La Mauritanie et l’Azawad (VIII) : Prière de supplication de la pluie

III – La casuistique du grand imam.
La déclaration préliminaire du Mouvement du 10 juillet 1978 avait pour la première fois décriminalisé, si l’on peut dire, le principe de la démocratie pluraliste, sur les antennes de la Radio Nationale, en annonçant que c’est l’un des objectifs du changement.
Quel rôle avaient joué dans cette déclaration les personnalités citées plus haut – 3 ou 4 d’entres elles étaient liées au 10 juillet – et quelle influence a joué la mentalité établie, et solidement ancrée encore, qui veut que, si on veut se positionner, il faut commencer par exclure en bloc tout ce à quoi tenait l’adversaire, au besoin en jetant le bébé avec l’eau du bain.
Que l’une ou l’autre hypothèse ait prévalu ou qu’elles aient absurdement concouru à produire cette déclaration constitue aujourd’hui une conclusion marginale.
L’autre fait, autrement plus déterminant et qu’on ne peut élaguer par l’oubli, est qu’on a toutes les peines du monde à croire et à démontrer que les membres du Comité Militaire, étaient unanimes pour instaurer la démocratie et céder le pouvoir à des civils. Cette assertion est valable, jusqu’à preuve du contraire, lorsque Moaouiya Ould Taya a instauré, en 1991, le pluralisme.
De toute façon, la démocratie ne s’instaure, ne vit et ne dure qu’avec une classe politique de démocrates véritables - et non de gens qui pensent seulement que le verdict des urnes peut être en leur faveur - et dans un contexte économique et politique intérieur et extérieur, apaisé. Or le pays en 1978 était une loque épuisée par la guerre fratricide du Sahara, et les responsables de l’époque se rappellent peut-être avec quelles ressources de l’imagination et au prix de quelles acrobaties furent payés les salaires des fonctionnaires et agents de l’Etat le 31 juillet 1978. le pays était de surcroît devenu un simple enjeu pour les voisins et les puissances étrangères intéressées.
Tout ce climat n’engageait vraiment pas à la démocratie. La démocratie est perçue plus ou moins comme une fête permanente. Or il est bien mal indiqué pour des gens qui ont omis de procéder à leur toilette de se précipiter au tam-tam. C’est la faille dans la carapace et le Comité Militaire s’y est incrusté, revenant complètement sur la promesse de juillet 1978 et affirmant officiellement que les citoyens ont besoin d’être dégrossis et éduqués pour mériter la démocratie. C’est une autre manière de reprendre à son compte le sentiment de Madame Duchâtelet qui ne faisait pas difficulté, dit le secrétaire de Voltaire, de se déshabiller devant ses domestiques, ne tenant pas pour bien prouvé que des valets fussent des hommes.
C’est donc, comme incidemment évoqué, Moawiya Ould Taya qui mit fin à ce dressage de la population qui commençait à l’âge de 15 ans et se terminait seulement lorsque les personnes chargées des ablutions mortuaires arrachaient l’individu à la société. Comment et pourquoi a-t-il surpris tout le monde par ce geste inattendu et salué par tous. Le moment n’est pas venu d’ajouter une nouvelle version à celles en vogue et notamment celle impliquant M. Vauzelle, alors président de la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée Nationale Française.
Mais, en tout état de cause le pluralisme n’est pas la démocratie. La démocratie est un état d’esprit et une culture - l’affirmation s’est déjà précédemment accentuée jusqu’à la protestation – qui inondent d’abord la classe politique, puis s’infiltrent parmi la population. Le pluralisme est l’une des formalités de la démocratie, qui est nécessaire mais qui n’est pas suffisante.
On l’a suffisamment dit, quand cela était nécessaire, le système de 1991 est taillé sur mesure. Mais on ne retombera pas dans ce vieux travers, habituel ici, qui consiste à accabler les absents et à innocenter les présents. On risquera de nous retourner le proverbe de la Savane africaine qui dit qu’on ramasse les bouses de l’éléphant seulement en son absence.
Moawiya ould Taya n’était pas un modèle de démocrate. C’est entendu, il n’était pas Olof Palme. Mais parlons des autres mauritaniens pour savoir si Moawiya était une exception. Malheureusement l’expérience montre qu’il n’était pas une exception. La différence : lui avait le pouvoir, les autres non, ça semble se réduire à cette vérité banale. Voila 21 ans qu’on se met d’accord, dans l’euphorie, sur des règles du jeu et chaque fois que le résultat n’est pas convenable, une partie ou des parties le rejettent, en dépit du bon sens.
A titre d’exemple, Moawiya avait, en 1991, une majorité confortable, peu importent maintenant, les précautions politiques et les mesures techniques dont il avait usé. Méritait-il tant de popularité, de soutien, d’enthousiasme, c’est une autre affaire. Même, lors de l’élection présidentielle de 2003, alors qu’il était sérieusement affaibli, il avait obtenu la majorité, la majorité dans les urnes, dans la rue c’était déjà plus contestable.
Les urnes et la rue ne coïncident pas, à cause du vote villageois – tribal. Les villages de tribu, qui sont la majorité des bureaux de vote, n’exprimaient pas toujours leur choix de conviction mais un choix de prudence et d’intérêt de la tribu, craignant des représailles du Président en place, au cas où le candidat de leur cœur n’est pas gagnant. La consigne de vote : ne pas faire de notre tribu ou de notre village une cible.
Il est vrai qu’il y a beaucoup de gens qui pensaient que Moawiya n’accepterait pas d’être mis en minorité ou en ballottage ou qu’il céderait le pouvoir simplement à la suite d’un scrutin honnête, et cette conviction encourageait encore les notables et les tribus à redoubler de prudence. Lui-même était persuadé qu’il était aimé des Mauritaniens, à l’exception de quelques envieux et quelques exaltés irréalistes. Avec tout ce qu’il a entendu comme louanges, aux quatre coins du pays et de presque tous, il ne pouvait en douter. On a commis à son égard cette monstruosité, qu’on ne put se soumettre qu’en s’abaissant.
Suivez seulement cette scène : un notable qui avait à résoudre un gros problème dans l’administration de l’Etat demanda l’audience de Moawiya. Ce ne fut pas facile, parce que l’intéressé n’avait pas un rôle politique emblématique et parce que l’ancien Président ne le portait pas dans son cœur. Mais l’adresse et la perfection des relations huilent tout. Après des mois d’attente, il fut reçu. Moawiya était renfrogné et, à un certain moment, le notable craignit qu’il le mette à la porte sans ménagement, tellement ses salutations étaient brèves et sèches - Moawiya n’ouvrait pas facilement son cœur. Mais le notable avait mûrement ourdi sa manœuvre.
Au lieu de lui poser son problème, il lui fit cette introduction : « M. le Président – Monsieur le Président, précédait pratiquement chaque mot – je suis venu pour vous saluer, je n’ai pas de problème, je vis bien, Dieu soit loué, la seule chose que je voudrais savoir est : comment arrivez-vous - Moawiya aime entendre du bien de lui-même et du mal des autres - à diriger aisément des millions de Mauritaniens, si divers, en leur procurant tant de bienfaits, alors que moi, je dirige une famille de 7 ou 8 personnes et j’y rencontre des difficultés insurmontables ? Vous m’obligerez infiniment, en me dévoilant ce seul secret ».
L’ancien Président fit un mouvement de l’avant et un début de sourire de contentement éclaira son visage. Il entra dans un long monologue explicatif, digne des sermons écossais - qui provoquèrent l’hémiplégie de Buckle - ponctué des mouvements d’approbations de tête du notable en avant et en arrière et, de temps à autre, à gauche et à droite, pas en signe de désapprobation – peut on s’affoler en cet instant magique que de joie ? – mais parce que les paroles de Moawiya s’infusent en son cœur provoquant ce ravissement exceptionnel et ce balancement involontaire qu’éprouvent ceux qui apprécient la musique de Ould Bacha.
Avant de prendre la place qu’occupaient les diables dans les imaginations des nomades, Moawiya fut élevé par la bêtise des gens sur le piédestal d’Al Uzza, l’idole païenne, gratuitement. Et si l’on veut être objectif, pour tout ce dont on le blâme aujourd’hui, il faut incriminer aussi ce qui semble être malheureusement devenu un tempérament national qui fait ramper les gens face à la violence et leur donne des airs de Antara Inb Chedad et Abou Jahl Ibn Al Moughaira face à la bienveillance.
Lors de l’élection présidentielle de 2003, il y eut bien sûr des entorses flagrantes au bon déroulement du scrutin. La plus notoire fut celle qui consista à arrêter le candidat Mohamed Khouna Ould Haidalla et sa direction de campagne, à la veille du scrutin. Le motif officiel : la découverte d’un plan d’insurrection populaire dont le nom de code était Grab – vérifier l’orthographe, c’est, semble t-il, un terme anglais.
Le candidat n’était pas informé de ce plan et la direction de campagne ignorait jusqu’à son nom. Mais, une fois en prison, tout ce beau monde fut d’abord informé de son crime puis amplement briefé par le Procureur de la République sur ce plan Grab – on n’avait pas recouru au juge d’instruction, parce que, en cas de flagrant délit, la procédure s’en passait... Il faut bien passer le mors au cheval. Tout cela était risible, mais à l’époque personne n’avait ri, sauf peut être ceux qui avaient pris cette charmante habitude d’être traînés dans les prisons pour les motifs déclarés les plus extravagants.
Ceux-là avaient depuis longtemps scindé leur personnalité en deux : celle qui est toujours victime ou criminelle et celle qui les maintient et qui est simplement spectatrice du sort lamentable de l’autre. C’est la spectatrice qui rit. Celui qui ne sait pas rire de lui-même ne sait pas rire. Il n’est pas bien équilibré.
Le plan Grab avait été, semble-t-il, concocté par une personne étrangère à la campagne et qu’on avait omis d’arrêter. S’il n’y a pas anguille sous roche, ce document était peut-être destiné à la Direction de la Campagne et une maladresse l’a fait atterrir d’abord sur le bureau du Directeur Général de la Sûreté Nationale. S’il n’y a donc par anguille sous roche, les renseignements étaient en droit et en devoir, après leur défaillance de juin 2003, de le mettre sous les yeux de Moawiya, quelles que soient, par ailleurs, leurs convictions intimes.
Moawiya, à son tour - mettons nous à sa place – venait de sortir d’une tentative de coup d’Etat tonitruante qui l’avait ébranlé, voire traumatisé, et il était aux aguets, ne pouvant plus négliger la moindre indice, la moindre rumeur. La tradition bien ancrée, et Moawiya, cette fois-ci, n’a pas dérogé à la règle, était de confier à la prison ceux à propos desquels on murmurait, en attendant de voir, d’autant plus que les intéressés cette fois-ci sont des ennemis déclarés, comprenant, de surcroît, des éléments que sa demi-science du baathisme désignait comme des putschistes par idéologie. Il eut une fois, avec un ancien baathiste, à ce propos, une péripétie burlesque.
Michel Aflaq, le fondateur du Baath, développe dans sa théorie un concept assez complexe, pas facile à cerner et encore plus difficile à appliquer, qu’il appelle « Al Inghilab » qui se prononce et s’écrit en arabe exactement comme « coup d’Etat » et qui n’a rien à voir avec le putshisme militaire péjoratif des baathistes que publie la renommée.
Cet Inghilab idéologique serait la condition sin qua none de la Révolution arabe et pour faire simple ou simpliste, un retournement comme celui qui fixe sa tête sur le sol et se renverse. Aflaq est peut être le seul baathiste, avec son compagnon Iliass Farah, a l’avoir réalisé. Michel Aflaq était une curiosité parmi les Arabes du 20ième siècle pour ses qualités intellectuelles et morales.
L’ancien baathiste mauritanien venait de sortir d’une énième prison et c’est la joie et la fête des retrouvailles. Mais après quelques jours, il se retrouve en face de la réalité plate. Il avait été révoqué de son poste de travail, il y a déjà des années, la famille avait contracté, en son absence, une dette colossale et la boutique du coin a suspendu toute livraison de thé et de pain à crédit et il y a une nichée d’enfants, compris entre 1 an et 12 ans à entretenir, en plus de la vieille mère dont les pleurs disgracieux fendent le cœur de la plus féroce des panthères chaque fois qu’elle le voit embarqué pour la prison ou, pareillement, débarquer venant de prison.
Il n’a aucune épargne et avait depuis bien longtemps coupé les amarres avec les nantis qui pouvaient lui venir en aide. A l’époque, on entrait dans ce genre d’organisations comme on entre dans les ordres religieux catholiques ou dans la confrérie des gens de Boumdeid. Il n’avait pas la moindre alternative. L’horizon s’était rapproché de son nez.
Il a pensé à l’exil et quel exil ? Celui de Mohameden qui dans sa fuite, lors des rafles de 1982, s’est caché dans la cale d’un bâteau en partance pour Las Palmas et n’est jamais revenu. Faire de petits métiers pour un intellectuel comme lui : aller comme celui qui est parti dans le Sud du Tagant, traînant les blessures incurables de la torture, garder les chameaux, aller comme Abdellahi, un autre camarade, vendre des moutons et des chèvres sur le marché de Kiffa, où comme l’autre camarade, s’improviser vendeur dans une boutique à Kaédi ou encore gratter la terre et se faire cultivateur traditionnel, comme celui qui est du côté de M’Bout, tout cela pour une misère !
Par-dessus tout, il y a cette interrogation existentielle qui le taraude : peut- on avec une société du 18ième siècle, construire un projet moderne et avoir un peuple émancipé à la fin du 20ième siècle ? Les révolutionnaires du Dhofar y ont renoncé, ceux du Sud Yémen y ont échoué, l’Irak, auquel il s’accroche encore par quelques slogans unionistes, vidés de leur contenu révolutionnaire, l’a purement et simplement abandonné, depuis 1979, pour bâtir un Etat islamique. Il n’est plus dupe là-dessus.
A ce moment poignant de l’adversité, le18ème siècle en chair et en os, la tribu, est intervenue, proposant sa facilitation, s’il s’engageait à renier ses options politiques et à rentrer dans le rang. On lui proposait de « rencontrer le président et tous ses problèmes seraient réglés ».
La tribu ne se mobilise jamais pour l’intérêt général. Renier ses principes équivalait pour lui à boire la ciguë de Socrate, mais quel autre choix ?
Il n’eut pas d’autre choix que le reniement et sa saveur amère. Finalement le jour de l’audience arriva. Il se présenta à la porte du Président non sans jeter des coups d’œil en arrière pour s’assurer que les pans de son boubou ne traînent pas une casserole baathiste. La discussion avec le Président tourna rapidement autour de la méchanceté des baathistes et Moawiya posa cette question : n’est ce pas que dans leurs livres, ils se disent putschistes ?
Le pauvre baathiste défroqué, bien que sur ses nerfs, failli éclater de rire – et ç’eût été la fin de ses espoirs – mais il se maîtrisa et pendant une fraction de secondes eut la vélléité de lui expliquer et ce serait peine perdue, jumelée à l’idée qu’il risquait d’apparaître comme défendant les baathistes d’une turpitude. Finalement, il donna la réponse que souhaitait et voulait Moawiya : Oui. Et tant pis pour la vérité. Lui, il considère qu’il s’en est sorti avec une subtile casuistique, digne du grand Imam du 8e siècle, lorsque le Calife lui demanda sur un ton comminatoire si le Coran est une création.
IV- L’injustice et la misère.
Les terres que devait occuper Coppolani étaient beaucoup plus vastes que l’héritage qui nous est parvenu sous le nom de Mauritanie, puisqu’elles comprenaient le Sahara Occidental qui n’avait pas été encore concédé à l’Espagne et l’Azawad géographique, c’est-à-dire la zone des Maures.
Les intérêts et l’équilibre des puissances coloniales, d’une part, et les commodités d’accession aux terres intérieures et d’administration, d’autre part, en ont décidé autrement. L’essentiel du pays maure, finalement, a été divisé en deux moitiés presque égales.
Celle de l’Ouest, à laquelle on a trouvé en cours de chemin, un nom – Mauritanie – sera administré à partir du Sénégal, celle de l’Est sera administrée à partir du Mali.
Par bonheur pour la Mauritanie, une grave bagarre éclate dans le Hodh en 1940. Il s’avéra rapidement que le maintien de l’ordre ne pourrait être assuré au Hodh, à partir de Bamako. On procèda donc dans les années suivantes au rattachement des deux hodhs à la Mauritanie.
Les maures de l’Azawad, ne subissant par l’influence de Cheikh Hamahoullah, mais situés au foyer principal du Quadirisme, celui des Kounta Cheikh Sidel Mokhtar, on les laissa dans la dépendance de Bamako, n’étant pas concernés par l’agitation. D’ailleurs, les dirigeants hamahallahistes qui ne furent pas passés par les armes furent embastillés à Kidal et à Gao.
Il n’est pas nécessaire d’insister sur l’histoire séculaire commune qui est une évidence, ni sur l’appartenance à la même société qui n’est pas vraiment un sujet de discussions. Pour les gens, l’appartenance de Cheikh Sidel Mokhtar à l’Azawad est en elle même suffisante pour rappeler l’unité rompue. Il ne manque pas de gens pour se tromper sur la dernière demeure du Grand Cheikh. Est-elle entre Akjoujt et Noudhibou, à Vask, ou à Oualata ? Elle est simplement dans l’Azawad.
Et, en effet, Cheikh Sidel Mokhtar n’est pas n’importe qui, puisqu’il fut le maître de Cheikh Sidya, de Cheikh Al Ghadhi et Cheikh Al Moustaph, entre autre sommités de l’Ouest, et qu’il a rayonné de toute sa science sur tout le grand Sahara de l’Ouest, avant que celui –ci ne soit vu par les yeux des européens comme une ’’mer sans eau’’ où la vie est impossible et les distances interminables.
Bien avant le siècle de Cheikh Sidel Mokhtar, le 18éme, les échanges et les influences se faisaient dans l’autre sens et notamment à partir de Oualata. Mais les historiens considèrent aussi que Ouadane est à l’origine de la fortune culturelle de Tombouctou et que le célèbre Ahmed Baba At-Tomboucti a ses racines dans la vieille cité de l’Adrar. Le mystère de Ouadane s’éclaircit passablement.
La décadence et le déclassement de cette cité par rapport à ses voisines avait de quoi intriguer. Aucune attaque barbare n’est à l’origine de sa déchéance, une perte de vitalité pure et simple ne se conçoit pas sans facteurs agissants de départ, pour une cité dont on dit que dans une même rue, on pouvait compter 40 savants installés dont aucun n’avait plus rien à apprendre de l’autre. Ouadane aurait donc transmis sa sève, aurait essaimé, émigré, trop tôt et trop loin.
On a de la peine, présentement, à réaliser qu’il était si facile d’établir des relations suivies entre Ouadane et Tombouctou. C’est parce que la conception du temps était différente. Le voyage d’une journée ou deux n’était pas considéré comme un voyage. Un voyage se dit quand on va d’une cité saharienne à une autre, ou à plusieurs autres.
Chiekh Sidya, avant d’aller dans l’Azawad, alla d’abord vérifier ce que Chinguetti, Tichitt et Oualata ont dans le ventre. Un long voyage se dit seulement quand on va au Caire et à la Mecque. On ne comptait pas le nombre de mois ou d’années qu’on a effectués hors du foyer, mais ce qu’on rapporte comme connaissances, livres et biens.
On voyait les choses sur une génération, et non sur quelques années ou quelques mois... Le temps était long et on travaillait pour l’éternité. Maintenant le temps est court, bien qu’il n’ait pas diminué d’une seconde, et on travaille au jour le jour. Rien de durable ne s’entreprend.
D’ailleurs Heidegger définit cette coupure dans la conception du temps : « C’est au moment où l’homme est brusquement entré dans l’inquiétude de n’avoir plus le temps qu’a commencé la perte croissante du temps. Ce moment est le commencement des temps modernes ».
Les Maures ont pour voisins, à l’Est, les Touaregs avec lesquels ils coexistent dans l’Azawad, dans son acception politique nouvelle. Le monde Touareg devient de plus en plus dense et se prolonge au Niger au-delà de la vallée de l’Azawag et des montagnes de l’Aïr, jusqu’à la cuvette du Ténéré. Plus loin, c’est le Sahara de l’Est, quand commence le monde Toubou et la densité des Arabes Oulad Sleymane, ces Arabes chassés de Libye par les Turcs au 19éme siècle et qui ont essaimé au Borkou et au Kanem.
Mais on n’escamotera pas, parce qu’il n’est pas à l’ordre du jour d’un drame, le fait qu’à l’Est de l’Azawad, il y ait des Maures autochtones dans l’Azawag nigérien qui se déplacent naturellement avec leurs animaux et qui ont des villages et dont le chef porte le titre pompeux de ’’Sultan des Arabes’’. Ils coexistent, eux aussi, avec les Touaregs du Niger.
Dans l’Azawad au sens large, les touaregs furent de tout temps la force principale, bien que les Maures, force qualitative, se furent toujours imposer sur le plan spirituel et politique - Kounta et Cherifs d’Araouane – et que les Berabich, d’extraction Hassan, se firent respecter militairement. L’historienne Coquery – Vidrovitch souligne que la vielle cité de Tombouctou retrouve au milieu du 19éme siècle une certaine stabilité et fait briller son lustre spirituel sous « la direction efficiente, intelligente, des Arabes kounta, représentés notamment par Cheikh Al Bekkaye ».
Beaucoup de grandes tribus Touareg font remonter leurs origines à des ancêtres arabes. Les Kel Ansar qui sont les plus proches, se considèrent – comme leur nom l’indique – des Ansars. Les Ifoghas disent descendre des Chérifs du Tafilatet. Nous ignorons quels liens anciens existent entre la Tribu des Adnan et les Arabes du Nord : Moudhar, Rabiaa et Iyad. Toujours est – il que la langue écrite des Touareg, le Tifinagh, est une langue sémitique comme l’Arabe, le Syriaque, l’Araméen et leurs sœurs.
Lorsque les Européens se sont présentés à la fin du 19ème siècle, les Touaregs réagirent exactement comme les Maures, par une résistance dispersée mais farouche. Beaucoup d’entre eux, comme les autres habitants du Grand Sahara de l’Ouest, répondirent à l’appel de Cheikh Malaïnine, l’âme de la Résistance, et combattirent à ses côtés, ou avec Abidine O. Cheikh. D’autres jouèrent séparément.
Lorsque la ceinture de la colonisation s’est refermée, il y eut encore d’autres ceintures étroites, ces terribles frontières qui ignorèrent la société, l’histoire et les sentiments des hommes. Un bon jour, on apprit qu’il était interdit de nomadiser et de voyager au-delà de certaines lignes, qu’il faut cesser tout contact, toute relation, tout commerce avec les frères, les parents de l’autre côté. C’est la prison, la prison morale, à perpétuité.
C’est tout le sens de l’orientation qui change, un amendement porté aux points cardinaux, depuis des millénaires. L’Ouest n’est plus l’Ouest, l’Est n’est plus l’Est. Ils prirent d’autres noms bizarres et à peine prononçables : les noms artificiels forgés pour désigner les nouvelles colonies. Les choses apparurent aux contemporains comme une nouvelle fantaisie du colonialisme, une nouvelle injustice.
Le statu quo des frontières, fixé définitivement en 1945, après le rattachement des deux Hodhs à la colonie Mauritanie, resta en vigueur jusqu’aux indépendances africaines de 1960.
Cependant, en 1957, la France, consciente du caractère trop artificiel du rattachement du Sahara aux colonies de la Savane - on dit maintenant Sahel – qui y font face au Sud, conçut un projet qui regrouperait non seulement le Grand Sahara de l’Ouest, mais aussi le Sahara de l’Est et le Sahara du Nord, dans une même entité : l’OCRS. La seule colonie qui ferait intégralement partie de cette Organisation Commune des Régions Sahariennes est la Mauritanie.
L’OCRS eut son grand conseil où siégeait le représentant de la Mauritanie, l’Emir du Trarza, Mohamed Vall Ould Oumeïr. Le projet était trop ambitieux, dérangeait les intérêts des colonies de la Savane et surtout venait trop tard, en pleine guerre d’indépendance de l’Algérie et apparaissait comme un combat d’arrière - garde. Les populations de l’Azawad, de l’Azawag et du Tibesti –Ennedi – Borkou le saluèrent chaleureusement.
Seule, parmi les intéressés, la Mauritanie, qui y avait le plus d’intérêt, s’y opposa farouchement. Sidel Mokhtar O/ Yahya N’Diaye qui était la première personnalité de la Mauritanie d’alors - on a trop tendance à l’oublier – n’y voyait pas sa place et Mokhtar Ould Daddah, qu’il venait d’adouber, lui aussi, perçut, rapidement, que dans un ensemble aussi vaste ses ambitions futures seraient anéanties.
Les représentants des autres régions sahariennes étaient en général peu instruits, peu introduits, n’entrevoyaient pas tous les enjeux d’arrière –fonds et leurs voix furent inaudibles et ne surent défendre ce projet qui, s’il était colonialiste, ne l’était pas plus que la loi – cadre qui donnait un gouvernement local présidé par le Gouverneur de la colonie et comprenait, pour la Mauritanie, Compagnet Maurice, comme Ministre des Finances et Salette, comme Ministre de l’Equipement.
Finalement l’Assemblée Nationale Française se réunit en séance plénière pour décider définitivement du sort de l’OCRS. Un concours de circonstances fit que le Gouvernement français était représenté par le Ministre d’Etat à la Présidence du Conseil, Félix Houphouet Boigny – oui, le même, de Côte d’Ivoire – qui était de toute évidence le représentant des colonies de la Savane qui allaient être amputées des régions sahariennes. L’Assemblée, encouragée par le représentant du Gouvernement, enterra donc sans difficulté la dernière tentative de donner aux populations du Grand Sahara un cadre qui serait le leur et dans lequel elles se sentiraient à l’aise.
On connait trop bien la longue guerre civile du Tchad, déclenchée parce que le Gouvernement de ce pays avait ôté de la Constitution la langue arabe. Les rébellions et les répressions successives au Niger et au Mali sont moins connues.
Le Mali connut sa première rébellion en 1962 – 64. Elle était dirigée par les chefs de tribus et les notables traditionnels, Touaregs et Maures confondus. Ceux que le Mali n’a pas capturés, furent livrés par Ben Bella. Pas un n’en réchappa, ils furent passés par les armes. Le seul qui resta vivant fut l’Emir des Kal Ansar, Mohamed Aély. Il s’était réfugié au Maroc et vécut pratiquement centenaire. Il est mort, il y a seulement quelques années. On dit que l’un des principaux dirigeants actuels du MNLA, Med Ag Najem est le fils de l’un des pendus de 1964.
Les causes immédiates de la rébellion des années 1960 étaient que, à la place des militaires français, intelligents et adroits, l’Azawad ait été occupé par les militaires maliens, se comportant en pays conquis, dans toutes les sphères de la vie des gens, privée et publique, pouvant aller jusqu’à dépouiller les habitants de leurs derniers biens matériels. C’est un colonialisme sous – développé, déguenillé, qui n’a rien à offrir, en contrepartie de sa domination, que la brutalité et la misère.
V – Le parti de la totalité
Que le vote soit le résultat de la prudence, de l’intérêt, ou de la conviction, ou de tous ces facteurs, cela importe peu pour les urnes. Ce qui compte c’est le nombre ou le pourcentage, s’il recouvre la réalité. Or, au cours de ces élections, quelle que soit la nature des fraudes, elle n’affecterait pas le résultat global.
Vers la fin de la campagne présidentielle de 2003, le Directoire de campagne de Mohamed Khouna Ould Haidalla, évaluait ses chances à environ un tiers de l’électorat. Son score a été sérieusement minoré par son arrestation moins de 48 heures avant le scrutin.
La nouvelle de cette arrestation s’est propagée comme une traînée de poudre dans tout le pays et beaucoup de ses partisans ont estimé inutile de voter. De plus, comme il était alors le principal challenger de Moawiya, les efforts de l’Administration et de l’appareil politique officieux se sont concentrés contre lui, là où la fraude pouvait paraître passer inaperçue.
On a dit à l’époque que le pouvoir gouvernant souhaitait, s’il ne travaillait pas à, maintenir les trois candidats de l’opposition dans un score voisin médiocre et surtout que Mohamed Khouna Ould Haidalla ne fagocite pas la base des deux autres opposants et ne crée, ainsi, un torrent irréversible qui emporterait, dans son élan, non seulement des indécis mais des pans de l’électorat traditionnel de la majorité qui ne veulent pas - réaction classique - participer au suicide collectif, dans la mesure où le Pouvoir ne peut plus être sauvé du naufrage.
Même si l’on concède que Med Khouna Ould Haidalla avait obtenu dans les faits, par hypothèse, 33% et qu’on ajoute à cela le résultat des deux opposants qui n’ont pas été cette fois-là marqués, ni inquiétants pour le pouvoir, nous arriverons au total à 45%, puisque les deux candidats ont réuni, péniblement, environ 12%.
C’est cela les faits. Or, chez nous, les faits, s’ils ne confirment pas notre point de vue, ne constituent pas des preuves, ne sont pas convaincants, n’ont aucune pertinence. Il en est ainsi. Et il en restera ainsi, tant que le contenu et l’orientation de notre enseignement resteront dans la trajectoire amorcée en 1982-1984, lorsqu’on a supprimé des programmes ce qui pouvait permettre le développement de la faculté pensante et son fonctionnement. Nous n’avons pas encore intégré dans notre vie le comportement rationnel qui initie à cette entité remarquable : le fait.
Les dernières élections aussi, celles de 2009, n’ont pas été reconnues. Ceux qui les ont reconnues peuvent renoncer à cette reconnaissance, sans gêne, le moment opportun, au gré des humeurs, à tout moment, si le besoin s’en fait sentir. Les prochaines élections, de même, ne seront pas reconnues, quel que soit le vainqueur. Pourquoi seraient-elles reconnues ? Elles sont comme toutes les autres. Les gens n’accepteront que ce qui correspond à leur point de vue , à leurs sentiments, et que la démocratie aille au diable.
C’est une affaire qui tourne en rond, comme le chameau de Mint El Wenass. Marcuse dit tenir de Freud cette remarque : la maladie du patient est, parfois, une réaction de protestation contre le monde malade dans lequel il vit. C’est peut-être aussi cela.
Telle est la réalité, prouvée et démontrée par l’expérience. Autrement dit personne n’est prêt à accepter le rôle ingrat d’opposant. Tout le monde veut gouverner en même temps, à l’issu des mêmes élections.
Si nous poussons la logique à son terme et que nous en tirions les conclusions qui s’imposent, la situation optimale, voulue et acceptable pour tous, quoi que non exprimée, est que la gouvernance du pays doit être partagée entre tous les protagonistes, non pas provisoirement en vue, ou pour préparer, d’autres élections, en attendant un mouvement de bascule, comme dans les démocraties habituelles, mais définitivement pour toujours. Pourquoi pas ? Si nous ne trouvons notre équilibre que dans cette originalité c’est qu’elle correspond à notre stade d’évolution réel et qu’elle est la normalité.
On peut d’ailleurs s’aider de certaines périodes récentes pour confirmer cette nostalgie du parti unique de fait. Dans le premier semestre de 2009, en 2008, en 2007 pour un laps de temps, et en 2005 plus ou moins lorsque le Gouvernement était divers, la situation paraissait acceptable, non pas pour l’opinion, non pas pour le travail gouvernemental, non pas pour la sécurité du pays, non pas pour la solution des problèmes quotidiens des citoyens, mais pour la classe politique.
Quelques groupes n’avaient pas eu la chance de participer à ces moments d’union, mais ils n’ont pas fait de bruit exagéré, soient qu’ils attendaient leur tour sagement, soient qu’ils étaient les zèbres rares cornus qu’on cherchait : les vrais démocrates qui acceptent leur sort stoïquement et – si le mot existe – citoyennement.
En s’orientant vers le gouvernement de l’unanimité on est guetté par la perspective hallucinante qui s’est ouverte devant Med Khouna Ould Haidalla, lorsqu’il s’est porté candidat à la Présidence en 2003.
La méthode suivie, pour ratisser large et donner des espoirs à tous, était que le candidat signe avec tous les partis, groupes, courants, sensibilités qui veulent le soutenir, une convention, au terme de laquelle les soutenants acceptent le programme du candidat et travaillent de concert avec tous les autres, sous les mêmes slogans de campagne et le candidat, en retour, s’engage à les faire participer à la gestion du pays, après la victoire, c’est-à-dire les représenterait au gouvernement.
Le Directoire de campagne recevait, au préalable, ceux qui veulent soutenir le candidat pour préparer le texte de l’accord afin d’éviter tout ce qui peut faire naître une gêne ou constituer une source d’embarras pour le candidat, au cours de la campagne ou plus tard, lorsqu’on se saisira des rênes du pouvoir.
Ce travail en apparence si simple fut une véritable corvée, comparable aux sept travaux d’Hercule, pour le Directoire de campagne. Les intéressés, particulièrement motivés alors mobilisèrent leurs dernières ressources de tact, de persuasion, de perspicacité, leur ultime grain d’intelligence pour regrouper ce beau monde, - dont il faut taire la diversité - non sans avoir, à plusieurs reprises, avalé des couleuvres aussi amères qu’un gâteau de coloquinte et aussi nauséabondes que le cadavre d’un chien.
On en était arrivé à une bonne trentaine d’entités autonomes. Il manquait à ce bouquet les nationalistes arabes d’obédience nassérienne et ç’eut été une sérieuse lacune. Le Directoire de campagne, toujours prévenant, est entré dès le départ en contact avec certains de leurs éléments. Il fallut plusieurs semaines pour que se clarifie leur position : leur tronc principal décide de continuer à soutenir Moawiya Ould Taya et un millier de leurs membres optèrent en définitive pour le soutien de Mohamed Khouna Ould Haidalla. La chose n’était pas acquise d’avance.
Au cours des répressions successives qui jalonnèrent son règne, entre 1979 et 1984, le tour des nassériens – on ne sut jamais pourquoi – arriva en 1984. la violence a été telle que deux ou trois militants trouvèrent la mort sous la torture. Il n’était pas facile pour eux d’oublier la mémoire de leurs amis qui se sont sacrifiés pour la cause qui les unit et de tourner la page. Cependant, la présence aux côtés de Mohamed Khouna Ould Haidalla d’éléments qui avaient subi les rigueurs des différents Comités Militaires, encouragea cette minorité consistante, d’un millier de cadres, à se décider.
Au moment où tout était prêt pour la signature, les conseillers spéciaux du Candidat – c’est différent du Directoire de campagne – annoncèrent que le candidat – Président ne pouvait pas signer d’accord avec les nassériens. Il y eut une réunion commune des conseillers spéciaux et du Directoire sous la présidence du Candidat lui-même et on y annonça que les partis, tendances, groupes et sensibilités devant participer au futur gouvernement, étaient déjà une trentaine, en vertu des conventions déjà signées, auxquels il faut ajouter les personnalités présentes et d’autres cadres et personnalités qui devraient en principe se rallier en cas de 2ième tour.
Il faut donc chercher le gouvernement aux alentours de 50 membres. On ne pouvait donc plus augmenter le nombre, d’autant plus que les perspectives laissent clairement entrevoir qu’un gouvernement, quelle que soit sa pléthore, qui ne comporterait pas 4 ou 5 Premiers Ministres ne serait convenable d’aucune manière. Dans le contexte d’aujourd’hui et dans un éventuel esprit consensuel intégral, 50 seraient seulement un comité interministériel ad hoc.
On se retrouverait ainsi, d’une certaine façon, dans la situation de Saint Georges dont la tradition chrétienne dit qu’il avait demandé à Dieu de l’aider à monter à cheval, et qui a dépassé de l’autre côté.
Ce parti vers lequel les cœurs et les esprits semblent pencher irrésistiblement pourrait d’ailleurs conserver tous les noms, sigles et acronymes antérieurs et accepter tous les ultérieurs. De quoi se gêne-t-on ? Les programmes sont les mêmes. L’éventail des options c’est singulièrement rétréci et décoloré au cours des vingt dernières années, à notre insu. Il n’y a plus de gauche, ni à plus forte raison d’extrême gauche. On dirait même que la droite réactionnaire et obscurantiste est en train de tempérer ses ardeurs et de limiter ses excès.
Si le monde c’est l’apparence de quelque chose qui se trouve derrière le rideau de l’expérience immédiate, alors, selon les termes de Hegel, ce qu’il y a derrière le rideau, c’est nous même.
Avant de passer aux problèmes préoccupants de l’Azawad, gratifions, comme première contribution, l’invraisemblable parti d’un nom de baptême. Il pourrait avantageusement se targuer d’un nom qui est en lui-même un hommage : le Parti de la Totalité.
VI – La légitimité historique
La Mauritanie ne s’émut pas outre mesure du sort des gens de l’Azawad. Modibo Keita, le Président Malien à l’époque, comprit qu’un gouvernement qui ne pose même pas une question à propos de ses congénères maltraités est simplement sans consistance. Lui-même se serait comporté autrement, à sa place.
Il en profita. Il convoqua Mokhtar O. Daddah à Khayes, en 1963, pour une conférence sur le tracé de la frontière, en fait une amputation substantielle de territoire.
A la conférence de Khayes, Modibo Keita posa d’emblée de jeu ses conditions irrévocables. La délégation mauritanienne tenta de discuter, de raisonner, d’expliquer, cela ajouta à l’énervement et à l’emportement du Président Malien.
Il quitta la salle suffocant de colère, non sans avoir, au préalable, tapé de toute son énergie sur la table, et affirmant qu’il ne reviendrait à la salle de réunion qu’une fois ses exigences satisfaites sans conditions et sans tergiversations.
La délégation de Mokhtar O. Daddah resta dans une situation bien incommode – c’est un euphémisme – et pratiquement inédite dans les annales des rapports entre Etats depuis Munich.
Les mauritaniens, pendant une journée, ne surent s’ils étaient prisonniers ou hôtes du gouvernement malien. Finalement – on ne sut sur l’initiative de qui – Modibo Keita revint à la table des ’’négociations" et trouva que les mauritaniens distinguaient maintenant entre le jour et la nuit. Ils signèrent ce qu’on leur présenta. Il se traduisait par une perte de territoire au Hodh charghi d’au moins 80.000Km², au moins parce qu’on ne connait avec certitude qu’une seule donnée, la superficie de la Mauritanie au moment de l’Indépendance : 1.169.000Km².
La superficie après l’amputation de 1963 n’est pas vraiment connue. Tantôt c’est 1.080.000 tantôt 1.089.000, des fois 1.083.000 et un dictionnaire sérieux, datant de l’année 2000, fixe cette superficie à 1.031.000Km².
L’accord n’ayant jamais été soumis à référendum, comme stipulé dans les différentes constitutions successives, en cas de cession de territoire, ni même soumis à l’Assemblée Nationale, on sait seulement que la Mauritanie a perdu cette superficie approximative, ainsi que les puits du Dhar et les zones situées plus loin jusqu’à M’Zereb – éternisé par la poésie lui et ses palmiers – compris. Le puits de M’Zereb est au Sud de Cheggatt. Il était, ces dernières années, l’objet d’un litige entre les Ahel Nouh et les Touabirs. Belle illustration de son appartenance au Mali.
Mokhtar O. Daddah était à l’époque obnubilé par son différend avec le Maroc. Il était prêt à tout sacrifier, pour ne pas offrir un allié au Maroc et surtout pas le Mali qui a été allié de Mohamed V et qui le prendrait de revers, comme en 1960.
L’assassin de Abdallahi Ould Obeid était venu et reparti du Mali et Ahmedou O. Horma qui était le Chef politique du Jeich Tahrir, dans sa version réduite après l’opération Ecouvillon, partageait son temps entre Bamako et Rabat.
A l’époque, Modibo Keita jouissait de l’appui du Groupe de Casablanca, dont le Maroc était l’un des chefs de file. Après la mort de Mohamed V, les choses ont évolué dans un sens différent et le Maroc a pris la tangente, évoluant petit à petit dans un esprit et dans un cadre autre, voire opposé, au Groupe fondé en 1960.
Lorsque la guerre éclair entre l’Algérie et le Maroc pour la souveraineté de la région de Tindouf est intervenue en 1963, le Maroc n’était pratiquement plus compté au nombre des progressistes de l’Afrique et ceux –ci prirent cause et fait pour l’Algérie. Cette évolution allait faire l’affaire de Mokhtar O. Daddah. Nasser, Ben Bella, Sékou Touré, Kwamé N’Krumah et Modibo Keita décidaient d’établir des relations avec la Mauritanie. L’Egypte et l’Algérie envoyèrent, pour la première fois, des délégations ministérielles à Nouakchott en 1963 et bbbTouré invita Mokhtar Ould Daddah pour une visite officielle à Conakry la même année.
Modibo Keita établit ces relations officielles, mais les ressortit de ces revendications territoriales outrancières et injustifiées. L’annexion de territoires mauritaniens par le Mali se poursuivit encore, après Modibo Keita. Quand on cède une portion du territoire national, sous le chantage simple, sans raison, ça devient une pente. En 1970, les Maliens occupent Gougui Zemmal, dans la région du Hodh Al Gharbi.
L’Administrateur en poste à Aioun, Yahya O. Menkouss, demande des renforts et une intervention urgente. On lui fait savoir qu’il n’en est pas question et qu’il doit tempérer son ardeur. La population d’Aioun organise des manifestations de protestation et dénonce la trahison du Gouvernement. Yahya Ould Menkouss s’abstient de réprimer les manifestations. Il est relevé de ses fonctions, en Conseil des Ministres.
Cet expansionnisme improbable des Maliens et ce mépris des relations de bon voisinage était curieux. Raisonnablement, ce n’était pas une ’’faim’’ de territoires. - ils en avaient suffisamment - qui les torturait, mais probablement, une anticipation, une action doublement dissuasive visant à montrer aux populations de l’Azawad, si elles en doutaient encore, que la Mauritanie n’est rien et qu’elles ne peuvent rien en attendre et à la Mauritanie, elle –même, qu’elle avait intérêt à se tenir tranquille et à se contenter de ce qu’on veut bien lui laisser ; si elle veut continuer à jouir de la ’’salive de la paix’’ et des bienfaits incalculables de la tranquillité.
Le message n’est pas tombé dans les oreilles de sourds, il fut décodé et compris, d’autant mieux que les affaires sérieuses de l’Etat ne concernaient, comme on le sait, que l’Unique (Chef de l’Etat). Le personnel supérieur de l’Etat était constitué d’exécutants dociles et prudents - craignant le sort de Yahya O. Menkouss - ou alors composant une espèce de confrérie des ’’Rieurs’’, comme du temps de l’Egypte des Ptolémée.
En ces temps antiques, le seul responsable qui sortait peut – être du lot et qui avait la personnalité et le courage d’exprimer ouvertement son point de vue, sur n’importe quel sujet, était Mohamed O. Cheikh O. Ahmed Mahmoud. Et c’est bien ce qui l’a perdu… Mais dans la dignité.
L’Etat d’infériorité où étaient tenus les responsables de l’Etat, considérés comme des mineurs politiques, prit fin, momentanément, avec Moustapha O. Mohamed Saleck. La cause principale de ce changement était que les gens étouffaient sous la chape du pouvoir personnel depuis 21 ans et voulaient autre chose. La seconde était que Moustapha, auquel ses ennemis attribuent plusieurs défauts, ne se considérait pas comme un demi – Dieu et bien qu’il eût cette formation militaire, décriée par certains, ne voulait pas, par nature, imposer quoique ce soit.
Enfin, la plupart des membres de son gouvernement ne se considéraient pas comme ses obligés et il est arrivé plus d’une fois, bien qu’il fût respecté, que le chef de l’Etat soit mis en minorité, en Conseil des Ministres, et que la décision, à la suite d’un vote formel, soit contraire à son point de vue. Il acceptait toujours de bonne grâce l’avis majoritaire.
Après les pendaisons des années 1960, la nuit est tombée sur l’Azawad, une nuit sans lendemain, sans rémission. Les militaires maliens reprirent leurs châtiments de vengeance, impunément, sans distinction. Les gens honorables, sans raison, étaient bastonnés et humiliés publiquement, pour rien, pour un mot, pour un soupçon ou parce que leur attitude simplement ne plaisait pas.
L’intimité des gens et des femmes de l’Azawad n’’était plus respectée et cela ajoutait à la douleur physique, une douleur morale supplémentaire insupportable. Les populations se retranchèrent dans l’isolement, dans la fuite vers plus d’éloignement dans la vie nomade et dans les étendues inhospitalières. Plutôt le dénuement que des pâturages où on risquait de rencontrer les soldats maliens. Elles avaient à leurs trousses l’épouvante et pour compagnon le désespoir.
L’Azawad était une zone de non droit et l’Etat Malien ne s’y manifestait que par l’injustice. Un citoyen Touareg disait : ’’ Moi, je préfère ignorer les lois qui nous concernent, car elles ne doivent pas être bonnes’’.
Azawad. Les Maliens n’y pensent pas et les Azawadis ne le savent que trop. Un autre Touareg auquel on posait la question si l’Etat malien aide les populations de sa région, répond : ’’ l’Etat ne nous aide pas, mais tant qu’il ne nous tue pas, ça va !
Le déni de droit s’étend à tout, y comprise aux langues de l’Azawad. S’exprimer en public dans ces langues était considéré comme une injure à l’Etat. Après le départ de Modibo Keita, quant il n’y a plus de solidarité politique particulière entre l’Algérie et le Mali, les gens ont commencé à respirer, mais pas plus. Le système intérieur qui les concerne ne change pas. C’est une damnation.
Mais, dans ces chaudrons de l’injustice, quant tout a été réduit en cendres, que la vie a semblé définitivement anéantie, il reste toujours un résidu imperceptible qui éclate et fait mal aux bourreaux. C’est ainsi qu’éclate en 1990 une nouvelle rébellion dans l’Azawad, dirigée par Iyad Ag Ghali dont on parle beaucoup en ce moment. Son Front de libération de l’Azawad est constitué de Touaregs.
Les Arabes, à leur tour, constituent un autre front. Les militaires maliens s’acharnent de plus belle contre les civils paisibles désarmés. Pour la Mauritanie, Moaouiya O. Taya est attentif à leur situation, du point de vue humanitaire. C’est la première vague des Touaregs et des Berabichs démunis qui déferle sur la Mauritanie cherchant de petits emplois de bergers, de charretiers, de gardiens.
L’Algérie a intercédé pour une médiation et un accord a été signé par toutes les parties, en vertu duquel l’Azawad aurait une part dans l’économie, une participation dans l’Etat et serait moins rudement traité. Mais l’ostracisme était tenace. Après quelques années où alternent espoirs et déceptions, on constata la triste réalité : rien de nouveau, rien n’a changé, l’Azawad est maintenu dans son triste sort de toujours.
Iyad Ag Ghali lui-même fut affecté dans un poste secondaire dans une Ambassade du Mali au Golfe. Démoralisé et jeté dans un milieu aussi clos qu’un couvent de femmes sous Charles Quint, il ne pouvait rapporter de tout ce qu’il a entendu que l’extrémisme religieux, comme échappatoire à la déception et au malheur des siens.
Mais depuis, ce que les médias appellent les rébellions des Touaregs se font moins espacer et plus intenses. En 2006 éclate la rébellion de Hassan Fagaga, suivie, en 2007, de celle d’Ibrahim Ag Bahanga, enfin synthétisant le tout, celle du MNLA, en 2012.
Le MNLA semble avoir banni, dès le départ, le système primaire du leader charismatique et choisi la voie de la direction collégiale pour mener sa lutte. C’est la méthode suivie par les Algériens pour leur guerre d’Indépendance.
Les lacunes d’un mouvement qui fait ses premiers pas sur le terrain de la lutte armée dans un milieu pollué, doivent être nombreuses et plus nombreuses encore doivent être les difficultés imprévues et les entraves de toutes sortes qui émergent, spontanément, si l’on peut dire, de terre.
On doit leur reconnaitre jusqu’ici leur prudence salutaire et leur manque d’aventurisme. Si leur ligne stratégique est juste, pour la cause juste qu’ils défendent, leurs tactiques semblent piétiner par excès d’optimisme et, disent certains, par naïveté.
Quel degré de coopération avec les islamistes, au départ et quel genre de confiance – permettant de dévoiler certaines données _ et à quelles conditions, s’est établi avec eux pour occuper conjointement les villes, avec apparemment, un certain partage des responsabilités ?
Il était parfaitement juste de déterminer, au départ, l’ennemi principal et de rendre tout le reste accessoire et, au besoin, de s’allier avec les ennemis secondaires. Mais cela se fait après une analyse serrée de la situation concrète prévalente. Il arrive en effet qu’un ennemi secondaire soit mortel, tactiquement, dans ce cas on ne peut plus se prévaloir de tout mettre en œuvre contre l’ennemi principal ou stratégique.
L’ennemi secondaire prend, dans ces conditions, provisoirement, la place d’honneur qu’occupait l’ennemi principal, sans renoncer soi – même, dés la première occasion, à honorer ce dernier en lui restituant son trône d’ennemi stratégique qu’il n’aurait jamais dû cesser d’occuper.
L’ambivalence nouvelle d’Iyad Ghali, n’a pas été mesurée à sa juste valeur et n’a pas été concrètement, prise en considération. Sa notoriété passée de chef de la Rébellion de 1990, inscrite dans le cadre d’un profond culte des héros des rébellions successives, a empêché la nouvelle génération de distinguer sa nouvelle silhouette de chef islamiste. L’intéressé a dû jouer adroitement sur l’équivoque et le sentimentalisme a ainsi produit ses dégâts au niveau du MNLA.
Iyad Ghali a-t-il trahi la confiance placée en lui et les droits du peuple de l’Azawad ? A – t- il tourné le dos à la mémoire des martyrs et aux injustices subies et aux crimes commis à l’encontre de son peuple pendant 50ans ? A – t – il monnayé le malheur des femmes et des enfants de l’Azawad, contre quelques idées rétrogrades, assorties de quelques dollars du Golfe ?.
Une autre lacune du MNLA ne laisse de troubler, celle – et personne ne pense a priori qu’elle est simple ou facile – de ne pouvoir coordonner intimement avec cet autre Front de l’Azawad, celui des Arabes, qui est lui aussi laïc. La question doit aussi être retournée au Front Arabe, tant il est vrai que la collaboration, a fortiori l’union, exige deux parties disposées, sinon on se retrouvera devant un nouveau mariage de Joha. Joha affirmait qu’il s’était marié avec une telle, mais l’autre partie n’était même pas informée. Les Arabes de l’Azawad ont, en tout cas, intérêt a prendre un pari sur l’avenir ; l’attentisme ne distribuant des dividendes que par miracle.
Mais le MNLA, même affaibli provisoirement ou effectuant un retrait tactique, a cette force invincible que les autres n’ont pas : porter les aspirations d’un peuple, exprimées depuis plus d’un demi siècle. Il est l’héritier de beaucoup de martyrs et de gens qui se sont sacrifiés pour cette cause, dont la mémoire est vivace dans les campements et les villages. C’est une grande force morale et une légitimité historique incomparable.
VII. La balance impartiale.
Le Mali est, pour sa part, placé devant ses responsabilités, comme jamais. Va t- il continuer à être prisonnier de l’habitude et des slogans sans réalité sur le terrain ou se rendre à l’évidence et faire le choix de son intérêt réel et éternel : vivre en paix avec les peuples voisins, et d’abord celui de l’Azawad, constitué de populations différentes.
Le greffe n’a pas fonctionné. Ce n’est ni la faute du Mali, ni de celle de l’Azawad. Si le principal ciment de l’unité est simplement le fait que le colonialisme a donné cette configuration géographique en legs, c’est assez fragile comme fondement et comme argument à opposer à ceux qui veulent jouir de leur indépendance.
Le Général De Gaulle lui – même a accepté en 1961 le choix des Algériens pour l’Indépendance, après 130 ans de coexistence semblable, c’est-à-dire calamiteuse. Il semble même qu’il comprenait, dés 1958, la nécessité pour la France de se débarrasser de ce boulet.
Lorsqu’il a proposé, en 1958, à Couve de Murville d’être son Ministre des Affaires Etrangères, celui-ci, usant comme à l’accoutumée de la litote, a laissé entendre qu’il lui serait difficile d’être au premier rang d’un gouvernement qui devrait continuer la guerre d’Algérie. Le Général De Gaulle lui aurait confié qu’il partageait ses convictions et que le problème est de préparer l’opinion, surtout de l’Armée, et d’élaborer la voie pour une sortie honorable.
C’est ainsi que Couve de Murville aurait accepté le poste qu’il occupera pendant dix ans.
Si on ne peut vivre ensemble qu’au prix de l’oppression à l’égard d’une composante, c’est une position qui n’est pas raisonnable et qui surtout n’est pas tenable. On se demande, de surcroit, pourquoi certaines parties étrangères africaines veulent faire monter d’un cran l’injustice en s’impliquant dans une intervention qui aurait pour objectif de contraindre les Azawadis à rester au Mali.
Si 50 ans n’ont pas suffi à les convaincre, l’intervention étrangère ne les convaincra pas. Elle peut tout juste les réduire comme l’ont fait les différents régimes maliens successifs : progressistes, conservateurs, civils, militaires, démocrates, à parti unique … Mais ce n’est pas suffisant. Un bon jour l’intervention étrangère prendra fin et la rébellion reprendra de plus belle, comme elle le fait de manière répétitive depuis 1960.
Un pays est d’abord fondé sur une volonté des diverses parties de coexister, de vivre ensemble dans la paix. Sans ce choix et cette volonté, c’est une partie perdue, on gaspillera simplement beaucoup de vies humaines et beaucoup d’argent.
Une chose ne laisse pas d’étonner : pourquoi l’indépendance du Sud Soudan s’est faite sans protestation, alors que celle de l’Azawad apparait insupportable aux Africains ? Le système du ’’deux poids, deux mesures’’ était jusqu’ici l’apanage des Américains, et on sait que Obama n’y a rien pu et aucun Président n’y pourra rien, même si Noam Chomsky devenait, sur le tard, Président des U.S.A. Les Américains ne changeront jamais tant qu’ils sont persuadés de leur ’’destinée manifeste’’.
Ils resteront des Américains. Lorsque Mussolini a pris le pouvoir en Italie et mis en place son système fasciste, on a dit au Maréchal Hindenburg : attention, l’Allemagne doit maintenant compter avec une puissance dure, dans son voisinage. Le vieux maréchal s’est contenté de cette réponse : ’’ Les Italiens ne seront pas autre chose que des Italiens’’.
C’est à propos de la France qu’on se demande aujourd’hui si elle va être autre chose. Pour la première fois, le Président Français n’a pas, personnellement, d’antécédents coloniaux et ne sort pas d’une officine coloniale. Ces éléments inédits sont – ils suffisants pour que François Hollande infléchisse la politique française dans le monde vers les idéaux proclamés de justice et d’abandon du néocolonialisme ? C’est toute la question. Rares sont ceux qui doutent de la volonté et – disons le - de la sincérité, sans ajouts théâtraux, de François Hollande, mais beaucoup doutent de la capacité de l’appareil à s’amender facilement, à trouver un nouveau langage et surtout à abandonner des pratiques endurcies par le temps.
La CEDEAO, ou toute autre composition, qui voudrait combattre le terrorisme islamiste dans l’Azawad a intérêt à se faire des alliés dans cette région et ces alliés objectifs ne peuvent être que les mouvements laïcs comme le MNLA et le FALA. S’en faire des alliés, c’est reconnaitre les droits de leur peuple et lui ouvrir une perspective de justice et de paix et tourner la page de la domination et de l’oppression.
Tout le monde a intérêt à ce que le Grand Sahara ne soit pas une source permanente d’inquiétude et de danger pour ceux qui le visitent, ou y travaillent ou pour ses voisins. Personne ne doute de la difficulté d’y faire régner de nouveau la tranquillité d’antan.
Aucune intervention étrangère, aucune armée étrangère, aucune base étrangère n’est en mesure d’y faire prédominer la paix d’une manière durable. Une base étrangère au lieu de faire fuir les terroristes ferait l’effet d’une mare de miel sur une nuée de mouches et multiplierait le nombre des extrémistes, de nouvelles vagues de jeunes jusqu’ici indifférents accourront, découvrant de nouveaux motifs d’engagement pour une cause noble, celle de débarrasser la région de l’invasion étrangère.
Une nouvelle cible concrète qui manquait au décor et une leçon de démonstration du danger dont on parlait et qui se matérialise enfin. Le Sahara à une superficie de 8 Millions de Km². C’est un désert inhospitalier dont l’aridité est proverbiale, où l’eau est très rare, les vents de sable quasi – quotidiens et les sables mouvants couvrant pratiquement son quart et de vastes zones sont pratiquement accessibles uniquement aux personnes et aux chameaux.
Ses habitants l’ont dominé tout au long de l’histoire. Ils sont les seuls à pouvoir le dominer aujourd’hui, encore faut-il qu’ils ne se sentent pas eux –mêmes menacés ou exclus. Ce sont trois groupes : les Maures à l’Ouest, les Touaregs au centre et les Toubous à l’Est. L’Est du Sahara semble moins préoccupant depuis la stabilisation relative du Tchad avec Idriss Déby. C’est donc l’Ouest qui est alarmant et qui demande de nouvelles approches. Les choses étaient plus simples il y a un an ou deux.
La situation n’est pas encore désespérée. Mais toute approche dans l’Azawad - et l’Azawag nigérien où opérait il y a quelques mois une Rébellion - qui ne se fonderait pas principalement sur une solution politique, et accessoirement seulement sécuritaire, ne changerait pas fondamentalement la donne. Il faut cesser d’alimenter la machine intérieure du désespoir pour isoler les terroristes et couper les passerelles qui se sont établies récemment entre eux et les nationalistes Azawadis et, éventuellement, Azawaguis. Il est bien difficile de croire que les Touaregs des deux régions n’aient pas les mêmes sentiments depuis toujours. Travailler comme si cette solidarité n’existait pas équivaut à retarder l’éclatement de la bombe, au moment le plus inopportun, peut être au milieu du dispositif.
Ceux qui s’agitent autour du lit du malade peuvent-ils vraiment croire qu’on peut pacifier le Grand Sahara de l’Ouest sans initier, en même temps, une solution durable du problème du Sahara Occidental (ex-espagnol) et sans impliquer les Sahraouis ?
Lorsque la confusion s’est installée il y a quelques années, dans le Grand Sahara de l’Ouest, la communauté internationale n’a trouvé débout que la Mauritanie, parce qu’elle est une terre saharienne par excellence et que ses hommes sont des Sahariens par excellence.
C’est la grande erreur des terroristes d’avoir jeté leur dévolu sur la Mauritanie et voulu en faire leur terre d’asile ou de substitution à l’Afghanistan : leur sahélistan. En cherchant à avoir un foyer dans le Grand Sahara, ils auraient dû éviter, soigneusement, de s’affronter à deux pays : le Tchad et la Mauritanie.
C’est pourquoi aussi on ne voit pas comment l’intervention militaire de la CEDEAO pourrait ne pas être désastreuse, dans l’univers incroyablement difficile du Sahara, sans que l’essentiel n’en soit confié à ces deux pays. Mais on ne voit pas, non plus, pourquoi ces deux pays, qui ne sont pas membres de la CEDEAO, seraient engagés par une décision de cette organisation. Le Tchad n’est pas directement concerné et on ne perçoit pas la logique qui l’amènerait à engager ses hommes dans une guerre qui n’est pas sur ses frontières, alors que, périodiquement, des soulèvements intérieurs le secouent lui-même. Peut – il vraiment se passer d’une partie de ses forces ?
Des combattants mauritaniens, éventuels, qui ne sont pas à l’ordre du jour, ne seraient aucunement motivés si le problème de fond de l’Azawad n’est pas isolé du problème du terrorisme islamiste et sa solution juste entrevue. Quels motifs auraient – ils pour combattre les guérilléros du MNLA ou du Front arabe, qui n’ont jamais fait de tort à leur pays, et dont les mauritaniens, dans leur majorité, regardent le sort avec pitié et compassion ?
La Mauritanie lutte, seule, depuis 3 ans, pour préserver son territoire et la sécurité de ses habitants. Le résultat est que l’abcès de fixation s’est déplacé. C’est désormais ailleurs. Nos voisins ont été victimes d’une lecture fautive des données de la fresque et de la compréhension qu’en se retranchant dans une stricte politique de l’autruche ils pourraient échapper au cyclone qui soufflait à leur porte.
Le problème n’est plus désormais celui de la Mauritanie, mais de toute la région et de la communauté internationale dans son ensemble. La Mauritanie redevient une partie parmi les parties, alors qu’elle était la seule à porter le fardeau de la lutte contre le terrorisme islamiste.
Dans ce jeu, elle n’est pas et n’a jamais été le maillon faible. Aujourd’hui la Mauritanie est déchargée, le fardeau est tombé sur la tête d’autres. Durant cette campagne de notre armée, certains n’ont pas craint de toucher au moral de nos soldats qui donnaient leur vie pour que nous vaquions à nos affaires quotidiennes.
Cet état d’esprit est désastreux et le civisme élémentaire qu’on enseignait aux écoliers ne l’autorise pas, à plus forte raison le patriotisme que les hommes politiques devraient s’arracher pour mériter la considération et la confiance de leurs concitoyens.
Lorsque le succès à couronné l’offensive de notre armée, des voix se sont élevées même pour s’exprimer à la place des Maliens et déplorer notre réussite. Cela dépasse l’entendement. Pourtant sans cette armée, à laquelle certains sont allergiques, il n’y a pas d’élections, il n’y a pas de partis, ni de boutiques, ni – plus grave – d’argent.
Quand les passions actuelles seront ravalées, seront oubliées, qu’on aura même regretté tout ce qu’on a dit et fait – c’est le destin de tout ce qui est sans mesure – et qu’on sera face aux moments implacables de vérité, tout cela coûtera cher quand cette balance politique invisible et impartiale, qui pèse sans relâche, rappellera ses comptes de manière péremptoire et irrévocable.
VIII - Prière de supplication de la pluie
Une photo statique du contexte actuel fait ressortir des facteurs d’optimisme. Mais en l’absence de projections ou de scenarios – scénarii, si l’on veut – qui n’ont jamais été tentés, personne ne peut écarter les aberrations, puisque les tendances d’optimisme relevées ont une ’’nécessité’’ seulement si d’autres facteurs négatifs, latents ou nouveaux, n’intervenaient pas de manière déterminante et ne contrarieraient pas la tendance qui était discernable au départ.
Etant donné la multitude des variables, le diagnostic politique reste, souvent, d’un caractère équivoque et tributaire des nombreuses sources d’erreur. Mais comme dit Clausewitz : « quant il n’existe pas de système, de vérité reconnue, la vérité existe tout de même’’. En tout état de cause, c’est le rôle de l’action politique de minimiser l’impact des facteurs négatifs et, à contrario, de maximiser les facteurs positifs.
L’un des facteurs d’optimisme est sans conteste, cette volonté nationale, cette âme autonome, cette force qui chemine souverainement, forçant le passage parfois, sinuant tranquillement souvent, qui emprunte certaines voies et se refuse, imperturbablement, à suivre d’autres chemins qui manquent de sincérité, d’authenticité, et finalement de compatibilité ou d’histocompatibilité.
L’un des facteurs d’incertitude est cette crise économique mondiale qui n’est qu’à ses débuts (toujours), qui secoue le monde, fait tanguer l’Europe et menace de lui arracher sa monnaie et jusqu’à son unité. Elle devrait en toute logique réveiller toutes les consciences nationales et conduire à des approches nouvelles qui ne seraient pas uniquement axées autour du journalier et du contingent.
Il apparait clairement maintenant qu’une politique qui se cantonnerait dans le périmètre des frontières équivaudra à une forteresse sans sentinelles : s’inscrire plutôt dans la perspective d’un vaste ensemble Ouest saharien, qui est notre univers naturel, tout en travaillant concrètement dans le cadre national ; autrement dit penser globalement et agir localement. C’est une conclusion déjà tirée.
Il reste à tirer d’autres leçons du passé, pour mieux affronter cet avenir qui est toujours, et dans tous les pays, une énigme et pour mieux franchir de nouveaux pics.La principale leçon du passé est que l’avenir n’a jamais été envisagé à temps et à long terme, dans toute sa complexité et dans ses données les plus déterminantes. Quoi de plus urgent qu’une instance ou une institution, plus exactement, qui aurait pour rôle d’examiner notre avenir et notre destin, dans un monde si inquiétant ?
Les gens qui ont tiré des conclusions de la vie pourront y donner toute la mesure de leur expérience, dans un domaine qui est purement de réflexion et dont aucun n’en attend, à titre personnel, des résultats particuliers. C’est une approche qui devrait s’intéresser surtout à un horizon de 10 ou 20 ans. Mais une telle réflexion sans des jeunes ambitieux pour leur pays n’a pas de sens. Ce sont eux qui doivent s’habituer à avoir une vision lointaine, s’ouvrir des perspectives si larges et si passionnantes que la politique du jour le jour, et du détail, qui a fait tant de dégâts, leur paraitra dégoûtante et les mettrait au service d’une grande cause qui force l’enthousiasme et donne des ailes à l’espoir.
Ils seraient alors des révolutionnaire vrais sur le fond, et de vrais seigneurs dans les méthodes, conscients du temps que leur pays a perdu, connaissant parfaitement ce pays, son histoire et sa société, mais visant de toute urgence ce qui peut le sauver : la modernité dans ce qu’elle a d’essentiel, c’est-à-dire la Raison.
C’est ainsi, qu’on pourra créer une nouvelle classe politique, que beaucoup appellent de leurs vœux, une classe brillante par l’esprit et les valeurs, qui force l’admiration et arrache l’estime, voyant et regardant loin, avec désintéressement, en un mot émancipée des tares de ses aînés. Une classe jeune, seulement par âge, mais reproduisant, avec moins de finesse et moins de précautions morales, les erreurs des anciens, est plus dangereuse que les vieux caïmans du marigot.
On ne sait pas comment les français nous ont ravi la vedette, en instituant dernièrement une commission de moralisation de la vie publique. C’est infiniment plus urgent ici. C’est un autre chantier. Mais il pourrait être plus étendu que l’intitulé ne le laisse présager. La réforme de cet appareil administratif au sens large, qui ne donne satisfaction à personne, pourrait y être incluse et pourquoi des personnalités actuellement hors de l’Etat n’y pourraient elles pas contribuer utilement ? On aura contourné la vérité en disant qu’il n’y a pas d’hommes de qualité en dehors de l’appareil d’Etat.
Il n’est jamais trop tard pour que certaines personnalités apportent leur contribution au fonctionnement si ardu de l’Etat. Il n’est pas non plus trop tôt pour que ceux qui ont pris le large, jetant le manche après la cognée, se reprennent dans l’intérêt général. Le sage Lao - Tseu écrit ’’ c’est celui qui prend sur lui le déshonneur de la nation qu’on appelle son seigneur’’.
Ce que certains soutiennent parfois n’est pas croyable. L’Etat ne peut pas rejeter de citoyens. Seule la loi exclut de l’Etat. L’Etat a intérêt qu’il y ait le maximum de potentialités en son sain, ou dans son sillage, pour pouvoir y puiser à volonté. Il cherche, par nature, par nécessité, la compétence et la sagesse et il sait, comme tout le monde, que la réussite dépend de la qualité des hommes qui composent le Gouvernement (et du modèle de machine politique en vigueur) et il connaît, comme tout le monde, la maxime de la sagesse chinoise : « quand les postes élevés sont tenus par des sages, le peuple aime le gouvernement ».
L’Etat est pour tous et il n’est jamais étroit pour ses citoyens. Là où le quiproquo s’installe, c’est quand un citoyen ou un groupe de citoyens se croit supérieur à l’Etat ou veut se mesurer à l’Etat. Là on est moralement et politiquement pénalisé, si on accepte le principe de la démocratie.
On donne parfois l’air de défier délibérément l’Etat et qu’il suffit d’un coup de poker violent pour rafler la mise. Si c’était si simple ! Dans ce jeu, la mise se perd en même temps que les joueurs. Il n’est jamais bon d’agresser délibérément et continuellement. Le chameau le mieux dressé de la terre, le plus accommodant, si on continue à passer inconsidérément sous ses jambes, à le frapper gratuitement, finira bien par donner un coup de patte et un bon jour par se retourner contre l’importun.
On dit que les chameaux qui tuent le plus de personnes – il y’en a quelques uns par an – ne sont pas les étalons sauvages qu’on voit au loin, mais le chameau de bât, paisible, qu’on traîne à longueur de journée par la bride et qui, disent les connaisseurs, emmagasine patiemment les mauvais traitements et finit, à la faveur de la solitude, par dévorer son agresseur impénitent, en un moment d’inattention. Il ne se trompe presque jamais d’ennemi, s’il n’a pas déjà goûté le sang humain.
Il n’est pas nécessaire d’éprouver la patience des gens. C’est un état limite que ne sonde, à leurs corps défendant, que ceux qui n’ont rien à perdre ou ceux qui ont perdu leur discernement.
Le moindre discernement dicte de travailler de concert pour préserver l’essentiel de ce qui est commun, pas forcément dans le consensus, mais ne l’excluant pas non plus, dans tous les cas dans la responsabilité. Avant le consensus, il faut d’abord pouvoir se parler correctement. Le consensus est un couronnement, pas un point de départ.
Le principal acquis de notre société a été jusqu’ici l’Etat. Les ruptures et les changements sont inévitables, mais, maîtrisés, de tels sauts et de telles turbulences n’invalideraient pas au moins ce qui a été acquis.
L’Etat est soumis à la même loi de précarité qui régit toutes les choses de ce monde et on ne se fait pas d’illusions. On sait qu’il est très difficile de le rendre éternel. Pourtant le Kanem, chez les Toubous, qui n’est ni Rome, ni la Perse, dura plus de mille ans. Mais, notre Etat, lui, reste un pari. Les menaces et les facteurs, ou les moteurs, qui travaillent contre son existence et sa pérennité sont si nombreux et si variés qu’on serait les derniers étonnés si on nous annonçait que les Mauritaniens ont renoncé volontairement à constituer un Etat.
Si l’idée n’a jamais vraiment été écartée comme hypothèse, c’est qu’elle est soit acceptable dans les cœurs, soit les conditions ne la réfutent pas. Le moment ultime, l’instant du crash, ne fait pas grand mystère. C’est le jour où ceux qui agissent pour ruiner leur Etat n’auront plus en face d’eux d’autres qui y tiennent à tout prix. Il suffit simplement que l’irresponsabilité se généralise et que les derniers résistants, excédés, s’avouent vaincus et disent : « bon, c’est tant pis ! et que le phacochère enfante des jumeaux ! » comme dit la langue populaire locale.
La faiblesse de cette entité morale qu’est l’Etat mauritanien, maintes fois relevée, ne cesse d’intriguer, sans jamais rencontrer d’explication suffisante ou convaincante. Sans cette explication, pourtant, le remède, s’il existe, reste aléatoire. Mais une explication ne veut pas dire une seule cause. Il doit bien y avoir plusieurs sources malfaisantes qui ont conduit à ce résultat déplorable. L’une d’elle – comme suggéré plus haut – est contemporaine des premiers balbutiements, des premiers tâtonnements dans l’apprentissage de la marche. C’est là que s’est formé et figé le répertoire de toutes les partitions politiques, ou le paradigme de toutes les grammaires politiques futures, qui devaient être exploités médiocrement, sans jamais vraiment être enrichi sur le fond.
Ce répertoire est caractérisé par la frilosité, l’étroitesse de vues, qui esquive les actions d’envergure, les coups d’éclair de l’intelligence, les audaces, qui s’est régulièrement dérobée au devoir, quand il demande et exige le sacrifice. Les cas où ce sacrifice s’est imposé de lui-même, c’était de la pire des façon. De telle sorte que l’entité morale qu’est l’Etat mauritanien, n’a jamais trouvé d’aliment pour la conforter dans les esprits, presque aucune gloire n’ayant été inscrite à son actif.
La deuxième cause de rupture entre les citoyens et leur Etat tient au fait que cet Etat avait refusé d’assumer l’héritage dont les citoyens pouvaient s’enorgueillir et qui faisait leur fierté : la Résistance héroïque au colonialisme et la culture et la langue arabes.
La troisième, enfin, qui a sans doute nourri de son sein les précédentes et toutes celles qui n’ont pas été relevées, est que l’Etat Mauritanien n’a pas été gagné sur le champ de bataille, comme en Algérie et au Maroc, ni dans l’arène politique après des luttes épiques, comme en Guinée et au Ghana.
C’est tout ce passif qui nous fait boiter de toute part et d’une drôle de manière. Quelles que soient la bonne volonté, la détermination, les dispositions à affronter ce qui n’est plus une maladie mais une nature, il y a le handicap premier, cette tare qui empêche les rendements de correspondre au niveau des efforts, les mots de signifier la même chose pour tous et rend les objectifs vitaux brouillés par l’obscurité qui règne dans les esprits.
Il n’y a pas d’autre choix cependant que de maintenir le cap du volontarisme. Mais, si, jusqu’ici, on a agi sous l’empire pressant, voire oppressant, de la nécessité et de l’urgence, l’obligation qui ne peut plus être différée, qui s’impose, parallèlement, sans retard, est, désormais, de s’atteler à cette tâche ingrate, au choix, méprisée ou inconnue, qui prend ici, nécessairement, l’allure et la solennité de la prière de supplication de la pluie : la tâche de réfléchir.
Par Mohamed Yehdih O. Breideleil
