour qu’ils y parviennent, malgré les difficultés : partisans du boycott ils ont fini par accepter de participer aux élections, réticents au dialogue ils l’ont quand même pratiqué avec le ministère de l’Intérieur au cours des élections. L’UFP se propose d’engager de sérieuses discussions avec les uns et les autres pour les encourager à aller plus loin. Ce n’est pas facile, et nous les comprenons.

En attendant, permettez-moi de dire à nos contradicteurs qu’avec un minimum de recul, si leur lecture était objective, ils auraient dû se demander pourquoi la pression des bailleurs de fonds aurait eu des résultats heureux en Mauritanie et pas en Guinée, par exemple. Au moins, d’un pays à l’autre, ils se rendraient compte qu’une partie de l’opposition mauritanienne s’est engagée franchement et résolument dans le dialogue et la recherche de compromis, contrairement à l’opposition guinéenne; que le pouvoir mauritanien a accepté de discuter du processus démocratique, et que les deux partenaires sont parvenus à des résultats qui ont permis de surmonter l’impasse. Sans l’existence des deux partenaires dans la recherche du compromis qu’ont été et continuent d’être l’UFP et le pouvoir, cela n’aurait pas été possible.

En Guinée, par contre, malgré les pressions des USA et de la France au plus haut niveau, le Chef de l’Etat a refusé de céder, d’autant plus que l’opposition guinéenne hésite à s’engager de manière conséquente dans la recherche des solutions de compromis. Mais chez nous, comme en Guinée, lorsque l’opposition a tenté de “forcer le destin” par la confrontation, elle n’a pas réussi à mobiliser et à organiser les masses pour atteindre effectivement ses objectifs. D’une manière ou d’une autre, il me semble évident qu’il y a ici et là un manque de réalisme politique, de modestie des hommes politiques, mais également des ambitions excessives et un manque de sagesse qui, malheureusement, font courir de grands risques à bon nombre de pays africains...

Malgré tout, l’expérience des débats à l’Assemblée nationale et la dissolution de AC, nous y revenons, montrent que les acquis du dialogue sont précaires et pourraient même être compromis. Qu’en pensez-vous?

Pouvait-il seulement en être autrement? N’oubliez pas que, dans le monde démocratique, les parlements sont apparus comme nécessité historique pour surmonter le penchant de certains hommes politiques à résoudre leurs contradictions par la violence, et offrir ainsi la possibilité de débattre de l’ensemble des questions préoccupant la communauté dans un cadre commun, accepté par tous, pour leur trouver des solutions pacifiques. Au sein du pouvoir comme dans l’opposition mauritanienne, il y a des déficits ou des excès significatifs en matière démocratique. Certains ont acquis les mauvais réflexes d’un pouvoir dictatorial et sont habitués à des parlements monocolores où les débats et les décisions se déroulent selon leur propre vouloir; d’autres, parmi les opposants, ont été sevrés pendant longtemps des droits qui leur sont reconnus par la constitution et les lois du pays et souhaiteraient, du jour au lendemain, les exercer sans retenue. D’où le clash... De même que notre pays aura besoin d’une longue expérience d’exercice de la démocratie pour que la culture démocratique imprègne véritablement notre existence; de même, il se passera une période relativement longue avant que la tolérance et la sérénité ne s’instaurent entre les familles politiques représentées à l’Assemblée nationale. C’est pour cela que l’UFP a proposé d’organiser des rencontres entre les groupes parlementaires pour élaborer un code de conduite...

N’est-ce pas vouloir instaurer des lignes rouges et des sujets tabous au parlement, en instituant une forme de censure dans les débats des élus nationaux?

La question est certainement complexe et mérite qu’on s’en explique. Je vous disais que notre pays est de ceux qui sont encore fragiles, et pour lesquels des questions aussi sensibles que l’esclavage et les événements de 1989-1991 sont difficiles à aborder sans que cela ne soulève quelque inquiétude et n’entraîne des débordements. Il s’agit non seulement de questions sensibles, mais de celles qui soulèvent le plus de passions et de préjugés. Or, lorsqu’on discute de ces questions, quand ce sont les passions et les préjugés qui dominent, la forme importe encore plus que le fond. La forme suivant laquelle elles sont posées favorise la recherche de solutions par les débats et des moyens pacifiques, ou alors le contraire, conduisant ainsi à des situations fondamentalement différentes. La forme dans laquelle ces questions ont été abordées et débattues à l’Assemblée nationale, par certains députés de l’opposition comme par certains élus de la majorité, a fait que la confrontation a pris le pas sur la sérénité et la recherche de solutions dynamiques et salvatrices pour le pays. Dans son intervention, lors de la séance du jeudi 27 décembre 2001, notre camarade Moustapha Ould Bedreddine a tenté de recentrer les débats en posant sereinement les mêmes problèmes et en imprimant aux débats une direction porteuse de solutions, loin de la surenchère et de la démagogie...

REMONTER

Est-ce une raison pour dissoudre AC, quand bien même certains de ses députés auraient adopté une forme pour poser la question de l’esclavage et des événements de 1989 de manière inquiétante pour les dirigeants du pays et certains citoyens?

Non! Loin de moi l’idée de vouloir justifier la dissolution de AC, bien au contraire, je cherchais simplement à expliquer pourquoi le clash a eu lieu, et tentais d’esquisser quelques réflexions sur le mode de débats et de recherche de solutions lorsque des questions aussi sensibles sont abordées. Les députés de AC, comme l’ensemble des élus nationaux, ont le droit de poser toutes les questions qu’ils veulent, suivant la forme qu’ils choisissent, et, pour cela, sont couverts par l’immunité. Le fait de prendre prétexte de leurs propos pour dissoudre leur parti est inadmissible parce que c’est illégal, car la mesure remet en cause le multipartisme et le pluralisme, en même temps qu’elle compromet l’espoir suscité par la transparence des élections. Dans le même ordre d’idées, la dissolution procède de la velléité de certains dirigeants de revenir à la période d’exception et menace la paix civile et la stabilité du pays.

Ceux qui gouvernent notre pays, de même que les dirigeants de l’opposition, doivent avoir conscience du fait que les points de vue et les idées représentés au sein de la société ont le droit de s’exprimer, et que nous avons tous intérêt à instaurer un système démocratique et politique qui le permette et le canalise, en toute sécurité et sans aucun risque pour leurs auteurs. Si, par malheur, les uns ou les autres tentaient de tuer les idées, de les étouffer, de ne pas permettre qu’elles s’expriment dans les journaux, dans les institutions du pays, partout où ceux qui les portent le jugent nécessaire, ils mettraient en péril les possibilités de trouver des solutions pacifiques à nos différences, à nos divergences et à nos passions - naturelles dans toute société plurielle. Et là, ils ouvriraient grand le chemin à des formes d’extrémisme encore plus dangereuses pour le salut de notre pays, même si ces déviations ont leurs dynamiques propres.

Pourquoi donc s’inquiéter de nos différences, de nos divergences et de nos passions, même lorsqu’elles s’expriment sur des bases racistes, intolérantes et extrémistes, quand nous avons la possibilité d’en débattre, de les canaliser et de les résoudre dans le cadre démocratique? Nous avons suffisamment d’arguments et de capacité de persuasion pour montrer que les questions traitées suivant cette approche sont mal posées et que les voies suggérées conduiraient le pays et la société à leur perte. Je suis persuadé que les démocrates mauritaniens de tous les horizons politiques, ceux qui sont soucieux de la nécessité de préserver l’unité du pays et de trouver des solutions viables pour gérer les différences, les divergences, les passions qui la traversent - comme la question nationale et celle relative à l’esclavage - pourront gagner à eux la majorité de l’opinion publique, en isolant ceux qui prôneraient la confrontation et la violence.

Revenons sur votre proposition de code de conduite, et les lignes rouges, les sujets tabous et la censure qu’elle risque d’instaurer à l’Assemblée.

Aucun sujet ne devrait être tabou dans notre pays, au niveau de ses institutions, en particulier l’assemblée nationale. Tous les sujets, sans exclusive, devraient pouvoir être soumis aux débats nationaux, sous une forme ou une autre, dès lors qu’elles concernent l’avenir du pays et de ses populations. C’est ma conviction, c’est également celle de mon parti, l’UFP. À cet égard ceux qui déterminent la politique de notre pays font preuve d’une frilosité inacceptable. Dans la déclaration que nous avons rendue publique lors du retrait de la Mauritanie de la CEDEAO, nous avions posé le problème, en citant des questions majeures pour lesquelles il est inadmissible que les pouvoirs politiques prennent des décisions unilatérales, en refusant de consulter les citoyens, par l’intermédiaire des partis politiques, des associations de la société civile, des débats organisés suivant la forme requise, voire par voie référendaire.

Je suis également opposé à toute forme de censure des idées, en particulier au niveau du parlement où la constitution et les lois régissant le fonctionnement de l’Assemblée nationale et du Sénat sont claires.

Ceci étant, gardons-nous de la naïveté politique qui peut couvrir, quelquefois, l’aventurisme. Nous venons de loin, du régime du parti unique en passant par le régime d’exception. Notre pays a pu se doter d’une constitution démocratique insuffisante sur de nombreux points, la presse indépendante existe malgré la censure, les partis politiques ont droit de cité quand bien même une épée de Damoclès est suspendue au dessus de leurs têtes. Bref, nous avons pu conquérir quelques droits, à partir desquels nous pouvons nous battre pour élargir la démocratie et l’approfondir. Mais, et c’est important, le régime politique sous lequel nous agissons a besoin d’être profondément réformé avant que la démocratie dans le plein sens du terme ne s’instaure véritablement, avant qu’il ne soit possible de parler sans entraves de toutes les questions, y compris les questions sensibles. Le chemin à parcourir est beaucoup plus long que les pas que nous avons entamés. Parce qu’il en est ainsi, le réalisme commande la prudence, l’intelligence et l’esprit de responsabilité pour poser certains problèmes sensibles. Cela est ressorti clairement des entretiens que notre groupe parlementaire a eus avec le président de l’Assemblée nationale au sujet de la question des événements de 1989-1991. Tenter de fermer les yeux sur cette réalité et refuser d’en tenir compte reviendrait à foncer la tête baissée en allant droit au mur, avec toutes les conséquences que cela suppose.

Cette réalité n’est pas exclusive à notre pays. Chaque pays a besoin de la maturation de certaines conditions avant que la société ne puisse aborder, sans que cela n’engendre des troubles et avec des chances de succès, certaines questions sensibles. Voyez le Maroc! On peut y discuter à longueur d’année de la démocratie, mais il n’est pas possible de mettre en cause la monarchie. Pourtant, il faudra bien qu’un jour on en parle, pour que la société marocaine progresse, ne serait-ce que sous la forme espagnole. Toutes les questions politiques y sont sujet à échanges de vues exceptée la question du Sahara occidental. Même dans des pays où le régime démocratique est établi depuis plusieurs siècles, comme la France, par exemple, c’est avec d’énormes difficultés qu’on parle de la guerre d’Algérie et de la torture. De même, en ce qui nous concerne, la question nationale et les événements de 1989-1991 sont délicats à aborder. Nous avons le devoir de nous entourer de toutes les précautions nécessaires pour en parler, afin que cela n’entraîne nullement le réveil des vieux démons, chauvins, nationalistes étroits et racistes. Nous devons en débattre, je l’affirme solennellement et sans aucune forme d’ambiguïté, mais en prenant le soin de créer les conditions nécessaires à la sérénité des controverses, en ayant comme objectif non pas d’ouvrir les plaies, de les envenimer, mais de les panser et de leur trouver des solutions qui font reculer les préjugés et la méfiance, renforcent l’unité et la bonne entente.

Voilà l’une des raisons essentielles pour lesquelles nous parlons de code de conduite, un code qui devrait guider le comportement de l’ensemble des parties prenantes du jeu politique national, sur toutes les questions majeures qui secouent notre pays. Les lignes de force d’un tel code (les lignes rouges, diront d’autres, pour en délimiter le cadre!) devraient, à mon sens, concerner la préservation de l’indépendance et de l’unité nationale, le recours aux moyens pacifiques et démocratiques pour surmonter nos différends, résoudre nos divergences et régler nos conflits, le renoncement à la violence et à la division sur des bases identitaires (tribales, nationalistes et raciales), le bannissement de la fraude électorale. Si ces principes sont acceptés et mis en œuvre de bonne foi par tous, il sera possible de trouver des solutions à nos problèmes, de manière salutaire et bénéfique pour notre pays et notre peuple. Et c’est à ce débat que nous convions l’ensemble des Mauritaniens, en particulier les partis politiques, les associations de la société civile et les personnalités démocrates.

N’est-ce pas une manière de positionner votre parti pour la présidentielle de 2003?

Sans aucun doute! Et dans cette perspective, la tournure prise par les débats à l’assemblée nationale, la dissolution de AC et les prises de position des principaux dirigeants politiques du pays ont déjà anticipé le débat. Quels débats et quelle tournure pour la compétition électorale prochaine? D’aucuns semblent souhaiter que les électeurs n’aient que deux choix, que je simplifie au maximum, sans les caricaturer: le défenseur des Beydhaan en péril que serait l’un des candidats en vue, d’une part, et le champion de la libération des esclaves et des négro-africains, d’autre part, que serait un autre. Si, par malheur, l’équation de la présidentielle prochaine se réduisait à cette alternative, la Mauritanie emprunterait des chemins qui la conduiraient à une situation identique à celles que connaissent le Rwanda et le Burundi.

REMONTER

Quelles sont donc les priorités, selon vous?

À mon humble avis, si la question nationale et celle de l’esclavage sont des questions importantes, voire majeures dans notre pays, ce ne sont pas celles dont l’existence et le développement conditionnent l’existence et le développement de notre pays et de ses populations. Loin s’en faut! Il est indispensable, pour que nous ayons quelques chances de leur trouver des solutions viables, que nous en campions d’autres au préalable, en première priorité.

La première priorité porte sur les réformes profondes que nous devrions apporter au système politique et démocratique de notre pays afin d’assurer sa viabilité, son existence et l’unité de son peuple. Cette question est capitale, elle concerne à la fois la consolidation des acquis de la transparence, la révision de la constitution et de la loi sur la presse, la généralisation de la proportionnelle pondérée, la limitation du mandat présidentiel, l’exercice effectif de la gestion décentralisée des régions et des communes, la définition d’un code de conduite, parmi d’autres de moindre importance.

La seconde est liée à la mondialisation. Nous traversons un contexte mondial complexe où la globalisation avance à pas de géants. La viabilité de notre pays suppose son insertion effective dans des ensembles sous-régionaux capables d’assurer la gestion autonome de leur destin, dans la coopération multilatérale avec les ensembles appartenant à d’autres ères de civilisation et de développement. Comment y parvenir, en tenant compte de notre double appartenance à l’Afrique et au monde arabe et musulman? Comment gouverner le monde sur des bases démocratiques et non hégémoniques?

Une série de questions majeures font suite aux deux premières et portent sur l’orientation économique et sociale de notre pays, son système éducatif, l’édification de l’État de droit, le partage des richesses nationales. Il se pourrait que certains responsables politiques et d’autres compatriotes aient une vue différente de la mienne quant à l’ordre de priorités des questions majeures qui se posent à notre pays, qu’à cela ne tienne! Qu’on en débatte, qu’on se convainque mutuellement et nous pourrons alors définir ensemble les règles du jeu pour entamer des discussions plus approfondies.

Votre point de vue et celui de Messaoud Ould Boulkheïr sont divergents, en particulier en ce qui concerne la question de l’esclavage ! Pourriez-vous nous éclairer davantage?

Il est difficile de répondre en quelques mots à votre question. Mohamed Ould Maouloud et moi avons, en 1997, dans vos colonnes, apporté une contribution sur la question de l’esclavage en Mauritanie par une série d’articles. M. Messaoud Ould Boulkheïr a prononcé, à Durban, un discours sur l’esclavage en Mauritanie daté du 20 août 2001. Il est extrêmement important d’en prendre amplement connaissance. Il est également souhaitable que d’autres compatriotes enrichissent les débats par de nouvelles contributions. Je me réserve donc la possibilité d’y revenir de manière plus profonde, le moment venu, pour cerner nos différences et nos divergences ainsi que leur portée.

En attendant, Messaoud vous a accordé une interview, dans votre précédent numéro, au cours de laquelle il aborde le même sujet. Permettez-moi d’exprimer quelques remarques. Messaoud affirme : "L’esclavage est une question importante qui mérite d’être posée à chaque instant parce qu’il s’agit d’une chose fondamentale, de la liberté de l’individu et rien n’est plus cher que la liberté... Au point de vue de la logique, de la sémantique, de la morale, de l’humanitaire, rien ne devrait être plus important que la liberté de l’individu." À lire ces propos, le lecteur en tire comme conclusion que le déni des libertés, en Mauritanie, se conjugue avant tout avec les pratiques de l’esclavage, tout au moins pour la majorité des citoyens de notre pays. Messaoud ajoute plus loin, pour appuyer son assertion : "La société mauritanienne a vécu un système esclavagiste qui continue d’exister." Cela pourrait signifier, lorsqu’on rapproche les deux citations, que dans les règles qui régissent les rapports économiques et sociaux entre les Mauritaniens, le système esclavagiste demeure dominant dans notre pays. En attendant qu’il nous détrompe, je dois vous dire que je ne pense pas qu’il en soit réellement ainsi.

Mais, pour une meilleure appréhension de la question, il est nécessaire de s’entendre sur ce que l’on entend par esclavage. Vous avez posé la question à Messaoud dans l’interview qu’il vous a accordée, il n’y a pas encore répondu, je souhaite qu’il puisse le faire (dans les meilleurs délais) pour nous éclairer tous. En ce qui me concerne, je pense que d’une manière générale, les spécialistes des sciences politiques s’accordent pour définir l’esclavage comme un système économique et social par lequel certains hommes (les maîtres) en possèdent d’autres (les esclaves), sur lesquels ils exercent des droits de vie et de mort, qu’ils peuvent vendre comme tous les autres biens, et à qui ils fournissent le minimum vital pour leur reproduction. Ce système économique et social a, sans aucun doute, des implications politiques, religieuses, juridiques, etc. ; je m’en suis tenu, dans sa définition générale, à ses fondements. Si l’on s’accorde donc sur cette approche, il ne me semble pas juste d’affirmer qu’un tel système est dominant dans les rapports qui régissent les relations entre les Mauritaniens. Dans notre pays, il me semble que ce sont les rapports marchands de type capitaliste qui dominent, en s’imbriquant à des relations qu’on peut caractériser de semi-féodales, surtout dans les campagnes. Ici et là, dans le Trarza, dans les Adwaba de l’Aftout, dans les Hodhs, peut-être dans le Guidimakha, il existe des survivances, des séquelles plus ou moins marquantes de l’esclavage, sans que l’on puisse en parler comme système, encore moins comme système dominant.

L’esclavage est, sans conteste, la forme la plus abjecte de l’exploitation de l’homme par l’homme. Du fait de ses survivances dans notre pays, des pratiques de tous ordres liées à son histoire et aux modes de pensée dominants, aux souffrances de tous genres, aux injustices et aux humiliations inqualifiables, qu’en son nom, bon nombre de Mauritaniens subissent, nous devons en parler comme une question majeure et envisager ensemble les moyens de l’éradiquer. Mais il s’agit de le faire en ayant en vue la recherche de solutions effectives, et non dans un esprit de confrontation, encore moins de revanche contre les anciens maîtres. Nous devons convaincre ces derniers des sentiments de justice et d’équité qui nous animent, et, si possible, les associer à notre entreprise. Dans l’article que Mohamed Ould Maouloud et moi avons publié dans vos colonnes, nous préconisons l’adoption d’une politique de discrimination positive. Nous avons même suggéré l’inscription du délit anti-raciste et anti-esclavagiste dans le code pénal...

Par ailleurs, si “rien ne devrait être plus important que la liberté de l’individu”, le déni des libertés dans notre pays se conjugue d’abord, pour la majorité des Mauritaniens, avec les rapports interpersonnels de type semi-féodal qui prévalent dans les campagnes mauritaniennes, en relation avec la maîtrise des terres, des zones de parcours, la gestion des troupeaux, des puits et points d’eau, des palmeraies, etc. Ces rapports concernent les H’ratiin, les Riimaybe, les Komo, les Aznagua, les sans-terre et sans troupeaux de toutes les communautés, ainsi que les petits propriétaires de toutes catégories. Les dénis de liberté se conjuguent également avec les formes plus récentes de production, dans les périmètres irrigués, dans les usines et autres unités de production, etc. Ils concernent aussi - et ce n’est pas le moindre enjeu des libertés en Mauritanie!- l’exercice des droits fondamentaux d’organisation, d’expression, de parole, de croyance, etc. C’est d’abord et également dans ces domaines, mais aussi et bien sûr celui de l’esclavage, que pour les Mauritaniens, “rien ne devrait être plus important que la liberté”.

REMONTER

Accepteriez-vous qu’un "esclave" (pour reprendre l’expression de Messaoud) soit président de la République?

Vous posez la question, à juste titre, en rapport avec la boutade de Messaoud Ould Boulkheïr. J’espère, pour ne pas donner prise à ceux qui l’accusent de particularisme et de racisme, qu’il se refusera à la voir transformée en slogan électoral du genre : “Votez pour le candidat des esclaves et des noirs !” J’aurai pu m’offusquer de votre question mais ce serait à tort... Oui donc, sans aucune hésitation ! J’accepterai bien, quant à moi, l’UFP également, qu’un " esclave " soit président de la République. Nous sommes héritiers d’un mouvement politique et de traditions de lutte qui ne font pas l’ombre d’un doute à ce sujet. Un ami de l’UFP dit souvent : “Ce qui me plaît en vous, c’est que les riches comme les pauvres, les intellectuels comme les illettrés se côtoient et y exercent des responsabilités.”

Rappelez-vous que la majorité de nos dirigeants sont issus du MND qui a été à la pointe de la lutte pour l’émancipation des esclaves et des paysans. Lors de la constitution de la liste beige en 1990, c’est le MND qui a pris l’initiative de prendre contact avec Messaoud et l’a parrainé comme tête de liste. L’UFP compte bon nombre de responsables d’origine hartani aux niveaux les plus élevés et elle en a toujours présenté sur ses listes électorales. Nous avons gagné dans six municipalités au cours des dernières élections et quatre de nos maires sont d’origine hartani. Ceci étant, je ne suis pas sûr que la majorité des électeurs accepterait aujourd’hui qu’un " esclave " soit président de la République. Tout au moins la question mérite d’être posée. Elle se pose de manière encore plus grave lorsqu’il s’agit des femmes. Je suis formel : notre société est loin d’être mûre pour accepter qu’une femme exerce les plus hautes fonctions politiques. Déjà, au niveau de ceux qui ont pour métier la politique, nous autres Mauritaniens comptons parmi les plus arriérés, au point où, dans la direction de toutes les formations politiques, parmi les élus, aussi bien au parlement que dans les communes, les femmes sont rares, voire exceptionnellement présentes. Les Mauritaniens, accepteraient-ils aujourd’hui qu’un négro-africain soit président de la République ? Je ne le crois pas, non plus. Bref, nos mœurs politiques étant ce qu’elles sont, le niveau de conscience et la disposition des Mauritaniens comptant pour beaucoup dans les choix, en particulier les considérations claniques et tribales, régionalistes et " nationalitaires ", sociales et “castuelles”, il m’étonnerait que les Mauritaniens choisissent, aujourd’hui, " un esclave ", un négro-africain, une femme, un forgeron ou un griot comme président de la République.

Si nous avons nos propres spécificités, nous sommes loin d’être les seuls à être confrontés à ce type de pesanteurs. Il a fallu attendre bien longtemps avant que les femmes n’accèdent au droit de vote en Occident. La parité est encore mal vécue en France. Les Zidane et autres Thuram jouiront de tous les honneurs de la République en tant qu’excellents footballeurs, mais ne bénéficieront pas de la majorité des suffrages des Français pour remplacer Jacques Chirac. Les États-Unis d’Amérique ont un système démocratique digne de respect, mais je ne crois pas que les Américains éliraient de nos jours un Noir Président de USA, encore moins un musulman !

Devrait-on se suffire de faire le constat? Je ne le pense pas! Nous devons, nous autres démocrates conséquents, nous battre, diffuser au maximum nos idées, heurter même quelques fois les habitudes, et parvenir au fur et à mesure à bousculer les pesanteurs sociales en matière démocratique. C’est bien de le proclamer, mais c’est encore mieux de le pratiquer soi-même, dans sa famille, parmi ses proches, dans son parti, dans ses relations avec les partenaires et partout où on est appelé à agir. Les dirigeants politiques de notre pays, à commencer par mes camarades de l’UFP et moi-même, pourraient donner l’exemple en commençant par s’interroger sur leur propre comportement à ces niveaux que je viens d’énumérer... C’est sûr qu’en corrigeant notre comportement propre, nous apporterons une contribution remarquable à la société dans la levée progressive des pesanteurs qui l’enchaînent. Et alors, sans aucun doute, nos enfants ou nos petits-enfants, sans considération de la couleur de leur peau, de leur origine tribale ou sociale, pourront demain être électeurs et éligibles dans une Mauritanie démocratique et prospère. Nous n’y parviendrons qu’en luttant contre toutes les formes d’intolérance et en enracinant un système politique et démocratique respectueux de nos différences.

Propos recueillis par Hindou Mint Aïnina

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«Nous avons choisi la voie légale et pacifique pour convaincre l’ensemble des parties en présence à s’engager dans la concertation et le dialogue pour sortir notre pays de la crise structurelle et de longue durée qu’il traverse. Si nous sommes encore loin de convaincre l’ensemble des parties prenantes du jeu politique national, le danger principal pour l’aggravation de la situation politique provient de l’entêtement du pouvoir à ne pas prendre d’initiative allant dans le sens des engagements pris par le président de la République, et pour l’ouverture d’un débat national large et sincère.»

Par Bâ Boubacar Moussa, premier vice président de l'UFP (Interview accordée à Calame -début 2000)

Le Calame : M. Bâ, voilà bientôt un an que nos lecteurs ne vous ont pas lu! Permettez-nous à l’aube du nouveau millénaire de recueillir vos points de vue sur des préoccupations majeures et des questions d’actualité. Pour commencer, que vous inspire ce siècle finissant -ou naissant?

B.M.B. : Vaste question! Commençons d’abord par la situation mondiale. La mondialisation, la globalisation des échanges annoncent des changements en profondeur dans tous les domaines. Les sciences, la technologie, l’accumulation des richesses, les droits humains, etc. sont promis à de nouvelles perspectives. Pourtant, en même temps, comme l’a montré l’échec de la Conférence de l’OMC à Seattle, deux approches différentes du devenir de la planète divisent les pays et préoccupent les peuples. D’un côté, les pays les plus riches, les plus puissants, tentent de donner à la mondialisation une direction qui impose la suprématie de leurs avantages, leur diktat, l’hégémonie de leurs valeurs civilisationnelles, la concentration de l’essentiel des ressources et des pouvoirs de décision à un pôle, c’est-à-dire le leur. De l’autre côté, une partie non négligeable de l’opinion publique des pays développés, certains de leurs gouvernements, l’immense majorité des pays et des peuples du monde aspirent au pluralisme, à la tolérance, au droit à la différence et à l’existence pour tous, à une répartition équitable des richesses du monde, à la gestion concertée des affaires de la planète, à la prise en main solidaire des grands fléaux de ce siècle finissant: pandémies, drogue, terrorisme, grand banditisme, menaces sur l’environnement etc.

Sur un autre plan, dans les pays du tiers-monde, en particulier en Afrique et au Moyen-Orient, des conflits sanglants opposent les peuples. Cela résulte de l’ordre injuste qui fonde notre monde, l’hégémonie d’une superpuissance, les plus forts écrasant les plus faibles, les plus riches accumulant des biens considérables sur la base de la spéculation financière, en plaçant et déplaçant les capitaux à leur guise, partant des intérêts de quelques multinationales, voire d’une poignée de personnes qui se retrouvent en Amérique du Nord, en Europe et en Asie. Cet ordre injuste frappe non seulement les populations des pays du tiers-monde mais également une part non négligeable de la population de ces pays (en Europe, selon Jacques Delors, plus de 10% des personnes vivent en dessous du seuil absolu de pauvreté). Tout cela a besoin de profonds changements, afin que la justice, l’équité et une meilleure répartition des richesses soulagent la misère des citoyens du monde.

Les manifestations de Seattle m’autorisent à penser que les égoïsmes seront vaincus et que la raison finira par triompher, en particulier au niveau de ceux dont le comportement est déterminant pour l’avenir de notre maison commune.

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Le Calame : Quelles impressions retirez-vous de la situation dans les régions maghrébine et ouest africaine et que pensez-vous de leur évolution prévisible?

B.M.B. : La guerre civile en Algérie et les immenses obstacles qui gênent la recherche de la paix civile, la question du Sahara Occidental et la persistance de difficultés pour l’unité des pays du Maghreb et de leurs peuples, tout cela soulève bien des inquiétudes et tempère quelque peu mon optimisme. Pourtant, la présence à la tête de l’Algérie d’un homme d’expérience ayant un sens aigu des responsabilités pour son pays, l’Afrique et le monde arabe, l’accession de Mohamed VI au trône et les réformes courageuses qu’il entreprend, la sagesse, l’exigence de la survie et du salut des peuples du Maghreb, l’impérieuse nécessité pour eux d’assurer l’organisation de leur autonomie collective, dictent à ces peuples et à ces pays de s’engager dans leur unification patiente mais résolue. C’est dans ce cadre que les différends relatifs à la question du Sahara Occidental, par exemple, pourraient trouver des solutions viables, garantissant aux Sahrawis le libre choix de leur destin et permettant aux pays de la sous-région engagés dans la compétition pour l’hégémonie sous-régionale, d’investir leurs efforts dans une direction beaucoup plus utile, parce que émulative et créatrice.

L’Afrique de l’Ouest est placée devant les mêmes défis. Des intérêts contradictoires liés au passé colonial, à la compétition entre puissances extérieures à l’Afrique, à la crainte de petits pays à l’égard d’autres, l’instinct de conservation de la part de ceux qui gouvernent aux destinées de nos pays, gênent considérablement les progrès de la CEDEAO dans un sens favorable au devenir des peuples de la sous-région. Il devient de plus en plus évident qu’il n’y a pas de salut pour nos pays pris séparément; dans les conditions de la mondialisation en cours, l’unique chance de survie c’est l’édification d’ensembles sous-régionaux viables, à condition qu’ils soient performants et compétitifs. Le Maghreb et l’Afrique subsaharienne retardent considérablement dans ce domaine. Nos gouvernements ont le devoir majeur de surmonter leur égoïsme, leurs inquiétudes et de faire confiance à la possibilité pour nos peuples de bâtir un avenir meilleur en s’unissant, parce que c’est la seule voie susceptible de créer les conditions nécessaires pour vaincre la pauvreté, jeter les bases d’un développement durable et offrir au continent la chance de surmonter les dangers réels de marginalisation qu’il encourt. L’élection de Alpha Oumar Konaré à la présidence de la CEDEAO, les résolutions prises pour la création d’une monnaie sous-régionale, la mise en place d’une assemblée régionale et les autres mesures allant dans la même direction (prises antérieurement et lors du dernier sommet), s’ils sont suivis d’effets, pourraient ouvrir de nouvelles voies.

En Afrique, l’exigence de la démocratisation de l’ensemble des rapports, entre les citoyens, au plan institutionnel et dans tous les domaines, se conjugue avec la nécessité (voire l’exigence pour certains pays) de la préservation de la paix civile : c’est l’expression de la dialectique de la vie. En effet, pour modifier les rapports surannés au sein de l’économie et de la société il s’impose de bousculer les habitudes anciennes, de remettre en cause les certitudes établies, d’abolir bien des privilèges, bref de promouvoir des réformes et même des changements en profondeur. Mais, autant que possible, il s’agit de le faire dans des limites qui enfantent des progrès réels au sein de la société, des changements impossibles à promouvoir par des guerres civiles porteuses de destruction des ressources et des vies humaines, du genre de celles que connaissent la Somalie, l’Afrique Centrale et la Sierra Leone, lesquelles n’ont rien à voir avec les révolutions que le monde a déjà vécues.

Essayons de l’illustrer par quelques exemples. Au Sénégal, l’alternance est devenue une exigence majeure pour la grande majorité des citoyens mais les principaux protagonistes, par leur entêtement et leur refus de négocier, courent le risque de s’engager dans des voies dangereuses pour le pays et la société dans son ensemble. Pour que les bases de l’alternance soient édifiées et que l’alternance (si elle a lieu!) rime avec le progrès de la démocratie au Sénégal, cela suppose que les acteurs en compétition conviennent des règles du jeu, assurent la transparence effective de la présidentielle à venir et se plient au verdict des urnes. La concertation en cours entre l’opposition et le pouvoir si elle aboutit au consensus, pourrait ouvrir la voie à des pas significatifs dans ce domaine. Par contre, quand les uns se proclament gagnants par avance, tandis que d’autres tiennent coûte que coûte à l’emporter dès le premier tour, ne faut-il pas craindre la confrontation et la mise en péril de la démocratie elle-même? L’exemple de la Côte d’Ivoire est dans ce cas édifiant. Dans la controverse qui opposait les différents acteurs sur la question de la nationalité, chacun cherchant à imposer son approche partisane, les parties prenantes avaient intérêt à négocier et à parvenir à un compromis. Faute de cela et suite aux arrestations en série et comme les événements récents le laissent entrevoir, le pays risque de basculer dans la guerre civile et, s’ajoutant aux graves situations qui continuent de prévaloir en Sierra Leone et au Liberia, d’y précipiter toute la région, y compris la Guinée et le Burkina Faso où la même approche de recherche de solutions de compromis aux différends pourrait s’appliquer. Les citoyens de ces pays, leurs amis et leurs partenaires devraient s’interroger pour savoir si, en dernière analyse, l’accession au pouvoir de l’un des compétiteurs en présence, au Sénégal comme en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso comme en Guinée, mérite de faire courir des risques aussi graves à leurs pays... Je ne le crois pas, personnellement, et c’est cet esprit qui anime mon parti quand il prône la politique de dialogue et de compromis national.

Le Calame : Et pour la Mauritanie dans le court terme, et compte tenu du contexte que vous venez de peindre?

B.M.B. : La situation aux frontières de notre pays aggrave mes inquiétudes. Au Sénégal la présidentielle de février, ses enjeux relatifs au pluralisme et à l’alternance dans ce pays, la cristallisation des prises de position des compétiteurs dont certains affirment qu’ils sont d’ores et déjà gagnants, tandis que d’autres tiennent à l’emporter au premier tour dans un environnement électoral très éclaté, tout cela laisse craindre la confrontation sous des formes non pacifiques, ou du moins des lendemains électoraux troubles. Cela ne manquera pas d’avoir quelques conséquences (qui pourraient être graves) sur notre pays.

Au nord de la Mauritanie, à l’Est, dans les confins mauritano-sénégalo-maliens, le banditisme armé se développe et prend des formes endémiques et organisées dont l’ampleur échappe de plus en plus aux forces de sécurité. Les groupes armés procurent des gains substantiels à leurs membres et apparaissent ainsi comme l’une des réponses aux questions de survie qui se posent à certaines catégories de la population. C’est là un développement dangereux et très inquiétant de la crise d’existence, de la crise structurelle dans tous les domaines (politique, économique, social et culturel) que traversent nos pays, dans un contexte où les dangers de guerre civile pèsent lourdement, et dans des circonstances où les blessures d’événements récents demeurent encore mal cicatrisées, au sein des populations comme dans les relations entre les pays. Ce contexte sous-régional rend plus impérieux que jamais la pacification des rapports de tous ordres, en particulier la compétition politique à l’intérieur du pays.

Pour l’ensemble de ces raisons et pour celles citées plus haut, la direction de mon parti, l’UFD/E.N, a pris des initiatives pour l’organisation d’un colloque sous-régional autour du thème de la démocratie et de la paix. Plusieurs partis politiques, du Mali, du Sénégal et de la Guinée notamment, nous ont exprimé leur adhésion à ce projet, de même que certaines personnalités de la société civile.

Nous espérons pouvoir mener à terme ce projet pour influer dans le sens de l’apaisement, de la préservation de la paix intérieure et des relations pacifiques entre les pays, condition majeure et indispensable pour l’approfondissement de la démocratie dans nos pays, pour le développement humain durable, pour l’édification d’ensembles régionaux et sous-régionaux viables.

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Le Calame : Que dire de notre pays dans ce contexte international et sous-régional si préoccupant?

B.M.B. : Depuis le congrès extraordinaire de l’UFD/EN tenu en août 1998, nous travaillons de toutes nos forces pour contribuer à rendre conscientes l’ensemble des parties prenantes de la scène nationale des graves dangers de dérapage pouvant conduire à la guerre civile du fait de la crise générale que traverse le pays, mais surtout du fait de l’immobilisme des pouvoirs publics et de la politique de confrontation prônée par une certaine opposition. C’est pour cela que nous insistons sur la nécessité de s’engager dans le dialogue impliquant l’ensemble des acteurs pour parvenir à des solutions consensuelles en vue de surmonter les blocages, de même que la crise générale du pays.

Le Calame : Oui, mais votre parti est tellement faible, vos interlocuteurs du pouvoir si entêtés dans le refus des réformes et le FPO tellement sourd à vos appels, que votre politique de dialogue piétine et risque de ne pas constituer une réponse salvatrice pour surmonter, pendant qu’il est encore temps, les dangers que vous avez identifiés, Ba Boubakar?

B.M.B. : S’il y a du vrai dans ce que vous dites, il n’y a d’autre alternance viable et salvatrice pour notre pays que le dialogue et le compromis national! Notre envergure en tant que parti est effectivement modeste. Cependant, depuis seize mois que nous prônons notre politique de dialogue, nous avons réussi à en convaincre de larges secteurs de la société civile, en particulier au niveau de l’intelligentsia. Même nos adversaires politiques les plus virulents prônent le dialogue, quand bien mêmes ils ne prennent aucune initiative, se contentant de dire que c’est au pouvoir d’amorcer les premiers pas. Tenez, par exemple, pour montrer que notre politique est loin d’être sans lendemains, lorsque nous avons décidé de participer aux élections municipales, nos contradicteurs ont prétendu que cela servirait uniquement à crédibiliser le pouvoir, pendant que d’autres citoyens nourrissaient de profonds doutes quant à sa pertinence. Aujourd’hui, un observateur objectif pourrait reconnaître, au moins, que cela a permis de dévoiler de manière plus évidente que jamais auparavant la fraude, d’inspirer ou, tout au moins, de contribuer à faire avancer des mesures visant à finaliser l’état-civil, à l’adoption et à la confection d’une carte d’identité infalsifiable. C’est là un résultat appréciable que plusieurs années de boycott passif et dénué d’inspiration n’ont pas permis d’atteindre.

Le pouvoir lui même commence à adopter un langage nouveau, avec l’ouverture affirmée en direction de l’opposition du Président du PRDS, laquelle recoupe notre plate-forme pour le compromis national rendue publique en octobre dernier. C’est encore plus évident avec l’adoption par le gouvernement mauritanien, lors du conseil des ministres du 8 décembre 1999, d’une déclaration d’orientation sur la bonne gouvernance qui recoupe l’essentiel des propositions contenues dans notre plate-forme pour le compromis national.

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Le Calame : Mais ce ne sont que des mots… Les Mauritaniens ne croient plus qu’aux actes.

B.M.B. : Effectivement, ce ne sont encore que des mots. Mais même dans ce cas, il importe de noter avec insistance ce changement et d’apporter un comportement qui le prenne pleinement en considération. Les lettres d’orientation ont une signification importante dans les pays africains: procédant de la même veine que les politiques d’ajustement structurel, ce sont des engagements solennels de la part des gouvernements eux-mêmes, à partir desquels l’aide se négocie avec les partenaires, constituant, par la même, une référence pour apprécier les politiques mises en œuvre. Cependant, la situation économique et sociale est tellement mauvaise, la politique du gouvernement si décriée et isolée au sein de l’opinion, en particulier depuis l’établissement des rapports diplomatiques avec Israël, que les Mauritaniens dans leur immense majorité, même au niveau de l’intelligentsia et de la presse indépendante, n’ont pas accordé toute l’importance requise à ce changement, s’ils ne l’ont pas simplement ignoré. J’affirme que c’est un tort, d’autant plus grave que même la presse officielle n’a pas mené la campagne que les décideurs de la lettre d’orientation et les citoyens étaient en droit d’attendre d’elle. Néanmoins, aujourd’hui, ce sont surtout les actes, des actes forts qu’attendent les Mauritaniens. La situation de notre pays, dans le contexte sous-régional que j’ai tenté de décrire plus haut, est la plus grave que nous ayons connue depuis 1991. Faute d’un remède de cheval, je crains fort que les syndromes porteurs d’effondrement de l’État, de menées putschistes, d’anarchie et de tragédies liées aux actions criminelles de groupes armés, etc. qui sévissent en Afrique , ne viennent à prévaloir dans notre pays. La responsabilité de tous est pleinement engagée: celle de ceux qui s’entêtent à refuser de s’engager dans le dialogue et persistent dans des menées conduisant à une dangereuse confrontation, mais surtout et avant tout celle de ceux qui gouvernent. Qu’ils s’éveillent donc, avant qu’il ne soit tard. L’opposition mauritanienne, en particulier, doit unir ses efforts sur la base d’une plate-forme minimale pour peser de toutes ses forces dans cette direction.

Le Calame : Mais quel remède de cheval et quelles mesures concrètes avez-vous en vue?

B.M.B. : En m’inspirant de notre plate-forme, je pense qu’ils pourraient concerner les domaines essentiels suivants: d’abord donner une consistance réelle à la volonté exprimée solennellement par le Président du PRDS lors de son dernier congrès (volonté qui rencontre la disposition au dialogue de l’opposition), en entamant un processus de concertation entre l’ensemble des partis politiques, de la coalition présidentielle comme de l’opposition, pour définir un code de conduite républicain, convenir d’un minimum de mesures visant à débloquer le processus démocratique et à réformer le système électoral sur des bases consensuelles. Cela suppose que l’opposition reconnaisse le pouvoir (en particulier le langage qui sied à cette reconnaissance); le pouvoir doit également reconnaître la nécessité de l’existence de l’opposition démocratique et s’engager à lui assurer un statut conséquent, une place citoyenne consistant à l’associer à la gestion des affaires du pays. Si les uns et les autres mettent fin aux manifestations néfastes de l’amour-propre et aux conflits personnels, cessent de donner la priorité à leurs intérêts particuliers et placent ceux de la patrie au dessus de toute autre considération, il est possible de s’engager dans cette voie et d’arriver à des résultats prometteurs.

Il s’agira ensuite d’adopter une politique et des mesures visant effectivement à mettre fin aux monopoles, à assurer la concurrence transparente entre les acteurs économiques, à lutter contre la corruption et le détournement des deniers publics. Cette politique suppose une approche de la promotion des cadres fondée sur la compétence, l’expérience et le sens des responsabilités totalement opposée aux pratiques ambiantes, relevant du larbinisme, de l’allégeance au seigneur et des dosages tribaux.

Une question sensible mérite également que l’ensemble de la communauté s’y penche et que des solutions consensuelles ouvrant la voie à une réconciliation nationale véritable soient trouvées: le passif humanitaire lié aux régimes d’exception, en particulier aux événements de 1989-1991.

Si dans l’ensemble de ces domaines des initiatives courageuses sont prises, appliquées avec esprit de suite, des éclaircies surgiront à coup sûr et un nouveau tournant pourra être amorcé dans la vie de notre pays. La responsabilité essentielle dans ce domaine revient à ceux qui déterminent le contenu de la politique du pays et exercent le pouvoir suprême.

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Le Calame : N’est-ce pas illusoire tout cela, quand on sait que vous n’arrivez pas à vous concerter au niveau de l’opposition, que vous en êtes encore à vous quereller sur la question du nom, l’UFD-A et l’UFD-B?

B.M.B. : Il existe effectivement de sérieux obstacles à l’adoption et à la mise en œuvre des suggestions que j’avance, mais l’expérience récente montre qu’il est possible de s’engager dans la voie de leur concrétisation. Lorsque nous avons commencé à nous entretenir avec les représentants du pouvoir sur la base de notre politique de dialogue, quelques uns de nos interlocuteurs s’interdisaient de prononcer le mot «dialogue», alors qu’aujourd’hui les plus hautes autorités du pays l’ont adopté comme l’un des points majeurs du contenu de la politique du PRDS. C’est un changement considérable. Des mois durant, nos adversaires politiques ont proféré toutes les insultes en notre direction, nous traitant «d’éléments vendus», «d’agents du pouvoir».

Aujourd’hui, le Président Mokhtar Ould Daddah, une autorité morale dans notre pays, incontestée au sein de l’opposition, affirme nettement, dans l’interview qu’il a accordée au n°125 de «La Tribune», qu’il souhaite «… que l’opposition mauritanienne, aujourd’hui divisée et moins efficace qu’elle ne pourrait l’être, se rassemble, se renforce pour préparer un véritable projet de société». Il se démarque ainsi très clairement de ceux qui nous accusent injustement et refusent de reconnaître la place et le rôle qui sont les nôtres au sein de l’opposition, confirmant par la même le contenu des entretiens et des échanges particulièrement instructifs que nous continuons à entretenir. Cette prise de position pourrait contribuer également à ramener à la raison certaines personnalités de l’opposition. Il en est de même de celle de Guy Labertit, délégué national pour l’Afrique du Parti socialiste français, encourageant l’opposition mauritanienne à s’unifier dans le n°2030 de «Jeune Afrique». Les dispositions au dialogue exprimées dans la presse par certains dirigeants du FPO constituent des signes encourageants dans ce sens et des initiatives prometteuses sont d’ores et déjà en cours pour les renforcer.

Nous sommes sûrs que la sagesse l’emportera pour l’intérêt de notre pays. Si par contre, malgré nous, suivant des prévisions moins optimistes et du fait du développement de dynamiques indépendantes de notre volonté, le pays était plongé dans une quelconque aventure, ce ne sera pas, pour notre part, faute d’avoir déployé le maximum d’efforts pour l’éviter. Et nous serons alors fondés, en ayant le bon droit de notre côté, de recourir au mode d’autodéfense légitime que la situation exigera et mettra à l’ordre du jour -les Mauritaniens ayant pu, eux-mêmes, faire l’apprentissage de toutes les formes de lutte, des plus simples aux plus complexes, indispensables pour, à terme, s’engager dans des perspectives historiques indépendantes. C’est surtout cela qui fait la différence entre nous et ceux qui prônent des mots d’ordre en rupture complète avec le niveau de conscience et d’organisation des Mauritaniens, comme le recours à des manifestations non autorisées qui a tourné en un échec honteux. J’espère et je souhaite vivement que cet échec instruise les tenants de la politique de confrontation.

Le contentieux au sujet de la paternité du nom de l’UFD/EN est une question dont la solution contribuera, sans aucun doute, à surmonter les crispations au sein de l’opposition, en particulier entre les parties prenantes du FPO et nous-mêmes. C’est forts du souci de préserver les chances de l’unité de l’opposition que nous nous sommes toujours refusés aux positions tranchées sur la question, nous abstenant de recourir à l’intervention du ministère de l’Intérieur et au jugement des tribunaux, bien que nos adversaires se soient empressés de le faire. Nous avons privilégié la recherche d’une solution à l’amiable en suggérant le recours à l’arbitrage de trois personnalités mauritaniennes choisies de commun accord, les deux parties s’engageant, par avance, à se plier à leur verdict. Nous avons soumis la suggestion à un dirigeant du groupe de M. Ahmed Ould Daddah et lui avons demandé de lui transmettre notre proposition. Jusqu’à ce jour, nous attendons la réponse. Des partis politiques africains, maliens et sénégalais notamment, ont entrepris des démarches dans ce sens mais ont essuyé le refus obstiné de l’autre partie. Enfin, il y a deux semaines, nous avons demandé à une personnalité mauritanienne indépendante d’intervenir dans le même sens. Nous attendons d’épuiser toutes les possibilités dans ce domaine avant d’envisager d’autres voies.

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Le Calame : L’établissement des rapports diplomatiques avec Israël apporte-t-il quelques modifications à votre politique de dialogue à l’égard du pouvoir?

B.M.B. : Vous avez pris connaissance de notre prise de position et certainement mesuré notre consternation. Le gouvernement mauritanien a pris cette décision sans y préparer l’opinion, en heurtant les sentiments intimes du peuple mauritanien, sans aucune considération pour la libre adhésion de ce dernier, sans en informer un partenaire quelconque. C’est certainement la compréhension qu’il a, pour certains dossiers, de son indépendance de décision. Appliquant nous-mêmes l’esprit d’indépendance, nous avons exprimé nettement et clairement notre réprobation. Nous ne revenons pas sur les arguments et les considérations essentiels qui ont motivé notre prise de position. Si cette divergence ne remet nullement en cause notre politique du dialogue, il nous semble important, cependant, de mettre le doigt sur un changement notable dans la politique du gouvernement mauritanien qui ne manquera pas d’avoir des incidences dans le comportement des différents acteurs intéressés, y compris au plan régional: en apportant un bémol aux relations privilégiées de notre pays avec la France, le gouvernement mauritanien semble introduire des modifications significatives dans les rapports de la Mauritanie avec ses partenaires. Que pourrait-il en résulter?

Avec la mondialisation, la compétition entre l’Europe et les États-Unis pour le contrôle des ressources, l’établissement de relations commerciales profitables avec le continent sont devenues plus ouvertes. Cet élément a pu même constituer un facteur d’instabilité et d’aggravation dans la crise qui prévaut en Afrique de l’Ouest, au Maghreb et gagneraient à être suivis de très près. Si nous avons exprimé notre opposition au contenu, à la forme et aux circonstances dans lesquelles les relations ont été établies avec Israël, c’est parce que nous avons notre propre approche des relations de la Mauritanie avec les autres pays. Pour nous la France et l’Europe ont établi des relations anciennes et privilégiées avec notre pays, qui ont besoin non seulement d’être sauvegardées mais enrichies. Par ailleurs, les États-Unis constituent la superpuissance qui exerce son hégémonie dans le monde: notre pays se doit donc d’établir des relations soutenues avec eux. Dans la compétition entre l’Europe et les États-Unis, il ne s’agit pas pour la Mauritanie d’opérer un choix des uns contre les autres mais de chercher à tirer le meilleur parti pour le pays et ses populations à la fois des uns et des autres. Sans oublier les pays comme le Japon, la Chine et l’Asie d’une manière générale; les relations avec l’Afrique et le monde arabe devant, quant à elles, bénéficier d’une attention prioritaire pour des raisons évidentes.

Je profite de la question pour réprouver le comportement de certains opposants (en Afrique et dans le monde arabe) qui constitue à accorder la priorité à l’appui sur l’extérieur pour promouvoir les changements dans leur pays ou pour parvenir au pouvoir. Ce comportement, non seulement aliène leur indépendance de décision, mais introduit souvent des éléments d’instabilité difficilement maîtrisables, du fait que les parties prenantes aux différends obéissent à des intérêts éloignés de ceux de leur pays et de leur peuple. Regardez les conditions dans lesquelles Mobutu a été renversé et le spectacle tragique que vit l’ex-Zaïre, les parties en conflit étant instrumentées par des parrains et des intérêts extérieurs. Qu’on ne me rétorque surtout pas que c’est là un point de vue prétentieux et sans avenir. L’exemple de Mandela, dans l’élaboration et la mise en œuvre par les Africains d’une politique de défense pour prévenir et résoudre les conflits, offre des leçons édifiantes en la matière.

Le Calame : Le nouvel an pourrait-il annoncer votre participation prochaine au gouvernement?

B.M.B. : Pourquoi pas? (Rires). Non, c’est trop tôt: un minimum de conditions, pas encore remplies, sont nécessaires pour envisager, sous la forme d’un gouvernement de coalition nationale, la gestion concertée des affaires du pays. Mais ce n’est qu’une forme et ce n’est pas la seule. L’essentiel pour nous c’est l’engagement dans une politique de dialogue et de compromis national conséquente et animée d’un esprit de suite soutenu. Évidemment, nous aspirons à jouer un rôle dans la mise en œuvre de cette politique, au cas où elle prévaudrait, y compris dans l’exercice du pouvoir. Mais cela suppose, comme se plaît à le rappeler souvent mon camarade et ami Mohamed Ould Maouloud, un programme recoupant, pour l’essentiel, notre plate-forme, d’une part, et ce n’est pas la moindre des conditions, et d’autre part la disposition de ceux qui exercent le pouvoir à l’assumer avec de nouveaux partenaires. Nous souhaitons vivement que ces conditions soient remplies au plus vite, que d’autres acteurs de l’opposition s’associent à notre politique de dialogue et de compromis national et nous y travaillons de toutes nos forces. Mais comme je viens de le dire cela ne dépend pas seulement de nous.

Le Calame : Quels sont vos souhaits les plus ardents pour le nouvel an, le nouveau siècle et le millénaire qui s’ouvre?

B.M.B. : Santé, bonheur, succès et longévité pour les miens, pour les Mauritaniens et tous les citoyens du monde. Pour mon peuple et mon pays je souhaite ardemment la sagesse, l’ouverture et l’inspiration afin que l’ensemble des acteurs de la scène nationale (partis politiques, organisations de la société civile, oulémas, personnalités de toute obédience, leaders d’opinion, etc.), se concertent et parviennent à un accord sur des bases minimales pour débloquer le processus démocratique et engager le pays dans un mode de gestion concertée des enjeux majeurs qui l’interpellent, en se fondant sur les besoins, les préoccupations et les dispositions des citoyens, en particulier les plus humbles d’entre eux. Amin!

Propos recueillis par HabibOuld Mahfoudh

 

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Au lendemain de la visite du président de la République en Assaba

Le Calame : Le Président Maouya vient d’effectuer une visite en Assaba qui suscite bien des commentaires. Comment l’appréciez-vous ?

Bâ Boubakar Moussa : Il y a beaucoup à dire sur cette visite ! Avant tout, l’affluence, la participation des populations et des cadres originaires de la région et bien et de bien d’autres ont été remarquables. Dans ses discours, le président de la République a révélé des financements d’une grande importance, qui ne vont pas manquer d’apporter, je l’espère, d’importants changements dans notre pays et dans les conditions d’existence des citoyens. Mais, dans la mesure où la corruption semble aujourd’hui érigée en système de gestion de la chose publique, la question essentielle qui se pose est celle de notre capacité à exploiter utilement ces nouvelles opportunités, et de garantir une gestion saine et transparente des ressources qui seront affectées aux projets. Pour le moment, rien n’indique que les réformes radicales attendues dans ce domaine vont voir le jour.

Sur un autre plan, la visite a fait l’objet de dépenses somptuaires considérables, inadmissibles dans le contexte particulièrement difficile que connaissent les populations mauritaniennes. Accueillir avec prestance, générosité et sens de l’hospitalité un hôte de marque est l’une des bonnes traditions de notre peuple, qu’il convient de sauvegarder. Mais, en même temps, des règles contraignantes, fondées sur la modestie dans l’utilisation des moyens matériels et financiers, devraient être édictées, s'agissant des visites présidentielles. Il n’est par ailleurs pas compréhensible que les visites du président continuent de signifier une vacance de l'État à Nouakchott et le congé pour les cadres, presque toujours obligés de faire acte de présence, voire d’allégeance. Les visites de ce genre ont pour objectif prioritaire de permettre au chef de l'État de se rendre compte, par lui-même, de la situation réelle, de collecter des informations fiables, de les traiter de manière bénéfique en tirant le meilleur parti de la politique dite de proximité. Mais, comme ce fut le cas lors de la visite en Assaba, la renonciation aux réunions de cadres, ou à toute autre formule de dialogue et d'échanges avec les populations et les élus, et la pratique des seules audiences privées ont laissé cours à l’esprit d’allégeance et au traitement de questions purement individuelles.

Les autorités locales ont géré la visite présidentielle en associant les différents acteurs, lors des préparatifs, mais en marginalisant les partis politiques et les personnalités de la société civile soucieuses des progrès de la démocratie dans notre pays. Les tribus ont constitué le cadre privilégié à travers lequel les citoyens ont manifesté leur présence. À croire que l'on assiste à la restauration officielle du tribalisme !

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Le Calame : Le Président, dans ses discours, a émis des jugements très flatteurs quant à la situation économique, sociale et politique du pays. Partagez-vous ses appréciations ?

BBM : Loin s’en faut ! Il me semble que ceux qui informent le chef de l'État sur la situation du pays et rédigent ses discours n’usent pas du minimum de probité que les citoyens sont en droit d’attendre d'intellectuels dignes de ce nom ! Les critères macro-économiques, à eux seuls, sont trompeurs et ne rendent pas suffisamment compte de la situation réelle des citoyens. Nul n’ignore que les richesses sont de plus en plus sous le contrôle d’une poignée de citoyens qui appartiennent à des groupes particuliers. Des catégories sociales, réputées à l’abri du besoin il y a une dizaine d’années, sont de plus en plus poussées à la misère et grossissent le rang des citoyens démunis. Même les professeurs d’université, les administrateurs de la catégorie A, des officiers supérieurs, n’arrivent pas à faire face au minimum requis pour leur survie. Comme la qualité de l’information et sa fiabilité sont capitales pour prendre de justes décisions, il est fort à craindre, si les autorités supérieures du pays ne modifient pas profondément le mode de collecte des informations par lequel elles procèdent à l’évaluation de la réalité, qu’elles soient induites en erreur et placées dans l’incapacité de prendre les mesures salutaires qu’exige la situation catastrophique du pays.

L’éducation, la santé, l’hygiène, le cadre de vie des citoyens, les possibilités qui leur sont offertes de jouir de repos et de loisirs sains, de bénéficier effectivement de leurs droits, sont bien en deçà du minimum requis. On ne peut qu’être abasourdi en entendant les satisfecit qui ressortent des discours qu’on a entendus en Assaba. Les citoyens, qui sont des personnes douées du bon sens, n’exigent pas la solution immédiate, ici et maintenant, de toutes les questions de survie et d’existence auxquelles ils sont confrontés. S’ils sont disposés à la patience, ils sont par contre déconcertés quand les discours qu’ils entendent laissent penser que les responsables qui s’adressent à eux ignorent leurs véritables problèmes, et n’ont point conscience de la misère dans laquelle vit la population.

C’est l’évidence pour tous : corruption, mauvaise gestion, absentéisme, favoritisme, népotisme, et j’en passe, gangrènent le fonctionnement de l'État dont les piliers essentiels sont un état de délabrement avancé. Les efforts consentis pour la formation des fonctionnaires et des administrateurs sont louables, certes, mais ils sont bien en-deçà des mesures chirurgicales (et je pèse bien mes mots !) qu’exige la situation. Les niveaux atteints par le détournement des deniers publics et la corruption - qui se pratiquent au vu et au su de tout le monde - exigent une remise en cause fondamentale et un assainissement en profondeur.

Au plan politique, des efforts ont été consentis pour améliorer les lois de financement des partis politiques, introduire la proportionnelle de manière timide, jeter les bases de la transparence des élections, en particulier en confectionnant des cartes d’identité infalsifiables. Mais le terrain à parcourir pour une démocratisation réelle de notre pays est immense et sans commune mesure avec les quelques pas qui ont été accomplis. Même pour les cartes d’identité, certains administrateurs et officiers de police ont un comportement partisan lorsqu’ils se mettent au service des barons du PRDS dans les départements, en favorisant l’octroi des pièces aux membres de l’électorat traditionnel de ce parti. Quelques fois, certains fonctionnaires usent de méthodes franchement illégales, allant jusqu’à rançonner les citoyens ! La situation d’ensemble mérite une évaluation courageuse pour réorienter le processus en cours.

Le Calame : Est-ce à cela que doit servir, au moins en partie, la politique du dialogue initiée et mise en oeuvre par votre Parti ?

BBM : C’est effectivement l’un des aspects non négligeables de notre politique du dialogue. Croyez-moi, nous ne ménageons aucun effort pour interpeller les autorités concernées quant à l’exercice de leurs responsabilités, en rapport avec les droits des citoyens tels qu’ils sont garantis par la constitution et les lois et règlements en vigueur. Chaque fois que nécessaire, nous nous adressons au ministère de l’Intérieur, nous interpellons les responsables administratifs à différents niveaux et prêtons notre concours aux citoyens.

Ainsi, par exemple, nous n’avons cessé de dénoncer le monopole illégal exercé par la FNT (fédération nationale des transports, ndlr) qui pénalise les usagers et les transporteurs, et d’exiger la réintégration des fonctionnaires ex-déportés, en entreprenant les démarches à tous les niveaux requis. Pour le premier point nous constatons, qu’enfin, des mesures sont en cours pour mettre fin au monopole de la FNT. Pour le second point, malgré la notification par le ministère de l’Intérieur de la nécessité de reprendre les fonctionnaires ex-déportés, un blocage inexplicable demeure.

Le Calame : Après la dissolution de l’UFD/EN, l’arrestation de Ch’bih Ould Cheikh Mélaïnine, les difficultés de l’opposition, l’opinion s’interroge. Quelles réponses pourriez-vous nous apporter à ce sujet ?

BBM : Il s'agit là de plusieurs questions forts complexes ! La dissolution d’Attali'a et de l’UFD/EN a montré à quel point certains secteurs du PRDS sont déterminés à s’opposer à l’amélioration du processus démocratique dans notre pays, à porter atteinte au droit à toutes les sensibilités politiques du pays de s’exprimer. Puis, alors que nous étions engagés dans une concertation avancée avec le Front Populaire [en vue de reconstruire l’unité de l’opposition sur de nouvelles bases, plus saines et plus souples, et pour la relance du dialogue], nous avons été témoins de l’arrestation de son président, Ch’bih ould Cheikh Ma El Aïnin, dans des circonstances déplorables. Les conditions dans lesquelles il est détenu sont vraiment indignes ! Il est scandaleux d’emprisonner le président d’un parti politique dans la même cour que des détenus de droit commun, alors que les accusations portées contre lui sont essentiellement politiques. Que l’on me comprenne bien, je ne demande pas un traitement privilégié pour les responsables politiques, j’exige simplement un traitement à la hauteur des dispositions prévues par la loi, ce qui est valable pour tout citoyen. Il est urgent de mettre fin à des pratiques dignes de la période d’exception, sans s’encombrer des précautions liées au principe de la présomption d’innocence. Le report de son procès à Aïoun est particulièrement scandaleux !

Notre Parti s’est dépensé sans compter pour apporter son soutien au président du FP, en participant activement au Comité de crise et à l’ensemble des actions de soutien qui ont été décidées de commun accord. Seul un procès équitable, transparent, au cours duquel tous les droits attachés à la défense seront assurés à M. Ch’bih ould Cheikh Ma El Aïnin, offrira à l’accusé la possibilité d’apporter la preuve de son innocence.

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Le Calame : Oui, mais, s’agissant de votre participation à la concertation de l’opposition pour soutenir Ch’bih, il semble que Ahmed Ould Daddah a boudé Mohamed Ould Maouloud. N’est-ce pas désespérant pour l’unité de l’opposition ?

BBM : La question mérite d’être sérieusement posée. Vous savez, il n’est pas facile de surmonter le subjectivisme et l’amour-propre, étant donné les malentendus qui ont jalonné l’histoire de nos rapports au sein de l’UFD/EN et ont continué de marquer notre séparation, s’aggravant même quelquefois, du fait de leur dimension inter-personnelle. En ce qui concerne l’UFP, et ses dirigeants en particulier, l’unité de l’opposition et le salut de la Mauritanie méritent qu’on surmonte les considérations personnelles et qu’on jette les fondements d’une concertation indispensable entre les partis de l’opposition. C’est à ce prix que nous pourrons venir à bout de l’entêtement de certains secteurs du PRDS à bloquer les initiatives visant à sortir de l’impasse dans laquelle se trouve le processus démocratique, et à améliorer celui-ci.

Nous avons pris des initiatives, y compris en direction de nos anciens partenaires de l’UFD/EN : nous sommes persuadés que notre patience et notre entière disposition à l’unité finiront par payer.

Le Calame : Vous vous êtes également démarqués de la lettre ouverte que les partis du Comité de crise ont adressée au président Wade. Pourquoi ?

BBM : En effet, ni dans son principe, ni dans le contenu de certains de ses passages, cette lettre n’engage notre direction. Nous sommes très soucieux de la souveraineté des Mauritaniens quand au traitement de leurs préoccupations nationales : nos amis, fussent-ils les plus chers, peuvent seulement apporter leur contribution pour aider notre pays et ses citoyens, mais ne peuvent se substituer à eux. Nous avons estimé inopportun et maladroit de profiter de la visite du président d’un pays frère et ami pour l’embarrasser avec des questions politiques internes et donner l’impression que nous en appelions à son arbitrage. Et, je le répète, le contenu de certains passages de la lettre est contraire à notre politique de dialogue et de consensus national.

En outre, le Comité de crise, en initiant cette lettre, a outrepassé son mandat. Nous avions convenu, sur proposition de l’UFP, que la mission du Comité s’arrêtait au soutien au président Ch’bih pour sa libération et/ou son jugement équitable. Pour toutes les questions allant au delà, en particulier les questions politiques, il avait été convenu que le Comité les soumette à l’appréciation préalable et à l'accord des directions respectives des partis. Ce ne fut pas le cas pour la lettre ouverte au président Wade, parce que notre représentant a manqué de vigilance.

Le Calame : Quel avenir pour votre politique du dialogue, en particulier pour les prochaines élections législatives et municipales, quand on sait que le FP et vous étiez en train de vous concerter à ce sujet ?

BBM : Nous nous interrogeons et nous nous posons de sérieuses questions quant à l’avenir de notre politique du dialogue. En effet, lors du dernier entretien en tête-à-tête qu’il a eu avec le chef de l'État, le président de notre parti, Mohamed Ould Maouloud, avait convenu avec lui du principe de l’organisation de la concertation entre les partis politiques pour la définition d’un code de conduite et l’amorce d’un échange de vues sur les échéances électorales prochaines. J’en profite pour préciser que l’accord s’arrêtait à cela, contrairement à ce qui est ressorti par erreur dans le communiqué de notre parti, et qui laissait entendre une entente sur des modalités impliquant l’administration. Nous avons bien sûr notre proposition sur la manière d’organiser cette rencontre et Mohamed Ould Maouloud s’en est ouvert au Président.

Apparemment, le pouvoir considère qu’il est en position de force ! Mais c’est justement lorsqu’on est en position de force qu’on est bien fondé de consentir des concessions pour faire la preuve de ses bonnes dispositions. Ce serait une grande occasion pour décrisper l’atmosphère et pacifier la scène politique – ce qui rendrait crédible et salutaire le virage qui pourrait ainsi s’amorcer dans la relance du processus démocratique. Nous attendons donc, depuis le dernier entretien, de voir, enfin, les premières initiatives concrètes confirmant les engagements pris. Le processus démocratique est dans l’impasse, et seules de nouvelles avancées allant dans le sens de la concertation entre le pouvoir et l’opposition pour convenir de règles stimulantes pour l’ensemble des partis, sinon la majorité d’entre eux, et garantissant la transparence du jeu électoral, pourraient éloigner des perspectives inquiétantes pour notre pays.

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Le Calame : Est-ce à dire que votre Parti pourrait considérer le dialogue comme compromis, voire remis en cause, si des initiatives nouvelles concrétisant les engagements convenus entre vous et le président n’étaient pas pris ?

BBM : Pourquoi n’envisagez-vous que l’évolution négative ? Il est également possible que le pouvoir se décide enfin à accélérer la concertation avec l’opposition. Pour notre part, il reviendra au Bureau exécutif, dès la fin du mois de juin, de procéder à une appréciation de la situation et d’en tirer les conclusions qui s’imposent.

En effet, notre Parti n’a pas adopté la politique du dialogue par volontarisme ou en suivant les humeurs du moment de ses dirigeants. Loin de là ! Nous avons procédé à une analyse objective des données de la situation nationale, régionale et internationale pour en décider. Observons ensemble les foyers de tension et d’incendie qui secouent l’Afrique de l’Ouest, de même que les menaces qui pèsent sur l’avenir du Maghreb et nous nous rendrons compte qu'il serait naïf de notre part de croire que nous sommes absolument à l’abri de toute forme d’instabilité sur une longue période.

Comme nous l’avons affirmé à maintes occasions, nous considérons que le pouvoir en place a échoué dans sa politique de sortie de la Mauritanie de la crise et d’engagement du pays dans une forme de développement viable. Il y a certes beaucoup de projets en cours ou en perspective, mais dans une ambiance d’anarchie, de gâchis, une atmosphère préoccupante pour leur sort ; autant de signes annonciateurs de déconfiture morale et d’effondrement des piliers fondamentaux de l'État. De même, nous estimons que l’opposition n’a pas été à même de proposer une alternative crédible. Nous avons choisi la voie légale et pacifique pour convaincre l’ensemble des parties en présence à s’engager dans la concertation et le dialogue pour sortir notre pays de la crise structurelle et de longue durée qu’il traverse. Si nous sommes encore loin de convaincre l’ensemble des parties prenantes du jeu politique national, le danger principal pour l’aggravation de la situation politique provient de l’entêtement du pouvoir à ne pas prendre d’initiative allant dans le sens des engagements pris par le président de la République, et pour l’ouverture d’un débat national large et sincère. La persistance de cette situation, en particulier les portes fermées à toute solution pacifique à certains contentieux sérieux qui opposent pouvoir et opposition, de même que la déception profonde de l’opinion, font courir de graves dangers au pays.

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Le Calame : Quelles initiatives pour les prochaines échéances électorales pourraient être prises dans ces conditions ?

BBM : La première devrait être l’organisation de la concertation entre les partis politiques pour pacifier et civiliser leurs rapports. Des questions concrètes liées à la tenue des élections elles-mêmes pourraient faire l’objet de réformes encourageantes. Par exemple, la concertation pour une désignation concertée des présidents des bureaux de vote, afin d’éviter les situations où ceux qui sont désignés se croient tenus à l’obligation de résultat à l’égard du PRDS et donc complices de toutes sortes de fraude ; l’inscription de la remise du PV des résultats à tous les partis dans les lois et règlements électoraux ; la moralisation du vote des militaires ; l’adoption du bulletin unique pour amoindrir les pressions sur les citoyens ; la réglementation des ordonnances, l’encre indélébile, la publication des listes à temps. Ces questions avaient fait, du moins pour certaines d’entre elles, l’objet de négociations et d’accords de principe.

Le temps presse, en particulier par rapport aux sessions de l’Assemblée nationale, pour envisager et adopter les réformes indispensables à la transparence des élections.

Comme les responsables les plus hauts placés l’ont confirmé au cours de la visite du chef de l'État en Assaba, la situation de l’administration et son impréparation au multipartisme sont d’une évidence criante. Ce n’est pas toujours la responsabilité de ceux qui dirigent la politique du pays qui est en cause : le système fonctionne désormais avec ses dynamiques propres ! C’est pour cela que nous insistons afin que le pouvoir et l’opposition conviennent d’un organisme adéquat, formé de membres dignes de la confiance des parties prenantes de la compétition électorale, qui soit chargé de jouer un rôle significatif dans la préparation et le déroulement des prochaines élections.

Le Calame : Votre espoir n’est-il pas illusoire, étant donné le rapport des forces particulièrement défavorable entre le pouvoir et l’opposition d’une manière générale et la modestie des moyens dont vous disposez pour exercer des pressions ?

BBM : Laissez-moi croire que non ! Voyez-vous, quand on est partenaires, en l’occurrence dans le dialogue, on a besoin les uns des autres. Les parties concernées doivent non seulement en avoir pleinement conscience, mais elles doivent éviter les attitudes qui pourraient laisser penser à l’autre qu’il ne serait qu’un faire-valoir, au risque de remettre en cause les acquis et de compromettre pour longtemps les chances d’aller plus loin pour le salut de la patrie.

Pour notre part, c’est d’abord et avant tout le salut de la Mauritanie qui fonde nos prises de position. Le jour où nous aurons épuisé, en ce qui nous concerne, les chances du dialogue, nous ne manquerons pas d’en faire part solennellement à notre peuple et de l’appeler à assumer pleinement ses responsabilités.

Propos recueillis par HOM

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