INVITÉ AFRIQUE Pour l’historien Achille Mbembé, «le pouvoir congolais est très craintif»

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Des activistes pro-démocratie venus du Sénégal et du Burkina Faso invités à Kinshasa (RDC) par des militants congolais, une initiative qui provoque la colère des autorités et l’arrestation de ces mêmes militants. De quoi tout ceci est-il le signe ? Faut-il y voir une crispation des pouvoirs africains à l’idée d’un scénario à la burkinabè ? L’émergence d’un mouvement pro-démocratie à l’échelle continentale ? Pour en parler, l’invité d’Amélie Tulet, ce mardi, est l’historien et philosophe camerounais Achille Mbembé, enseignant à l’université de Johannesburg en Afrique du Sud.

RFI : Comment interprétez-vous ces arrestations de militants à Kinshasa ce dimanche ?

Achille Mbembé : Le syndrome burkinabè plane sur un certain nombre de pays. Le pouvoir congolais en particulier est très craintif.

Craintif à l’idée d’un mouvement populaire suffisamment fort pour faire tomber le président comme en octobre à Ouagadougou ?

Ce qui se passe, c’est qu’il y a un mouvement de concertation au niveau continental et l’expérience sénégalaise et burkinabè font l’objet de commentaires à peu près partout en Afrique francophone en tout cas.

Est-ce que vous voulez dire qu’il y a un mouvement panafricain de la jeunesse pro-démocratie qui se développe petit à petit ? Est-ce que c’est à cela que l’on assiste pour le moment ?

Oui. On assiste à des convergences organisées. Il y a des gens qui circulent, des idées qui circulent, il y a des plateformes qui se mettent en place. Il est très clair que beaucoup en ont effectivement marre. Ce qui manque pour le moment, ce sont des forces organisées autour des projets alternatifs, des forces organisées en dehors des partis politiques parce qu’il faut bien le dire, à peu près partout, les partis politiques ont échoué.

Echoué à quoi ? A porter une parole critique envers le pouvoir ?

A la fin des années 80, la plupart des pays africains vivaient encore sous des régimes de partis uniques ou sous des régimes militaires. Au cours des années 90, on a assisté à peu près partout à des mouvements de révoltes qui ont abouti à l’introduction du multiparti et on vit depuis, avec très peu d’alternance au pouvoir. Nous sommes arrivés au bout de cette formule. Ce que l’on voit, c’est une demande de radicalisation de la démocratie dans un contexte où au cours des 15, 20 dernières années, on a assisté à une aggravation des inégalités sociales. Les Africains ne veulent plus d’hommes qui restent au pouvoir 10, 15, 20, 30 ans. On le voit au Cameroun, en Guinée équatoriale, au Tchad, au Congo et dans d’autres pays. Les élections n’ont pas permis justement de mettre fin à cette pérennisation au pouvoir. Donc de manière générale, c’est la situation dans laquelle on se trouve. Voilà le moment politique actuel, dont émerge des jeunes gens, dont la plupart n’ont rien à perdre et qui s’efforcent de changer la donne. Il y a très clairement en ce moment, une sphère publique continentale, favorisée par les nouvelles technologies, les nouveaux médias, des gens qui discutent, des gens qui se parlent, qui commentent, passent des informations, qui se retrouvent au besoin. Qui ont en commun de vouloir un autre ordre du réel s’imposer en Afrique.

Pourquoi est-ce important de faire appel aux expériences d’autres mouvements pro-démocratie venues d’autres pays ?

Parce que dans une lutte comme celle-ci, il y aura une violence inévitablement, il y en aura qui iront en prison, qui perdront la vie. On ne peut pas s’engager dans une lutte de cette ampleur, si on ne peut pas compter sur les hommes et les femmes de bonne volonté dans les pays qui comptent, sur le continent et hors du continent.

Pour vous, dans plusieurs pays du continent nord-africain, la lutte pour la démocratie ne pourra pas se faire sans violence, sans arrestation, sans passer par la case prison ?

Il y aura un prix à payer pour ça. Il y a toujours un prix parfois énorme à payer pour ce genre de mobilisation. Il faut s’y préparer individuellement. Mais surtout, il faudra s’y préparer en commun comme on l’a vu lors des grandes mobilisations qui ont aboutit à la fin de l’apartheid ou disons au démantèlement du colonialisme.

Vous pensez que nous sommes à l’aube d’une nouvelle étape dans les démocraties africaines ?

Disons qu’il y a une espèce de frisson que l’on aperçoit. Alors il faut passer du frisson à des mouvements organisés, structurés et sans cette organisation et cette discipline, on ne fera que reproduire ce contre quoi on lutte.

Cette violence, cette répression, on en voit un exemple ces derniers jours, avec une vidéo qui circule sur les réseaux sociaux tchadiens. On y voit des forces de l’ordre qui maltraitent des étudiants arrêtés après une manifestation. Que pensez-vous de ces images ?

Ils font ça tout le temps… On pourrait produire des centaines de vidéos similaires au Tchad, au Congo, au Gabon, au Cameroun, en Guinée. C’est comme ça qu’ils font, intimider les gens, les brutaliser, leur casser la gueule, instiller la peur pour que les gens courbent l’échine. Ca n’a pas changé, ils font la même chose depuis l’époque coloniale, depuis les indépendances. Ils feront la même chose demain tant qu’ils ne rencontrent pas sur leur chemin, une force de mobilisation capable de les freiner.

RFI

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