Mehla Mint Ahmed au Général Aziz : Que chacun balaie devant sa porte !

mardi 28 avril 2009

Mehla Mint Ahmed, ministre de la Culture sous la transition 2005/2007 rompt le silence et évoque la crise politique, le bilan de la transition et la parité : "Ceux qui ont provoqué cette crise ont porté un grand préjudice à notre pays, en révélant, au monde entier, que nous n’étions, malheureusement pas, à la hauteur du processus démocratique que nous avions, librement, choisi et qui fut, unanimement, salué à l’étranger.

Entretien avec Ahmed Ould Cheikh, du Calame.

Le Calame : Depuis votre départ du gouvernement en avril 2007, vous avez gardé le silence. Deux ans plus tard, vous décidez de le rompre. Pourquoi à ce moment précis ?

Mehla Mint Ahmed : Vous savez, on a, tous, quelquefois, besoin de prendre du recul, réfléchir, faire un bilan, avant d’envisager quoi que ce soit. Aujourd’hui mon pays se retrouve, encore une fois, à un tournant décisif de son histoire, je ne puis persister dans mon silence ; cela ressemblerait à de l’indifférence.

-  La classe politique mauritanienne est, depuis le 6 août dernier écartelée entre les pro et anti-putsch. Où vous situez-vous, par rapport à ces deux camps qui s’observent en chiens de faïence ? Une solution à la crise est-elle, encore, envisageable ?

Je ne pense pas que toute la classe politique soit, comme vous le dites, seulement divisée en deux. Il me semble qu’il en existe des franges, non négligeables, qui ne se sont, pas encore, prononcées. Nous devons respecter leur silence et nous méfier de l’habitude, bien de chez nous, qui constitue à classer les gens selon des critères peu objectifs, de parenté, de clientèle ou de travail passé. Et si l’on tient, absolument, à me situer, aujourd’hui, cherchez-moi, plutôt, quelque part du côté d’une société civile, particulièrement inquiète, qui observe, avec attention, une scène politique source de tous les dangers.

Pour ce qui est de la crise, elle est regrettable. Ceux qui l’ont provoquée ont porté un grand préjudice à notre pays, en révélant, au monde entier, que nous n’étions, malheureusement pas, à la hauteur du processus démocratique que nous avions, librement, choisi et qui fut, unanimement, salué à l’étranger. Mais une solution est, bien entendu, envisageable. Elle passe, nécessairement, par un accord, entre toutes les forces politiques, pro-, anti- ou autres. Elle suppose un dépassement de soi et la seule prise en compte de l’intérêt suprême du pays qui doit, définitivement, rompre avec la "tradition" des coups d’Etat, comme seul moyen d’accession ou d’alternance au pouvoir.

-  Les femmes du RFD et du FNDD qui avaient organisé, la semaine dernière, un sit-in de protestation contre le putsch, ont été, violemment, malmenées par la police. Comment réagissez-vous à un tel débordement contre des femmes, dont des parlementaires ?

J’ai été particulièrement indignée de voir les images de mes consœurs malmenées par des éléments de la sécurité. Cet acte relève d’un tout autre temps que nous avions cru dépassé. Au delà de la généralité de cette condamnation, je trouve, particulièrement, révoltant que des élues, qui doivent être respectées et protégées par des forces de l’ordre, soient piétinées par celles-ci. Il est profondément paradoxal qu’au moment où chacun court derrière le suffrage universel, on puisse, à ce point, bafouer celui-ci, en malmenant, en direct à la télévision, les vraies incarnations du vote de la Nation. Je saisis cette occasion pour saluer le courage de ces femmes, qui ont tenu à défendre leurs convictions de la manière la plus démocratique qu’il soit.

- La lutte contre la gabegie semble être le thème central de la campagne du général Ould Abdel Aziz, qui s’en est même pris à la transition 2005/2007, accusée d’avoir dilapidé 400 millions de dollars. Comment réagissez-vous à ces allégations, en tant que ministre durant cette période ?

Vous savez, c’est une habitude bien de chez nous, qui consiste à dénigrer, systématiquement, nos prédécesseurs. C’est une tendance à laquelle cèdent, souvent, les nouveaux dirigeants. Cela dit et plus précisément, je ne suis pas mandatée pour parler au nom de la transition et n’accepterai point de "porter les insultes des bordures du puits" comme on dit chez nous. Que "chacun balaie devant sa porte". Cependant, je ne peux croire que le CMJD, venu avec la ferme volonté de quitter le pouvoir, ait pu autoriser des pratiques qu’il voulait, lui-même, éradiquer, en fondant l’IGE et en adoptant un programme spécifique de bonne gouvernance ; programme mis en œuvre par le gouvernement de transition qui a, résolument, œuvré pour le plus transparent système de gestion de l’histoire du pays. Quant aux accusations proférées, j’avoue être quelque peu étonnée d’entendre ces propos de la part d’anciens membres de ce CMJD, tout aussi solidaires de sa gestion, comme du reste…

En ce qui me concerne, je ne peux répondre que de ma propre gestion, que j’ai, pleinement, assumée, avec la conviction que la gabegie et l’impunité, source d’instabilité, avaient cessé, un certain 3 août 2005. D’autres, depuis, n’ont pas paru aussi déterminés. Aussi est-il urgent – cela va sans dire, mais cela va mieux, en le disant – que les autorités, de fait ou de droit, dans un futur qu’on espère le plus proche possible, prennent toutes les dispositions pour freiner ce phénomène destructeur, dont le pays n’a que, trop longtemps, souffert.

-  L’absence des poids lourds de la politique, notamment Ahmed Ould Daddah, Messaoud Ould Boulkheir, Mohamed Ould Maouloud, pour ne citer que ces trois, ne risque-t-elle pas d’affecter la crédibilité du scrutin du 6 juin ? Le blocage politique n’en sera-t-il pas plus aigu ? N’y a t-il pas lieu de craindre que le pays connaisse une campagne et une après-élection mouvementées ?

Le scrutin aurait dû être reporté, pour permettre la participation de toutes les forces politiques. Le processus électoral s’en sortirait beaucoup plus légitimé et les autorités de fait, plus honorées. Toute autre solution, et notamment celle actuellement en cours, est source d’instabilité, pour le futur. La Mauritanie est un pays faible qui ne peut se permettre le luxe de vivre en marge de la communauté internationale, sans aide au développement. Il est temps qu’on arrête d’avancer d’un pas, pour reculer de trois autres.

-  Les femmes, après avoir abordé le virage vers la parité sont les grandes absentes de la liste des candidats ? Pourquoi, à votre avis, les femmes politiques ne se décident-elles pas à descendre dans l’arène ?

Je pense que les femmes politiques sont bien conscientes de leurs capacités, de leurs intérêts, et savent bien où mettre les pieds. Je salue leur présence, significative, dans les postes électifs, notamment le parlement et les conseils municipaux, ainsi que leur activisme, au sein des institutions politiques et de la société civile. Cependant, elles ont à franchir, encore, de grands obstacles, difficilement surmontables, pour se forger la place qui leur sied, dans les instances décisionnelles. Je reconnais que, chez nous, "nos hommes" sont assez compréhensifs, envers les femmes, en matière d’émancipation, et ce, par rapport à d’autres milieux socioculturels comparables. Mais, il s’avère qu’ils sont prêts à tout donner, sauf à accepter de céder, de plein gré, la plus petite parcelle de pouvoir politique.

-  Quelles leçons avez-vous retenues de la transition ? Si vous aviez à qualifier votre expérience au gouvernement, que diriez-vous ?

C’est une expérience, à mes yeux, qui valait d’être vécue : passionnante, éprouvante et riche d’enseignements, à plus d’un titre. J’avais l’impression d’appartenir à une équipe pleine de bonne volonté, d’énergie et de talents, qui voulait marquer son passage, par une œuvre, bénéfique, pour son pays ; et ce, malgré un contexte difficile et un héritage lourd. Mais on ne pouvait adopter une approche meilleure pour aborder un changement en douceur. J’en suis sortie avec un petit brin de fierté d’avoir contribué à une grande œuvre, avec le sentiment du devoir accompli.

Quant à mon bilan personnel, je préfère, pour le moment, laisser les autres le dresser à ma place. J’espère, pour peu que la mémoire collective retienne, encore, quelque chose, qu’ils le feront, en bonne connaissance de cause et avec toute l’objectivité requise. J’ai, cependant, remarqué quelque chose qui ressemble à une campagne de sape, engagée contre l’œuvre globale de la transition. Je peux comprendre que tout ce qui a été réalisé n’est pas aussi parfait qu’on le pensait, mais je ne peux admettre que tout soit aussi mauvais que ce qu’on en dit, ces derniers temps. Je pense que l’Etat et l’Administration avanceront mieux, si les nouveaux responsables acceptent l’esprit de continuité et le devoir de mémoire… A cette occasion, permettez-moi de remercier les cadres, hommes et femmes, du ministère de la Culture , de la jeunesse et des sports et d’ailleurs, qui m’ont accompagnée au cours de ma mission, dans l’atmosphère de liberté et d’esprit d’équipe qui a prévalu, durant cette période exaltante.

-  On vous cite souvent parmi les proches de l’ancien chef de l’Etat, Ely Ould Mohamed Vall. Qu’en est-il ? Avez-vous gardé le contact, depuis votre départ du gouvernement ?

A vrai dire, pendant la transition, je ne me suis, en aucun moment, sentie, ni parmi les plus proches, ni parmi les plus lointains. Je peux simplement avouer que j’étais plus rassurée de servir mon pays sous l’égide d’un tel chef d’Etat, fin connaisseur de la Mauritanie, qui savait qui est qui et qui fait quoi.

Quelques furent les priorités d’Ely Ould Mohamed Vall, priorités qui étaient, du reste, celles du CMJD et du gouvernement de Sidi Mohamed Ould Boubacar, j’ai retenu que l’homme était un homme de culture, qui accordait beaucoup d’attention à la jeunesse mauritanienne. Ce qui s’est, positivement, reflété sur l’action du département que j’ai dirigé. Naturellement, j’ai essayé, tant que faire se peut, de garder le contact avec lui, tout comme avec les autres et, en particulier, avec son épouse, une femme intelligente et de bonne éducation.

-  A votre avis, quelles sont les perspectives politiques de la Mauritanie, au lendemain du 6 juin ? Ne craignez-vous que le pays sombre dans l’instabilité, à cause de l’intransigeance des militaires ?

Je remarque que toutes vos questions sont axées vers la politique. Même si tout est politisé, maintenant, chez nous, j’aurais préféré qu’on s’intéresse, de temps à autre, aux autres aspects de la vie publique. Ceci dit, je vais essayer de répondre à votre question.

En fait, on aurait dû gérer la crise, qui couvait avant le 6 Aout 2008, autrement que par la confrontation et la logique de la force. Aujourd’hui, après neuf mois de blocage, nous sommes, tous, au bord de l’épuisement, et la situation actuelle ne porte, malheureusement pas, les germes d’un avenir qui rassure : il est temps que chacun se ressaisisse. Je n’invente rien si je rappelle que la solution à cette crise, comme je l’ai souligné plus haut, ne peut être que consensuelle. Notre pays doit avancer, il y a de grands défis à surmonter : sécurité, stabilité, développement et progrès. Pour ce faire, il nous faut des hommes forts, capables de manier rigueur, fermeté et esprit d’ouverture.

Maintenant qu’on se retrouve dans une situation politique plus proche de l’impasse que d’autre chose et que tout le monde se pose la question : "où va la Mauritanie ?"  ; je crois que la Mauritanie ira où l’amèneront ses élites et ses principaux responsables, aussi bien militaires, que politiques et économiques. En tout état de cause, la solution ne peut venir d’ailleurs, et j’ai la ferme conviction qu’il existe, çà et là, des hommes et des femmes capables de trouver une solution consensuelle, s’ils le veulent bien, et si un "déclic politique" se manifeste, quelque part, en temps opportun.

A ce titre, je fonde un grand espoir de voir surgir, dans un sursaut national, un mouvement résolument rassembleur, appuyé par ceux qui détiennent, aujourd’hui, les rênes du pouvoir, dans la recherche d’une alliance entre toutes les forces qui ont géré le pays, pendant les deux dernières décennies et celles qui incarnent l’alternance ; ceci, dans le but d’éloigner le spectre du désespoir. Enfin, vous conviendrez, avec moi, que la logique de l’intransigeance n’a jamais mené très loin, surtout pour le mauritanien commun, né libre, dans un espace largement ouvert, plein de foi, intelligent et sous la protection du Dieu Miséricordieux.

Propos recueillis par Ahmed Ould Cheikh

Le Calame n°685, du mardi 28 avril 2009





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