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- Gourmo à Flamnet


" ... les anciens du MND que nous sommes, sommes sereins face aux attaques brutales et calomnieuses et n'éprouvons aucune mauvaise conscience vis à vis de notre passé. Par contre, ceux qui ont entraîné leurs frères d'armes dans l'aventurisme, leurs congénères et leurs concitoyens dans l'engrenage des règlements de compte en donnant aux chauvins le Prétexte absolu dont ils rêvaient pour « casser du L'Kwar » et envenimer durablement les contradictions au sein du peuple parce qu'un « marabout » aurait lu dans ses canaris qu'ils pourraient, le jour J, se lancer victorieusement à l'assaut de la citadelle ennemie comme de vaillants guerriers, ceux là ne devraient pas dormir aujourd'hui du sommeil du juste ou encore moins parader. Ce sont eux qui méritent d'être dévorés par leur mauvaise conscience jusqu'à la fin de leurs jours. Qu'ils ne se donnent donc pas le beau rôle en distribuant des jugements de valeur : qu'ils disent devant leurs compagnons d'armes jetés en pâture aux chauvins, devant leur ethnie et leur peuple, leur propre irresponsabilité criminelle."  

Par Lô Gourmo

FLAMNET : C´est un grand plaisir pour nous de recevoir sur notre site, un de nos plus vieux contradicteurs et "ami", pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs?

GOURMO : Permettez-moi d'abord de présenter à tous, pour cette année nouvelle, ce siècle nouveau et ce nouveau millénaire, mes vœux les meilleurs et les plus sincères, tout en vous remerciant de m'accueillir sur votre site.

Les contradictions entre les FLAM et moi sont en effet fort anciennes. Je n'en suis que plus content de dialoguer avec vous dans ce site, en espérant lever certains malentendus, corriger certaines fausses idées et aplanir peut-être certaines divergences de vue éventuellement dues à des préjugés. J'ai été militant du MND depuis ma première année au Collège de Boghé en 1970 et membre à ce titre de nombreuses structures clandestines et légales, depuis le CPASS (comité provisoire d'action scolaire du secondaire) jusqu'à l'UFD/EN. Au moment de l'auto- dissolution du MND en 1998, j'étais membre de sa direction clandestine et son porte-parole. Je fus coordinateur Europe, à partir de 1991, du FDUC et de l'UFD (première mouture) avant d'être élu secrétaire fédéral de France de l'UFD/EN jusqu'en juin 2000. Depuis lors, je suis Délégué extérieur de l'UFD/EN dirigée par Mohamed Ould Maouloud devenue Union des Forces de Progrès (UFP) en novembre dernier.

 

FLAMNET : Qu'est ce que l´UFP est-ce le prolongement officiel du vieux MND ou bien c´est un nouveau parti avec un nouvel personnel et un nouveau discours et quelle est votre particularité en tant que mouvement sur la scène politique mauritanienne ?

GOURMO : L'UFP n'est pas le "prolongement officiel" ou officieux du MND. Ces deux organisations politiques relèvent de deux périodes historiques distinctes et donc de deux logiques de création différentes.

Le MND fut l'organisation la plus conséquente des révolutionnaires et des progressistes mauritaniens à l'époque du néocolonialisme . A ce titre, il a assumé la tâche immense d'unir les mauritaniens patriotes sans distinction de race, d'ethnie ou de condition sociale, contre cette domination et les conséquences diverses qui en résultaient au plan économique, politique, social et culturel. Ce contexte historique, défini par le partage du monde en zones d'influence (Est/Ouest et Pré-carré français à l'intérieur du camp occidental ...), a justifié notre approche stratégique de conquête du pouvoir essentiellement par la lutte armée, spécialement par la guerre populaire, car l'impérialisme et ses alliés locaux ne laissaient aucun autre choix aux peuples opprimés: il n'y avait pas La Baule à l'époque, ni « ingérence démocratique », ni partis légaux, ni presse indépendante même formellement, rien sinon la répression et l'action clandestine pour y faire face ! Il n'y avait pas d'alternance « démocratique » envisageable entre nos ennemis et nous. Ils ne nous faisaient pas de cadeaux politiques. Nous non plus. Nous voulions établir un régime à nous, un régime de démocratie nouvelle sur les ruines du système néo-colonial, grâce à la révolution nationale démocratique et populaire. Cette ligne était juste malgré les vicissitudes et les erreurs de présentation ou d'application, notamment au moment où le régime de M. Moctar ould Daddah s'engagea dans sa grande politique de reformes et de compromis. Notre manque de réalisme, se traduisant par un rejet systématique de cette politique, faillit nous emporter puisqu'une aile opportuniste va en profiter pour disloquer le mouvement (le courant dit des "liquidateurs") en 1975-76. Nous nous en sommes relevés et l'avons entièrement reconstruit en participant, aux avants postes, à toutes les luttes de notre peuple depuis lors (sortie de la guerre expansionniste du Sahara, sauvegarde de l'unité nationale menacée par les nationalismes particularistes au début des années 80, victoire et transformation du Chauvinisme en chauvinisme d'Etat à la fin des années 80 début 90, lancement du processus de transition démocratique à cette date...).En 1998, nous avons dissous le MND car ses analyses fondamentales et sa stratégie initiale ne correspondaient plus à la nouvelle marche des événements dans le monde et dans le pays....

L'UFP participe d'une autre époque historique et d'une autre logique de constitution. C'est celle de la dislocation brutale des blocs à la fin des années 80 et de l'élimination progressive des obstacles à la mondialisation capitaliste qu'étaient ces blocs et leurs avatars locaux. A l'exigence impérative d'ouverture concurrentielle des marchés nationaux, y compris ceux des Etats africains, va correspondre la nécessité du pluralisme politique comme facteur de garantie "structurelle", durable, de cette ouverture. La fin de l'URSS va donner aux USA l'occurrence d'imposer cette ouverture capitaliste tous azimuts du monde en donnant au processus un caractère irréversible. C'est sous la dictée de cette offensive américaine que la "Coopération franco-africaine" connaîtra l'évolution que Mitterrand lui imposera à partir du discours de la Baule. Les "processus démocratiques africains" portent en partie la marque de ces nécessités, en plus des besoins spécifiques exprimés par nos peuples respectifs à travers nos longues luttes de libération nationale et sociale, au moins depuis la décolonisation. Cela impose une autre approche de la vie politique et aussi d'autres types de partis politiques :c'est là la spécificité historique de l'UFP. L'UFP a certainement hérité du MND certaines de ses valeurs fondamentales et nombre de ses cadres dirigeants, ce qui déroute certains de nos adversaires idéologiques qui ne conçoivent pas qu'il y ait, dans la vie politique comme dans la vie tout court, à la fois continuité et rupture. Parmi ces valeurs, je cite simplement notre attachement intransigeant à l'unité nationale et à l'égalité complète entre nos communautés, la préservation de notre indépendance de décision dans nos choix politiques et économiques, l'amélioration réelle des conditions de vie des masses comme indice de réussite économique et critère de développement... Mais l'UFP est un parti nouveau puisque sa base sociale est potentiellement plus large, ses options politiques (dont le compromis national) différentes et même son "personnel" largement renouvelé ( des villages et des campements indifférents jusqu'alors à la politique nous sont désormais acquis). Il est curieux d'ailleurs de constater que ce sont nos adversaires de l'opposition dite radicale qui traitent l'UFP à la fois de "dernier avatar" du MND et de "traître" à l'esprit révolutionnaire de ce dernier du fait de notre politique de dialogue !

FLAMNET : Mr Gourmo,pourquoi avoir attendu la dissolution de L´UFD/EN-Daddah pour changer le nom de votre parti, est-ce par réalisme politique ou par souci de "compromis"?

GOURMO : Avant la dissolution illégale de l'UFD/En, nous avions tout, absolument tout fait pour trouver à cette question du nom du parti une solution amiable. Pour cela, nous avons demandé une médiation à des amis communs à nos deux formations ("UFD/A" et "UFD/B") aussi bien sur le plan national que sous régional et avons démarché les éléments les plus éclairés de ce parti. En vain. Ce parti ( ou plutôt son aile la plus bornée) est non seulement resté intransigeant, mais, comble de l'ironie et de la duplicité politique, nous a assigné en justice pénale (et non pas civile!) pour tenter de nous faire condamner pour "faux, usage de faux, ....". Ils furent évidemment déboutés tant la manœuvre était grossière. Nous aurions pu, en contre offensive, les faire condamner pour "abus de droit" par les mêmes juridictions.

Dès lors qu'ils ne nous laissaient aucun choix, notre décision fut de combattre jusqu'au bout pour la sauvegarde de notre droit y compris, à notre tour, en allant devant le juge. Notez que s'il y' avait eu les moindres accointances entre le pouvoir et nous, il eût été tellement plus simple de faire prendre une décision de justice nous reconnaissant la paternité de ce nom, comme du reste nous y autorisaient, en toute légalité et légitimité, les conditions dans lesquelles était intervenue notre séparation d'avec le groupe de M. Ahmed Ould Daddah. Le pouvoir aurait été bien plus à l'aise croyez-moi, comme M. Gbagbo avec M. Alassane Ouattara en Côte d'Ivoire, en se drapant derrière l'autorité de la chose jugée ! Mais la décision de dissolution prise en toute illégalité par le pouvoir va modifier la donne. Il n'était plus question pour nous de combattre un adversaire désormais plombé et qui, par la force des choses, se retrouvait en situation de clandestinité. Ce n'était ni élégant ni incontestable au regard de notre bon droit et des intérêts de l'opposition dans son ensemble. C'est donc par éthique politique autant que par souci de lever cette hypothèque de l'unité de l'opposition démocratique que nous avons été amenés à renoncer unilatéralement à notre droit malgré l'attachement de nombre de nos militants à ce nom.

FLAMNET : Vous avez quitté L´UFD/EN sous le prétexte que ce parti avait accueilli en son sein des éléments nasseriens coupables à vos yeux d´être impliqués dans les purges ethniques de 89-91, n´est-il pas paradoxal ou du moins curieux de vous voir aujourd´hui proposer une collaboration ou une entente avec Taya le principal commanditaire de ces crimes racistes ?

GOURMO : Ne prenez vous pas facilement et sans esprit critique fait et cause pour le groupe de M. Ahmed Ould Daddah en affirmant que nous avons "quitté" l'UFD ! A la suite du contentieux que vous savez sur l'adhésion illégale du groupe des nassériens dissidents du PRDS, plus des 2/3 des sections de l'UFD ont convoqué et participé au Congrès extraordinaire du parti en août 98. La liste complète des participants a été publiée par la presse indépendante qui a couvert toutes les assises du Congrès et a confirmé sa régularité formelle : il suffit de s'y reporter. D'ailleurs nos adversaires n'ont pas contesté la réalité des faits. Ils se sont bornés à déclarer que toutes les sections étaient suspendues pour "non-réimplantation", méconnaissant ainsi, le fondement même de leur légitimité ! Je rappelle d'ailleurs que majoritaire, notre sensibilité l'était déjà lors du congrès ordinaire précédent, à telle enseigne que c'est moi-même qui ai fait la proposition par laquelle M. Ahmed Ould Daddah pût être reconduit au poste de Secrétaire général du parti après le fameux vote de défiance par lequel son groupe apparut pour ce qu'il a toujours été au sein de l'UFD/EN: une minorité !

C'est donc le groupe des « Indépendants » ayant à sa tête M. Ahmed Ould Daddah qui quitta le parti par décision du Congrès sanctionnant leur manquement grave à la ligne et à la discipline du parti. L'adhésion du groupe des nassériens dans le parti n'était-elle qu'un prétexte pour nous, comme vous le dites complaisamment ou était-ce une question de principe ? Pour nous, il s'agissait d'une question de principe, non parce qu'il s'agissait de nassériens mais parce qu'il s'agissait là de l'aile la plus virulente de la mouvance chauvine mauritanienne dont les principaux leaders avaient révélé à la presse nationale (notamment dans leur journal El Bouchara -La vérité) avoir conclu un accord stratégique avec le pouvoir dans les pires moments du chauvinisme d'Etat, concernant précisément la mise en oeuvre de cette politique de répression présentée comme une soi-disant défense de l'identité arabe de la Mauritanie. Il n'est pas sans intérêt de noter que même après leur adhésion au parti de M. Ahmed Ould Daddah, ces gens ont persisté à présenter les événements de 1989 et leur suite (déportation, massacres etc...) comme un « complot » ourdi par le Sénégal, la France et les FLAM ainsi que l' atteste explicitement une interview accordée par l'un de leurs dirigeants au journal Calame...

Ceci étant dit, vous vous êtes faussement étonné de ce que nous ayions refusé d'accueillir dans notre parti ces dissidents du PRDS alors que nous proposerions une "collaboration"ou une "entente" avec M. Ould Taya. C'est un étonnement feint, car vous êtes parfaitement en mesure de faire la différence entre l'adhésion à un parti politique et un appel à un dialogue que l'on pourrait nouer avec un homme, un parti ou un régime. Car c'est de "dialogue" dont il s'agit de notre part, avec toutes les forces politiques du pays y compris le pouvoir en place pour re-enclencher le processus démocratique sur des bases plus larges et plus justes et éviter que le pays ne bascule dans la guerre civile. Nous avons fait à tout le pays une proposition d'ouverture d'un dialogue national. Il y' a ceux qui souscrivent à cette ligne -et c'est toute l'opposition démocratique - y compris la totalité des membres du FPO: AC, F.Populaire, UFD, APP, At-taliaa. Il y'a le pouvoir qui accepte désormais d'en parler directement avec nous et d'en faire état publiquement à défaut pour le moment d'y aller carrément… Et il y'a les autres, qui sont ailleurs, on ne sait pas où d'ailleurs, déchirés entre l'extrémisme verbal et le radicalisme cybernétique comme nous le montre ces derniers temps le déplorable spectacle de la surenchère ethno-racio-tribale qui fait fureur sur Mauritanie-net...

FLAMNET : Qu´entendez-vous par votre nouvelle politique de"compromis historique et processuel"et quel bilan positif tirez-vous de vos rencontres devenues presque régulières avec Ould Taya ?

GOURMO : Nous estimons que certaines questions auxquelles notre pays doit faire face ne peuvent être résolues actuellement par la voie de la confrontation, c'est-à-dire d'un recours à la force par les parties en présence. Les contradictions en question concernent l'existence même du pays, les rapports entre ses communautés ethniques, ses composantes tribales etc.… avec comme enjeu principal le pouvoir politique. En Mauritanie comme dans l'immense majorité des Etats africains, les forces politiques dominantes dans l'opinion, essaient de s'appuyer sur les questions de cette nature pour mobiliser les gens et combattre leurs adversaires. Le peuple en tant que tel, n'est plus pris pour acteur. Au contraire, il est divisé en « races », « ethnies », « tribus », « régions » servant de « chair électorale » ou, le cas échéant, de chair à canon ! Les hommes et les partis politiques ne sont pas jugés pour ce qu'ils sont réellement mais pour leur appartenance « ethnique », « raciale », « tribale » ou régionale …… et vogue le navire ! Actuellement par exemple, ce sont les « Smassides » que l'on a l'impudeur et l'inconscience d'attaquer collectivement, en étant considérés comme la base tribale du pouvoir. Naguère, c'était « le système Beydane », alors que les secteurs les plus extrémistes du pouvoir s'en prenaient aux « noirs » ou aux « Hal pular ‘en » voire aux « Halaybés » pour des raisons plus ou moins conjoncturelles. Ce sont là des choses devenues banales ces dernières années à force d'être impunément énoncées ou répétées. C'est un verrou psychologique, un tabou qui a sauté. Tout cela s'explique par la profondeur de la crise économique et sociale et par le désarroi qui en est résulté dans l'opinion publique autant que dans la classe politique, au sens large. Tout cela est extrêmement grave et rend illusoire toute confrontation constructive. En vérité, une confrontation qui se déroulerait dans un tel contexte, déboucherait fatalement, à plus ou moins brève échéance, sur un conflit d'essence chaotique, c'est-à-dire une guerre de destruction de l'Etat en tant qu'Etat, en transformant les acteurs politiques en « seigneurs de la guerre » comme on l'a vu d'abord au Liban, puis en Somalie, au Tchad, en Sierra Léone, au Libéria, au Congo Brazza etc.…et comme on en voit clairement la menace en Côte d'Ivoire, en Guinée Conakry et ailleurs. Les questions de coexistence communautaire de type identitaire ne peuvent trouver de solution dans le « victoire » d'un camp sur l'autre, sauf destruction physique, pure et simple de l'un par l'autre : c'est la solution absolue de purification ethnique de type génocidaire, rarement « planifié »ou désirée a priori par ses auteurs mais découlant immanquablement d'un processus de négation de l'autre qui finit par échapper à tout le monde ! Ce fut le cas au Rwanda et au Burundi. Or la Mauritanie connaît ces problèmes de type identitaire qui ne sont pas résolus sur le fond, malgré leur recul relatif au cours de ces toutes dernières années, tandis que les séquelles de la politique du chauvinisme d'Etat de la fin des années 80 sont toujours là : nombre des déportés sont encore en terre étrangère, beaucoup de ceux qui sont revenus sont sans droits comme le sont encore les ayants droits des victimes des purges sanglantes des militaires négro-africains etc.. Il y'a encore beaucoup de malentendus et de rancœurs entre nos ethnies, nos tribus etc.… qui requièrent une grande prudence dans leur traitement. Peut-on espérer une solution instantanée unique et unilatérale à ces problèmes de fond de la société mauritanienne ? Nous pensons que non ! Notre parti estime que pour être sérieuse, féconde et sûre, la solution à ces questions doit être consensuelle, c'est-à-dire fondée sur une acceptation large de ses termes par les différentes composantes de notre peuple à travers ses représentants sans exclusive. Les solutions ne doivent jamais être figées ou abstraites. Elles doivent reposer sur une approche vivante, concrète, dynamique pour nous faire avancer, en tenant compte des particularités de chaque étape dans laquelle se trouve notre pays : c'est le fameux caractère « processuel » du compromis que nous cherchons à établir entre les acteurs politiques dans cette période de transition historique que traverse le pays et qui donne l'urticaire à nos amis de « Conscience et résistance ». Une transition ne peut être « radicale »que dans le chaos !

Pour comprendre le sens « processuel » de notre démarche, on pourrait se servir de l'exemple sud africain lors de négociations de compromis entre les différentes forces politiques représentatives de la société sud africaine d'alors : l'ANC et ses alliés de la COSATU et du PC d'une part, l'INKHATA et le PARTI NATIONAL de l'autre. Chacun de ces camps avait sa propre « vision stratégique »et sa propre approche de solution des questions fondamentales de la société sud africaine. C'était soit la confrontation entre forces racistes et forces anti-racistes avec l'assurance d'une destruction plus que probable de l'union sud africaine, soit un compromis entre elles pour éviter cette destruction et aller de l'avant. L'honneur historique de Nelson Mandela fut d'avoir été le promoteur de cette seconde voie. Lui seul était en mesure de l'imposer dans son propre camp alors même que les milices zoulou de l'Inkhata, alliées à la police du régime d'Apartheid encore bien vivant, s'adonnaient à toutes sortes de provocations meurtrières. La suite vous le savez : concessions réciproques à travers une constitution de transition qui sauvegarde les droits voire même certains « passe-droits »de la minorité blanche, création d'un gouvernement d'union nationale de transition avec comme ministre de l'intérieur M. Buthelezi en personne, création de la fameuse Commission de réconciliation « Vérité et Justice » etc.…Depuis lors, la mise en œuvre de cette politique de compromis a évolué compte tenu de l'état d'esprit de l'opinion publique sud africaine dans toutes ses composantes. C'est cela, uniquement cela l'aspect « processuel » de notre politique de dialogue. Il ne faut rien se refuser pour épargner à notre peuple les horreurs que connaissent certains pays et pour cela, il faut se réconcilier en dialoguant et en se faisant des concessions mutuelles…

Le plus difficile dans notre politique de dialogue c'était d'abord de rompre la muraille de haine et de préjugés qui séparent depuis au moins quinze ans les différents acteurs de la vie politique mauritanienne. Il en est résulté des conséquences extrêmement graves pour tout le monde. Pour dialoguer, il fallait que TOUS LES ACTEURS en question s'acceptent comme tels et acceptent de se faire des concessions, qu'ils acceptent en même temps que ce dialogue doive déboucher sur une réelle et large réconciliation nationale car un dialogue sans perspective de se réconcilier n'a aucune chance de se réaliser. Dans un premier temps, à l'époque de l'UFD/EN unie, nous avions grandement contribué à faire adopter en août 93, le principe de notre politique de dialogue. Mohamed Maouloud, Bâ Boubakar Moussa et Bédreddine défendirent cette idée dans un « manifeste » paru au Calame et qui fit à l'époque grand bruit, suscitant la fureur de certains milieux et les sarcasmes d'autres- nous accusant de préparer l'opinion à « passer à l'ennemi avec armes et bagages ». Après ce préalable « théorique », il fallait passer à l'acte, faire des pas concrets dans cette voie du dialogue, sans se laisser impressionner ou intimider par les rumeurs, insultes et calomnies inévitables dans ces circonstances. C'est ce que nous avons fait après mure réflexion et en sachant parfaitement où nous mettions les pieds et ce que cela aller nous coûter en terme d'image, surtout dans les milieux politiques les plus arriérés, les moins expérimentés et les plus extrémistes. Au lieu donc d'attendre que le Président Ould Taya réponde à notre invitation de dialogue en nous convoquant au palais, nous avons décidé nous-mêmes de faire le pas en lui demandant d'accorder une audience à nos principaux dirigeants.

Depuis lors, de nombreuses rencontres ont lieu entre lui et ces dirigeants. En dépit de l'attente légitime de nombreux secteurs de l'opinion publique qui ne « voient rien venir ni rien sortir » de concret de ces entretiens devenus fréquents, le bilan n'est pas si négatif que cela ! Pour juger de manière objective, il faut considérer le point de départ de ces contacts. En Mauritanie, la tradition politique voulait que le chef de l'Etat ne reçoive pas, en tant que tels, des dirigeants de l'opposition, sauf pour entériner leur ralliement au pouvoir. C'est ce qui explique en partie, les sarcasmes et les doutes exprimés par certains à l'annonce de notre première rencontre. Nous avons tordu le cou à cette funeste tradition en démontrant que l'on pouvait être en contact suivi avec son adversaire au pouvoir à partir d'une position d'opposition. D'autre part, et surtout, nous avons amené le pouvoir et l'opposition démocratique à faire du dialogue leur orientation officielle, proclamée, ce qui en était le préalable indispensable.

Désormais, le pouvoir reconnaît publiquement la nécessité de tenir compte des intérêts de cette opposition, comme on l'a vu dans certains de ses discours et comme il dit s'en être inspiré dans les dernières reformes introduites en matière électorale et présentées comme des concessions à cette opposition. Mais bien évidemment, et nous sommes les premiers à le dire, y compris au pouvoir lui-même, tout cela est maigre, très maigre et fragile. Le symbolique a son importance en politique. Mais il faut savoir aller au-delà et s'engager véritablement et concrètement dans la discussion avec nous et les autres fractions de l'opposition, sans exclusive. Les sujets ne manquent pas et il ne peut en sortir que du bien pour la Mauritanie et son avenir. Malheureusement, ces dernières semaines, on a observé un certain recul dans l'instauration d'un climat de dialogue et un retour à l'esprit de confrontation de la part du régime : dissolution du parti de M. Ahmed Ould Daddah, arrestations, interdiction de manifester, censure de journaux etc… Cela montre la nécessité pour notre pays de se réconcilier avec lui-même en engageant un vrai processus de dialogue et de compromis national qui reste possible encore malgré les obstacles et les reculs momentanés !

 

FLAMNET : Dans vos nombreux entretiens avec le président Taya, les responsables de votre parti parlent de consensus, de compromis, de renforcement de la démocratie, relayés en cela par des communiqués. Mais jamais le sort des déportés négro-africains, des veuves et des orphelins n´est évoqué avec le colonel-président (en tout cas les responsables de votre parti n´en disent rien),alors qu´ils font un tapage pour d´autres causes. Au-delà de la compassion due á ces "causes",le consensus de l´UFP ne s´accommoderait -il point du droit des victimes de la période de paix?

GOURMO : Cette question n'en est pas une ou alors elle est très étrange ! D'abord nous ne rencontrons pas le Président Ould Taya à tout vent. A chaque fois, il y' a eu un ordre du jour précis, soit défini par nous lorsque c'est nous qui sommes à l'initiative de la rencontre, soit par lui lorsqu'il souhaite nous informer de vive voix d'une question ou d'une décision qu'il juge utile de nous soumettre. A chaque fois (je crois qu'en tout il y'a eu cinq rencontres depuis un an et demi ) nous avons informé l'opinion de la raison des entretiens par souci d'objectivité et pour couper l'herbe sous les pieds de nos détracteurs et des provocateurs dont vous connaissez fort bien l'expertise dans notre pays de bijoutiers de la calomnie et de la rumeur. Nous n'avons donc pas fait de tapage comme vous dites ! Ensuite, vous ne lisez manifestement pas ces communiqués que vous dénoncez si promptement puisque vous verriez alors que s'il est une question que nous considérons comme essentielle dans l'instauration d'un climat de dialogue et de réconciliation nationale c'est bien celle du règlement du « passif humanitaire » du régime d'exception. La politique de dialogue que nous préconisons et que nous avons directement présentée au pouvoir s'appuie sur une « Plate-forme pour un Compromis national» ( publiée dans le M.net) contenant quatre axes principaux. Le second axe de cette plate-forme concerne l'établissement de l'Etat de droit qui passe par la liquidation du passif humanitaire par la justice en faveur de toutes les victimes de l'époque, singulièrement les déportés, les veuves, orphelins et spoliés de leurs de leurs droits y compris les fonctionnaires radiés pour des raisons politiques. Au-delà de ce règlement global que nous subordonnons à un accord de réconciliation nationale, nous essayons aussi d'être pratiques en prenant en charge concrètement les préoccupations immédiates des victimes. Ainsi pour les Veuves, il est de notoriété publique que ce sont en général des militantes de l'UFP qui animent leur principal Comité à Nouakchott alors que nos critiques traditionnels se détournent de leur sort entre deux campagnes médiatiques comme ils le font pour le retour des déportés ou pour la question de l'esclavage. Lisez le Calame du 5 au 12 décembre à la page 9 à propos de la commémoration des meurtres de militaires négro-africains du 28 novembre 1990. Cette année, les veuves et les familles des victimes ont été oubliées de tout le monde…sauf de nous puisque d'après le journal « Le seul parti politique qui était représenté à cette commémoration est l'UFP de Ould Maouloud ».Pour les déportés, c'est nous qui prenons syndicalement et politiquement en charge la situation de ceux qui ont accepté le retour unilatéral comme nous le préconisons conformément à notre principe de « compter d'abord sur nos propres forces » et non sur de prétendues pressions extérieures pour résoudre cette douloureuse question, en luttant sur place, en Mauritanie même, pour la reconnaissance de leurs droits. Ainsi c'est l'UGTM (dans lequel figurent beaucoup de nos camarades) qui prend en charge le dossier de l'insertion des fonctionnaires revenus. Certains de ces fonctionnaires ont pu d'ores et déjà reprendre leur travail, en nombre certes insuffisant. Il est important de dire que notre Président a aussi discuté de cette question avec M. Ould Taya en personne ainsi qu'avec le Ministre de l'Intérieur. L'accord de principe a été obtenu d'eux que tous les cas posés soient résolus. Mais force est de constater que l'attitude est différente d'un ministère à un autre. Ainsi, alors que celui de la Fonction publique est plus prompt à l'examen et à la solution des dossiers qui lui sont présentés, il en va autrement dans les autres ministères. La solution ? La lutte ! Il faut lutter sur place, en Mauritanie même, créer un rapport de force favorable dans l'opinion et dans le pouvoir, pour imposer une solution juste, globale et définitive à cette question et non végéter à l'extérieur en attendant Godot, comme le préconisent nos adversaires. L'expérience malheureuse du peuple palestinien et d'autres peuples frères doit nous servir : s'il y'a la moindre chance de revenir dans son propre pays à temps, pour y réclamer ses droits, cela vaut mille fois mieux que d'attendre que ces droits vous y soient reconnus d'abord en croupissant à l'étranger, d'autant plus que le pouvoir ne nie plus leur réalité !

L'étrangeté de votre question provient également de votre référence négative et exaspérée au « tapage » que feraient nos responsables en faveur d' « autres causes », sans les citer d'ailleurs.

Votre question reflète l'une des thèses classiques de l'aile « dure », nihiliste des Flam, qui veut que les mauritaniens fassent un embargo sur toute autre cause que la « leur », celle des « noirs » de Mauritanie. Toute autre « compassion » que celle que l'on doit éprouver pour les « négro-mauritaniens »doit être bannie au risque d'apparaître comme « indécente ». Dans Mauritanie-net, cette thèse s'étale avec une franchise et une violence inouïes, surtout s'il s'agit de la cause d'un peuple arabe, que ce soit le peuple irakien ou le peuple palestinien. Pour avoir osé être l'un des initiateurs d'une opération humanitaire en faveur des irakiens victime d'un embargo inhumain que récuse l'humanité entière, Maloum, avec qui j'ai de profondes divergences d'appréciation de politique nationale, mais en qui je reconnais un infatigable et admirable militant des droits de l'homme et l'un des plus sincères antiracistes de notre pays, se fait littéralement lyncher sur le net par une véritable cabale. Le parti de M. Ahmed Ould Daddah est attaqué dans la même veine : il lui est reproché d'organiser des manifestations en faveur des palestiniens à Nouakchott et Nouadhibou alors qu'il y' a des orphelins « négro-mauritaniens », des déportés «négro-mauritaniens »… Tout le monde sait pourtant le rôle considérable que ce parti et son leader ont joué au cours de ces dix dernières années dans la lutte pour la reconnaissance des droits des négro-africains victimes du chauvinisme d'Etat. En fait il s'agit là de l'une de ces campagnes de culpabilisation systématique des « maures » et des « noirs démocrates » dont le MPAM (qui constitue aujourd'hui l'aile droitière, extrémiste des FLAM) avait le secret dans les années 80, pour vendre sa salade raciste- nègre et imposer surtout aux jeunes son uniforme idéologique en lambeaux… En ce qui nous concerne, il est vrai que nous attachons à la cause palestinienne une importance fondamentale. Dans la mesure de nos moyens, nous soutiendrons toujours ce peuple victime de l'une des plus grandes infamies du XXè siècle. Mais, si vous étiez plus attentifs à « nos causes » et à l'objet de nos « tapages », vous sauriez que nous avons dénoncé , par exemple, le retrait de notre pays de la CEDEAO et que notre position a été communiquée directement au chef de l'Etat en son temps, en même temps qu'il était publié par RFI.

FLAMNET : Pourquoi votre sensibilité politique ou votre groupe semble être mieux compris par le pouvoir que par les partis de l´opposition alors que vous vous réclamez toujours de l´opposition ?

GOURMO : Nous attendons d'avoir de la part des partis en question une explication rationnelle à ce sujet. Vous-même devriez le leur demander ! Car en effet, que nous reproche-t-on de sérieux ? D'avoir essayé de lever l'obstacle psychologique dû au non contact entre nous et le pouvoir pour la mise en œuvre de notre politique COMMUNE de dialogue ! Aucun reproche ne nous a été fait autrement que celui de n'avoir pas attendu d'être convoqué d'abord par M. Ould Taya. Ceci étant dit, nous avons des relations normales avec tous les membres du FPO sauf, jusqu'à récemment, avec l'UFD/en de M. Ahmed Ould Daddah. Mais, vous verrez, entre patriotes, nous finirons par nous comprendre à nouveau. Quant au pouvoir, nous espérons réellement être compris de lui : ça épargnerait au pays bien des malheurs .

FLAMNET : Le 8 novembre 1987, suite à la tentative de putsch des officiers négro-africains, votre mouvement(Le MND), dans un communiqué"inquisitoire"devenu historique, réclamait ouvertement la tête des "putschistes".Avec le recul du temps, ne croyez-vous pas que votre mouvement a été la mauvaise conscience du régime de l´époque ?

GOURMO : J'espérais sincèrement que vous me poseriez cette question pour dissiper le rideau de fumée derrière lequel certains tentent en vain, depuis ce fameux putsch négro-africain de 1987, de se camoufler pour échapper eux mêmes au jugement de l'histoire. Le meilleur allié de la vérité c'est le temps. Avec lui, les masques tombent, les choses impensables s'imposent dans leur évidence même ! L'acte d'accusation que les militants noirs les plus extrémistes portaient contre nous, au départ, portait sur la réalité même de la tentative de coup d'Etat. Ils en niaient avec véhémence l'existence et reprochaient au fameux tract du MND de prendre pour argent comptant ce qui n'était qu'une mise en scène du pouvoir. Désormais, cette thèse, infantile, ne tient plus, M. Boye Alassane Harouna, lui-même mêlé au coup, le reconnaissant pour la première fois sans fioriture dans son ouvrage récent « J'étais à Oualatta… ». Qu'à cela ne tienne, la thèse sera changée, l'acte d'accusation modifié, pourvu que les « coupables » le demeurent. Votre question exprime parfaitement cette nouvelle thèse : vous dites que dans un « communiqué inquisitoire »le MND « réclamait ouvertement la tête des putschistes » : c'est totalement faux ! Il n'y a pas une phrase, une seule ligne, pas le moindre mot qui, même par allusion, ait réclamé la tête des conspirateurs. Boye Alassane dans son livre, déduit de notre condamnation de principe du Coup d ' Etat, le fait que le MND a agi « comme s'il voulait exhorter le pouvoir à châtier sévèrement les putschistes » ! « Comme si … » !! Pour lui donc, il fallait se taire ou accepter le Coup d'Etat, sinon c'était jouer avec leur tête. Mais eux- mêmes n'étaient pas conscients qu'ils jouaient avec la vie de milliers et de milliers de leurs compatriotes au nom desquels ils ont décidé de prendre le pouvoir pour en faire ce qu'ils veulent, sans leur demander leur avis, par pur militarisme ! Souvenez vous, c'était l'époque où Charles Taylor qui voulait aussi « la justice ethnique » faisait la une des journaux et impressionnait les jeunes naïfs par ses coups de gueule anti- S. Doe. La suite, on y est encore, non seulement au Libéria mais aussi en Sierra Léone…

Dans ce tract où vous lisez ce qui n'est pas écrit, il y'a écrit noir sur blanc, ce que vous ne voulez pas lire : la dénonciation du Chauvinisme de l'Etat comme cause principale de la situation ayant entraîné cette action désespérée des militaires noirs et la « légitimité des préoccupations des négro-africains par rapport à des problèmes politiques réels ». Mais cela ne saurait en aucun cas justifier un putsch mené sur des positions sectaires et, de surcroît, dans des conditions de complète irresponsabilité et de parfaite trahison par rapport à ses objectifs proclamés, comme nous le révèle M. Boye lui-même dans son livre de référence.

Non seulement le tract du 8 novembre 87 (devenue une véritable icône pour nos adversaires en même temps qu'un serpent de mer) ne fut pas une caution à la répression qui s'abattit sur les auteurs du putsch mais fut interprété à sa juste valeur comme lui étant hostile, par le pouvoir. C'est la raison pour laquelle Mohamed Ould Maouloud fut arrêté par Ely Ould Mohamed Vall et sommé de le retirer comme « propagande noire », ce qu'il refusa bien sûr… Pour toutes ces raisons, les anciens du MND que nous sommes, sommes sereins face aux attaques brutales et calomnieuses et n'éprouvons aucune mauvaise conscience vis à vis de notre passé. Par contre, ceux qui ont entraîné leurs frères d'armes dans l'aventurisme, leurs congénères et leurs concitoyens dans l'engrenage des règlements de compte en donnant aux chauvins Le Prétexte absolu dont ils rêvaient pour « casser du L'Kwar » et envenimer durablement les contradictions au sein du peuple parce qu'un « marabout » aurait lu dans ses canaris qu'ils pourraient le jour J se lancer victorieusement à l'assaut de la citadelle ennemie comme de vaillants guerriers, ceux là ne devraient pas dormir aujourd'hui du sommeil du juste ou encore moins parader. Ce sont eux qui méritent d'être dévorés par leur mauvaise conscience jusqu'à la fin de leurs jours. Qu'ils ne se donnent donc pas le beau rôle en distribuant des jugements de valeur : qu'ils disent devant leurs compagnons d'armes jetés en pâture aux chauvins, devant leur ethnie et leur peuple, leur propre irresponsabilité criminelle.

FLAMNET : Certes le pays vivait une situation d´exception, mais comment peut-on comprendre que des intellectuels comme vous (le MND est, quoi qu´on dise, un mouvement élitiste plutôt que de "masses populaires") puissent appeler le pouvoir à sévir alors même que la tentative n´avait connu aucun début d´exécution et ce au mépris du droit le plus bancal ?

GOURMO : Cette question est sans objet comme je viens de vous le montrer !

FLAMNET : Toujours sur ces événements, on sait par ailleurs que les Nassériens et Baathistes, qui ont infesté et investi aussi bien les rouages de l´Etat que ceux des corps constitués, ont une propension marquée pour le coup d´Etat. Pourtant, jamais dans l´histoire de votre mouvement, vous n´avez eu à appeler le pouvoir à sévir contre eux alors même qu´il est patent que le Bath, par exemple putschiste devant l´éternel, est construit sur des bases ethniques. Serait-ce là des prises de positions "deux poids-deux mesures "?

GOURMO : Tout d'abord nous n'avons pas la tradition d'appeler le pouvoir ou quelque force politique que ce soit à sévir contre qui que ce soit, ni contre les putschistes noirs ni contre d'éventuels putschistes blancs. Il n'y a donc pas deux poids et deux mesures s'agissant de notre position vis- à vis-à des négro-africains et des nationalistes arabes (baathistes et nassériens). Par contre, dans le fameux tract du 8 novembre 87, nous dénonçons les positions politiques de ces courants, lorsqu'ils réclament « l'arabisation immédiate de la Mauritanie »(61-62), disent que « la Mauritanie n'appartient qu'aux arabes », exigent «l'arrêt de l'immigration noire »(années 70) ou la « sortie des organisations noires :OMVS, CEAO, CDEAO » (années 80), comme vous pouvez le lire expressément.

FLAMNET : Lors de l´affaire du capitaine-tortionnaire Ely Ould Dah votre parti a pris du temps avant de réagir et ensuite votre position était semble t-il plus proche de celle du pouvoir, en tout cas ambiguë, c´est ce que pensent les collectifs des victimes(les rescapés, les veuves, les déportés, les plaignants etc..) pourquoi cette ambiguïté, est-ce par calcul politicien ou délicatesse de la question?

GOURMO : Vous dites que notre parti a pris du temps pour réagir ? Combien de temps ? Et même à supposer qu'il en fut ainsi, qu'est-ce que cela change sur le fond de cette affaire par ailleurs très compliquée au plan juridique et politique. Non seulement nous avons fait un communiqué de presse exprimant notre position de principe mais, en tant que membre de la direction du parti, j'ai fait une conférence publique sur cette question à la Maison des jeunes de Nouakchott, fait une interview au Calame sur cette affaire et publié un article sur ce thème après m'en être expliqué sur RFI! Notre position est la suivante : nous préférons que Ely Ould Dah soit jugé à Nouakchott plutôt qu'à Montpellier car la technique de jugement externe ne satisfait pas les nécessités d'une justice nationale à laquelle aspirent d'abord les victimes. Par ailleurs la justice extérieure présente des risques et aléas susceptibles de compromettre un règlement de fond sérieux et équitable ; depuis lors le déroulement de l'affaire Pinochet et les circonstances de la fuite de M. Ely Ould Dah nous confirment dans notre jugement tant la « raison d'Etat » extérieure peut créer plus de confusion qu'elle n'aide à trouver une solution viable pour les mauritaniens. Mais les conventions internationales doivent être respectées et en l'occurrence, celle invoquée (la convention sur la torture et autres traitements inhumains et dégradants de 1984) ne pouvait pas s'appliquer compte tenu de la date de son entrée en vigueur en France et en Mauritanie, et compte tenue de la date à laquelle étaient intervenus les événements incriminés.

FLAMNET : Revenons sur les " sujets tabous"du pouvoir à savoir l´unité nationale, considérez-vous toujours "la question nationale comme secondaire"et que proposez-vous concrètement pour une solution juste et durable à l´épineuse question de cohabitation entre nos deux grandes communautés racio-culturelles?

GOURMO : Non, nous ne pensons plus que la « question nationale »soit « secondaire »comme elle l'était très certainement au moment où nous publiions le tract de 87 et où se déroulaient les événements. Comme je vous le disais précédemment, à l'époque du néocolonialisme, la question nationale n'était qu'un aspect de la domination que subissait l'ensemble du peuple mauritanien de la part de l'impérialisme. Le caractère « secondaire » de la contradiction signifiait que l'on ne pouvait la résoudre, définitivement, qu'en établissant un autre Etat qui rompe avec la domination de l'impérialisme et qui fonctionne selon des principes démocratiques nouveaux. C'est cet « Etat de démocratie nouvelle » qui allait faire de l'égalité réelle entre nos nationalités le principe cardinal d'un nouvel équilibre communautaire. Cette affirmation était juste à l'époque mais comme je vous le disais plus haut, la fin du néocolonialisme entraîne une nouvelle donne dans le positionnement des grandes contradictions qui structurent la réalité économique, politique, sociale et culturelle des nations, surtout celles qui jusqu'alors vivaient sous domination étrangère. La relative autonomisation des appareils politiques par rapport à des puissances étrangères exerçant une domination exclusive redonne aux questions identitaires une toute autre place. Dans un tel contexte, les questions de type identitaire deviennent moins tributaires de données externes et leur règlement ne peut plus être posé dans les mêmes termes que naguère. Pour autant, il ne s'agit pas de question que l'on peut régler du jour au lendemain et d'une seule traite. Leur solution est nécessairement d'ordre consensuel et non autoritaire. Cela requiert donc de la part des protagonistes, un esprit d'égalité et de compromis très poussé, sinon tout risque de péter car ce sont des questions explosives par définition.

La solution juste passe par la tenue d'une grande Conférence nationale consacrée aux rapports entre nos communautés. Cette conférence composée des représentants des formations politiques et des représentants de la société civile sera supervisée par l'Etat. Ses principales conclusions inspireront l'adoption de textes juridiques contraignants concernant les droits et obligations des uns et des autres. Ce pourrait être un bon point de départ. Tout cela suppose un climat de bonne justice et de réconciliation nationale.

Mais une solution définitive passera immanquablement par une profonde et courageuse reforme de l'Etat. Ceci étant dit, permettez moi de récuser le terme de « communauté racio-culturelle »qui fait peut-être joli mais qui ne correspond absolument à rien. En Mauritanie, il y'a « deux races »si on tient à ce mot. Mais les communautés nationales ne sont pas définies par ce critère de la couleur de la peau, de la configuration nasale ou des cheveux. Les « Arabes » sont à la fois « noirs » et « blancs »et sont de même langue et de même culture au sens large tandis que les « Négro-africains »sont différenciés en trois communautés distinctes par leur langue et leur culture respective. C'est abuser des mots que de parler donc de deux «communautés racio-culturelles» !

 

FLAMNET : L´an passé (en 2000), après des années de tâtonnement et de sabotage du système éducatif mauritanien, le pouvoir s´est trouvé dans l´obligation de revenir au "bilinguisme".C´est peut-être une bonne chose malgré les limites de la réforme mais l´enfant nègro-africain pourrait-il se sentir citoyen de demain à part entière si á l´école on continuait de lui apprendre uniquement l´histoire de ses compatriotes arabo-berbères: les emirats maures, le mouvement almoravide, les sites historiques maures ,les héros maures opposés à la pénétration coloniale; comme si lui, il n´avait pas d´histoire ni de civilisation, ni des héros ?

GOURMO : Le MND, à l'origine, fut le premier groupe politique dans notre pays à avoir mis en cause, comme anti-nationaux, les programmes d'enseignement de l'histoire dans notre pays. Je me souviens que nous ne nous bornions pas seulement à critiquer cet enseignement que nous traitions de « néo-colonial » et de crétinisant pour les élèves mais nous faisions en sorte, dans « Sayhat el Madhloum »à faire revivre nos héros nationaux, arabes et nègre-africains, en nous attachant tout particulièrement à souligner les liens indéfectibles que l'on ne soupçonne même pas entre ces héros notamment face à la pénétration coloniale. C'est vous dire qu'aujourd'hui encore nous pensons la même chose. Il faut enseigner notre Histoire, dans ce qu'elle à de commun à nous tous et de spécifique à chacune de nos communautés. Il faut combattre pour une réelle reforme de l'enseignement dans le cadre d'une nouvelle école patriotique, qui fasse une place égale à nos langues nationales et qui respectent notre quête d'unité, d'ouverture et de modernité.

FLAMNET : Revenons à la question de l´esclavage qui a fait couler beaucoup d´encre et de salives ces dernières années. Certains parlent de l´existence de cette pratique honteuse dans notre pays et d´autres refutent en parlant seulement des séquelles de l´esclavage, qu´en pense le grand professeur de droit à ce débat et que proposez-vous pour en finir une bonne fois pour toute avec cette question ?

GOURMO : Comme elle fait couler beaucoup d'encre et de salive il faut se méfier. Certains en parlent pour en faire un simple thème de propagande politique. Ils sont loin d'être intéressés par le sort des masses qui en sont les victimes mais seulement par le potentiel de mobilisation émotionnelle formidable que permet la question surtout dans les milieux humanitaires internationaux. Alors, au lieu de dire la vérité aux gens, ils font tout pour noircir les traits, allant jusqu'à affirmer l'existence de véritables marchés aux esclaves en Mauritanie. Certains également ne veulent en parler que chez les autres, dans les autres communautés, cachant la vérité ou banalisant le phénomène dans la leur, et traitant leurs frères de race ou d'ethnie qui en parlent de « traîtres » à leur « cause ». Dire du pouvoir qu'il est « esclavagiste » ou du système économique et social en vigueur en Mauritanie qu'il est esclavagiste, c'est méconnaître ce que signifie au plan scientifique, ce système. J'affirme que l'esclavage, en tant que système, est mort en Mauritanie même si l'on rencontre des pratiques en relevant dans certaines régions. J'affirme également que nombre des pratiques qualifiées d'esclavagistes sont en fait des pratiques féodales ou semi féodales. Ces pratiques sont évidemment tout aussi répugnantes et discriminatoires et donc doivent être combattues avec force et ténacité. Elles sont plus avérées et plus cruelles en général chez les maures mais elles sont tout aussi réelles chez les nègre-africains, surtout Hal Pular'en et Soninke où elles obéissent à une logique de « caste » plus marquée et donc « plus acceptable ». Après Mohamed Maouloud et Bâ Boubakar Moussa dans le Calame, j'ai publié sur la question, aux « Cahiers de sociologie économique et culturelle-Ethnopsychologie »( n° 33 de juin 99) un article intitulé « La question de l'esclavage en Mauritanie ». Permettez moi d'y renvoyer vos lecteurs. Je rappelle seulement que la position de notre parti est double à ce sujet : premièrement il faut adopter une loi pénale réprimant plus spécifiquement le crime d' « esclavage » après l'avoir défini de manière claire et précise ; deuxièmement, il faut adopter un vaste programme en faveur des populations cibles, en particulier les masses harattines qui en sont les principales victimes, en encourageant leurs initiatives d'autonomisation économique et culturelle (coopératives, mutuelles, centres de formations finalisées etc..), tout en reconnaissant et soutenant les associations qui travaillent pour leur libération effective, comme « SOS Esclaves » tout en évitant d'en faire un instrument de culpabilisation et de surenchère ethniciste.

 

FLAMNET : Vous avez tout récemment rencontré les FLAM à Paris sur votre demande, pourquoi et quelle conclusion tirez-vous de cet échange et que pensez-vous de notre dernier mémorandum?

GOURMO : A ma demande et dans le cadre de notre politique de dialogue politique, nous avons rencontré des responsables locaux des FLAM. Mon souhait est de voir ce dialogue établi à un plus haut niveau encore pour tenter de mieux nous comprendre et pour contribuer à l'amorce d'un dialogue franc et sincère entre tous les fils de ce pays, sans exclusive.

Manifestement les FLAM sont en phase de changement comme ils nous l'ont dit et comme semble le suggérer votre Mémorandum. La renonciation au concept fumeux et provocateur de «système beydane» est un pas en avant dans la bonne voie, même si certains de vos cadres et militants persistent dans l'approche extrémiste et dans le style provocateur comme on le voit dans certaines publications paraissant sur le net. Sur certaines questions nous restons encore très divergents, en particulier sur la question fédérale.

Nous pensons qu'un fédéralisme ethnique à l'image du Nigéria est impossible et même produirait une catastrophe étant donné la configuration géophysique du pays et les besoins fondamentaux de son développement. Il vaudrait mieux de notre point de vue rebâtir l'Etat unitaire en accentuant et modernisant la décentralisation, les idées de mon ami Chbih ould Melaïnine le président du F. Populaire pouvant être très fécondes à certaines conditions. Il faut continuer à discuter ; c'est la condition pour que les choses avancent dans notre pays.

FLAMNET : Onze ans après le conflit "sénégalo-mauritanien" des dizaines des milliers des nègre-mauritaniens continuent toujours à croupir dans les camps de réfugiés au Sénégal et au Mali, que pensez-vous de leur situation et qu´avez-vous á leur dire. Enfin pouvez-vous nous dire que sont devenus vos camarades de L´ARMS de Sarr Mamadou qui étaient rentrés au pays sans condition, ont-ils été réhabilités?

GOURMO : Nos camarades qui avaient appliqué la ligne du retour sans conditions préalables sont au pays où ils continuent la lutte chacun dans le cadre qui lui est affecté. C'est grâce à eux que cette cause des déportés ne sera jamais oublié aux pays. Ils préfèrent cela à une solution d'inscription sélective et orientée dans des listes mystérieusement dressées et remises au HCR pour un hypothétique transfert aux USA comme on le voit ces derniers temps dans les camps de réfugiés. Nombre de ceux qui demandaient avec force aux gens de « rester sur place »se sont inscrits au départ, prioritairement, pour ne pas « croupir » dans les camps, ce qui accroît le désarroi des simples gens.

FLAMNET : Que pensez-vous du site FLAMNET et quel est votre dernier mot ?

GOURMO : Le site FLAMNET est l'un de ces espaces de débat qui font actuellement florès sur internet . En s'ouvrant à tous les acteurs politiques vous faites œuvre utile. Cependant je déplore encore le ton inutilement blessant et les insultes parfois très vulgaires que l'on y trouve sous certaines plumes et qui ternissent l'image que les FLAM veulent se donner maintenant. Les attaques y sont personnelles, vengeresses et sans vergogne et cela n'encourage pas spécialement de s'y attarder. Il faut donc contrôler davantage cet outil merveilleux et dangereux qu'est le net pour mieux contribuer à y installer la démocratie. Il faut être ferme sur cette question comme sur d'autre pour éviter un retour en arrière, vers les années de calomnies et d'insultes racistes pures et simples. Mon dernier mot : merci de m'avoir accueilli dans votre site et à bientôt .

Propos recueillis par: Kaaw Touré, Abdoulaye Thiongane et Samba Niebé.


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