Dialogue inclusif : Décollage impossible

Attendu depuis près de deux ans, dans un processus bourré d’incertitudes, le dialogue inclusif, en Mauritanie, tarde à trouver ses ailes, pour un décollage définitif. De nombreux indices, probants, militent en faveur d’un nouvel espoir de voir le camp de Mohamed Ould Abdel Aziz et ses opposants enfin réunis autour d’une table, pour aborder les nombreux problèmes dont souffre, depuis une vingtaine d’années, le système démocratique mauritanien, tacheté de tares originelles lui donnant la forme bancale qui caractérise, généralement, les « denrées » au rabais. En dépit de ce piètre constat structurel, l’activité, récente du Premier ministre, instruit par le chef de l’Etat, rallume la flamme d’une nouvelle éclaircie. Même si les dernières tractations, positives, ne sauraient être considérées comme « décisives », dans la configuration actuelle de la scène politique, truffée de pièges, avec des déclarations réveillant, à l’occasion, certaines susceptibilités et autres retournements d’intentions fort louables, au départ. La lecture politique de l’actualité de la semaine écoulée donne l’opportunité de connaître la vision de la « minorité » par rapport à la question, tout en révélant la principale préoccupation d’une « majorité » apparemment désireuse de tester ses réelles capacités, en cette année 2011 dont la fin sera marquée par d’importantes échéances électorales.
« La Coordination de l’Opposition Démocratique (COD), un collectif de huit partis politiques, est attachée au principe d’un dialogue national inclusif mais réclame la levée d’un certain nombre d’obstacles, sur le chemin de celui-ci », a déclaré, jeudi dernier 31 mars, maître Mahfoudh Ould Bettah qui assume, actuellement, la présidence tournante de cette alliance. L’ancien ministre de la Justice et bâtonnier de l’Ordre National des Avocats (ONA) a rencontré la presse, après une audience avec le Premier ministre, le mercredi 30 mars. Une réunion qui s’inscrit dans le cadre d’une série de rencontres, entre le chef du gouvernement, les responsables de la COD et du Rassemblement National pour la Réforme et le Développement (Tawassoul, mouvance dite islamiste modérée).
Du côté de la Primature, on souligne « la nécessité de lever les obstacles psychologiques qui se dressent, jusqu’à présent, sur le chemin du dialogue souhaité par les deux parties, depuis quelques temps ». Et l’on ajoute que le pouvoir « est disposé à l’engager, de manière sérieuse et sincère, dans l’intérêt du pays ». La concertation nationale, prônée par les autorités, devrait porter sur l’élaboration d’un code électoral qui aurait, ainsi, un caractère consensuel, sans exclure les autres questions d’intérêt national.
Les préalables de l’opposition
Après l’exposé du Premier ministre, ce fût au tour de maître Bettah d’exposer le point de vue de son camp, lequel reste fortement attaché au principe du dialogue, tout en relevant les obstacles qui plombent sa réalisation effective. Il s’agit, notamment, « des pratiques du gouvernement, contraires aux principes de la démocratie ». Une absence de culture démocratique qui pousse les tenants du pouvoir à agir comme si l’opposition n’avait aucun droit, dans la République, « alors que le système démocratique suppose la présence d’un couple pouvoir/opposition, tirant, chacune, sa légitimité du peuple mauritanien ». La COD déplore, également, « l’exclusion des opposants » et leur « persécution, le monopole des médias publics par les autorités, la restriction du champ des libertés, etc. ».
Une fois ces problèmes aplanis, la COD « aspire à un dialogue sérieux, franc et responsable, englobant l’ensemble des questions qui n’ont pu être abordées, jusqu’à présent, loin des tentatives de dévier le processus de sa voie et de jeter de la poudre aux yeux ». Au plan de la forme, ce dialogue pourrait se faire directement, avec le chef de l’Etat ou avec tout mandataire qu’il désignerait ultérieurement, à titre officiel, « avec la nécessité de convenir, à l’avance, du format, du cadre et des différents thèmes à inscrire à l’ordre du jour du dialogue national inclusif ».
Le MPR en éclaireur ?
Au cours des audiences accordées aux différents responsables de l’opposition, le Premier ministre a centré les préoccupations du gouvernement sur l’adoption d’une nouvelle loi électorale, dans le cadre du dialogue national. Une concertation qui serait, toutefois, ouverte à d’autres questions. Alors que Moulaye Ould Mohamed Laghdaf poursuit sa série de rencontres avec les segments politiques hors de la mouvance du pouvoir, avec, pour point focal, ce fameux nouveau code électoral, on note une sortie de Kane Hamidou Baba, président du Mouvement Pour la Refondation (MPR), un parti membre de la majorité présidentielle et parlementaire, sur un thème rigoureusement identique, sans qu’on puisse dire, de manière formelle, si la coïncidence est fortuite ou calculée.
Ce député, transfuge du Rassemblement des Forces Démocratiques (RFD), un parti historique de l’opposition avec lequel il a rompu les amarres, pendant la tourmente consécutive à la « rectification », invite la classe politique mauritanienne à débat de fond, sur « un nouveau code électoral consensuel ». Au cours d’une rencontre avec la presse, organisée la semaine dernière, Kane Hamidou a parlé « du financement des partis politiques, des candidatures indépendantes, et de la transhumance », donnant le point de vue et les propositions de son parti, dont certaines apparaissent d’une incontestable pertinence, sur ces questions. Et d’évoquer, par exemple, le découpage électoral « injuste » en vertu duquel des circonscriptions cinq à six fois moins peuplées que d’autres peuvent compter autant d’élus que celles-ci, véritables viviers humains.
Profession de foi et rétropédalage
Au bout de quelques semaines de « tractations », rondement menées par le Premier ministre, sur instruction du président de la République, le constat est que tous les acteurs politiques sont disposés au dialogue et le jurent, la main droite sur le cœur. Mais, au-delà de la profession de foi, celui-ci reste, toujours et désespérément, scotché sur la ligne de départ, donnant, aux Mauritaniens, le désagréable sentiment d’avoir affaire à une classe politique adepte du surplace, voire du rétropédalage.
Et pourtant. Les sujets de concertation, au plan structurel et conjoncturel, avec, parfois, un caractère urgent, ne manquent pas. Mais, pour se mettre autour d’une table et discuter, les uns et les autres doivent disposer d’une véritable culture démocratique dont le déficit est fortement partagé, dans un pays qui n’a connu, en cinquante années d’indépendance, que le fil rouge du monolithisme, dans la vie politique.
Du parti unique, mode des années 1960, à la longue parenthèse des régimes d’exception – le dernier, même plus ou moins légitimé par une élection présidentielle, ne date que de trois ans – la « démocratie », imposée par l’environnement international, apparaît en ponctuation tardive. Un essai que les Mauritaniens doivent, désormais, transformer, pour s’approprier toutes les nouvelles valeurs qu’il véhicule.
Amadou Seck

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