La fournaise sous les yeux

mardi 17 juillet 2012

Ce jeudi matin, 12 juillet, je suis sorti, comme d’habitude, pour rejoindre un groupe de manœuvres sur un chantier de bâtiment. Nous devrions nous retrouver avant huit heures, quelque part sur le goudron de Aziz pour embarquer dans un camion qui devait nous y conduire.

Parti du " Carrefour du Coq ", j’ai longé la muraille de l’aéroport. Pressant le pas pour ne pas être en retard, je passais devant des maisonnées encore endormies. C’est à peine que des hommes, souvent d’âge mur, sortaient pour humer l’air frais du matin après avoir prié à la mosquée.

A force de marcher, enveloppé dans la belle fraîcheur de ce beau matin, j’avais même oublié que je longeais le mur de l’aéroport, le plus grand du pays. Subitement, le bruit d’un avion qui décollait attira mon attention. Je ne le voyais pas au sol, car la hauteur de la muraille faisait écran entre le tarmac et moi. Quelques minutes plus tard, je vis le petit oiseau vert déchirer l’air. Je l’oubliai quand il avala l’air au dessus d’Al Haye Essakine. Mon esprit revint à ses cogitations d’un docker qui pense aux charges de ciment, de fer et de sable qui l’attendent pour le reste de la journée.

Sans crier gare, le petit avion rebroussa chemin. Je le vis revenir en tanguant. Des étincelles semblaient émaner de son cockpit. Il dansait dans le ciel d’une cadence sans rythme qui me rappelait l’agitation d’un coq égorgé. Il s’approchait de ma trajectoire en toute allure. C’était l’ultime moment pour son " chauffeur " qui semblait ne plus rien contrôler. En un éclair, j’ai vu le petit avion amorcer une chute libre avant de disparaître, à nouveau, dans la muraille. S’ensuivit un fracassant et assourdissant bruit. Je me retournai et vis une très forte masse de fumée s’élever.

Pris de panique, je grimpai sur le mur de l’aéroport pour voir ce qui se passait. Là, je n’en revenais pas. Je voyais l’apocalypse devant moi. La fumée était tellement forte que je ne pouvais rien distinguer. Une explosion retentit et un immense feu jaillit de la lourde carrosserie échouée. C’était la fournaise à l’état brut !

Devant cette tragédie indescriptible, mon esprit pensait d’abord à celui ou à ceux qui étaient assis dans l’avion. J’avais cru en voir entraperçu au moins deux au moment ou l’avion piquait inexorablement du nez vers le sol. Je pensais à eux et au malheur qu’ils vivaient sous nos regards impuissants. Je tournai la tête vers les habitations et vis que plein de gens ont été réveillés par l’assourdissant bruit du choc. Ils avaient escaladé les toits des maisons pour ne pas rater le tragique spectacle qui se déroulait sous leurs yeux. Tout le monde était interloqué devant l’impuissance de l’être humain face aux tragiques tours que lui sert le destin.

Personnellement, je m’attendais à ce que, de quelque part, surgissent des équipes de secours et des soldats pour sauver les occupants de l’avion avant qu’il ne soit trop tard. C’était peine perdue. Le petit avion brûlait, brûlait encore et toujours sans que personne ne se manifeste. Le feu consumait tout devant nous, sous nos yeux et personne ne réagissait. Les citoyens hissés sur les toits donnaient l’impression d’assister à un spectacle vidéo inédit. Et là-bas, de l’autre côté de la barrière, l’inertie était visible. Aucun dispositif de réaction ne semblait être en ordre d’action. L’accident semble même être banal, secondaire pour ces bougres de " chefs " qui envoient des avions en l’air et reviennent, sitôt, dans leurs couettes. On dirait même que le crash s’est passé ailleurs, aux Îles Tonga !

Entre temps, le feu a fini de tout consumer. Une épaisse fumée a semblé atténuer la fureur des flammes qui n’ont plus rien à " cramer ". Plus d’une longue demi-heure plus tard, surgit, de loin, une colonne de trois véhicules " pompiers " roulant à vive allure vers le lieu du drame. Deux d’entre eux se barricadèrent derrière une motte de terre érigée à côté de la piste. La dernière fonça, seule, vers les débris du petit avion. On mesurait, de notre place, la peur au ventre qui hypnotisait les " soldats du feu " occupants ce véhicule. Arrivé à quelques mètres, le bolide libéra, de manière maladroite et peu précise, un jet d’eau pour vaincre le reste des filets de fumée qui se dégageaient encore des débris.

Me lamentant sur le drame et sur les vies humaines inutilement perdues et que l’on pouvait, peut-être sauver, j’ai pleuré mon pays. J’ai pleuré les fils de mon pays, les soldats de son armée et les responsables de mon pays. J’ai pleuré le laisser-aller, l’absence de plans d’urgences et de secours en cas de catastrophe. J’ai aussi regretté le peu de cas que la direction de l’air (civile et militaire) fait d’une chose si précieuse qu’est la vie !

Je n’en revenais tout simplement pas d’avoir vécu ce drame en direct. Je ne pouvais pas supporter qu’à moins de 500 mètres de la piste de l’aéroport de mon pays des gens meurent à petit feu, sans secours. Je n’en revenais surtout pas lorsque l’hypocrisie a tenté de noyer notre souffrance dans des promesses d’une enquête qui ne révélera jamais la vérité !

Amar Ould Béjà

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