Madame Kadiata Malick Diallo ex-députée à l’Assemblée Nationale, dans une interview exclusive : « Ould Abdel Aziz a vidé de sa substance le processus initié par Sidioca pour régler le passif humanitaire et qui était basé sur la concertation et la recherche d’un compromis national’’

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Ufp | Le Calame : Les associations de défense des droits des victimes, des rescapés de la répression militaire dans les casernes en 1990/91 ont célébré, la fête du 28 novembre, dans le « deuil » et le « recueillement ». Vous y avez assisté, comme vous avez mené le combat pour que la lumière soit fête sur cette page sombre de notre histoire. Quelle évaluation vous faite de ce pan du passif humanitaire que le pouvoir a décidé unilatéralement de clore, il y a bientôt 2 ans?

Kadiata Malick Diallo : J’ai effectivement assisté au meeting organisé par COVIRE (Coordination des Organisations des Victimes de la Répression) et d’autres associations de défense des droits humains pour célébrer la journée du 28 novembre, non pas comme une journée de fête parce qu’étant la fête de l’indépendance de notre pays, mais plutôt une journée de deuil qui rappelle toujours la nuit du 27 au 28 novembre 1990 où 28 militaires, tous négro-africains détenus à la base d’Inal, ont été exécutés par leurs frères d’armes qui étaient leurs geôliers.

Cela fait maintenant 23 ans que les victimes de ces massacres ont l’habitude de commémorer le 28 novembre de cette manière. Les premières années, ce sont les veuves, le Comité de Solidarité-constitué uniquement de femmes- et les rescapés qui ont pris l’initiative d’organiser de telles rencontres. Ces organisations avaient bien entendu reçu l’appui de l’Association Mauritanienne des Droits de l’Homme (AMDH), du Collectif des médecins, du Collectif des Avocats (composé d’Arabes et de Négro-africains) et de différents groupes politiques qui constitueront le grand parti d’opposition, l’Union des Forces Démocratiques (UFD).

Les victimes et ceux qui les soutenaient réclamaient que la lumière soit faite sur les arrestations et exécutions extrajudiciaires de 1990-1991, que les coupables soient traduits en justice et qu’il y ait des réparations pour les rescapés et les ayants-droit des victimes. Les régimes successifs ont traité chacun à sa manière la question appelée désormais « dossier du passif humanitaire ». Le pouvoir de Maouiya acculé, refusa systématiquement d’accéder à ces revendications et, pour couvrir les coupables, il fit voter une loi d’amnistie par le parlement. Il procéda au paiement de six mois de salaires pour les rescapés et les disparus et institua une maigre pension pour les veuves et certains rescapés. Le pouvoir de la transition de 2005-2007 n’accepta pas de traiter le dossier, estimant que sa mission se limitait à l’instauration d’un processus démocratique et l’organisation d’élections consensuelles.

C’est Sidi Ould Cheikh Abdallahi qui a accepté le retour organisé des réfugiés et le principe du règlement du « passif humanitaire » en organisant des journées nationales de concertation qui ont vu la participation de tous les acteurs nationaux. Après son coup d’Etat, Mohamed Ould Abdel Aziz, tout en maintenant le retour des réfugiés du Sénégal, remit en cause celui des réfugiés au Mali.

Profitant des conditions de dénuement des victimes et avec la complicité de certains dirigeants du COVIRE, il vida de sa substance le processus initié par Sidi Ould Cheikh Abdallahi qui était basé sur la concertation et la recherche d’un compromis national sur la question et mit en œuvre une « solution » du passif humanitaire basée sur la duperie, réussissant à faire accepter aux veuves de signer un engagement selon lequel elles renonceraient à toutes plaintes qu’elles devaient déposer à l’intérieur ou à l’extérieur ou qu’une partie tierce pourrait faire en leur nom. Cet engagement, qui n’a jamais été rendu public, consiste à fermer la seule voie de recours extérieur qui restait aux veuves, dans la mesure où le recours interne devenait impossible du fait de la loi d’amnistie de 1993. Le reste n’était qu’un maquillage pour faire passer la pilule.

Ainsi, la solution du « passif humanitaire », adoptée par Mohamed Ould Abdel Aziz, retire aux victimes leur droit à la justice, leur droit de mémoire et fait rater au peuple mauritanien une opportunité de réconciliation et de dépassement de ce passé ô combien douloureux. L’organisation, cette année, d’un meeting sur une place publique avec une participation plus importante des veuves et des orphelins apparemment décidés à prendre la relève, en plus de la présence remarquée d’un groupe de jeunes Arabes venus apporter son soutien aux manifestants réclamant de plus belle la justice, prouve, s’il en était besoin, que le dossier est loin d’être clos comme le dit Mohamed Ould Abdel Aziz. Je trouve très regrettable qu’à l’occasion du 28 novembre, certains Mauritaniens soient en fête et que d’autres soient en deuil.

On assiste, depuis quelques temps à la montée de revendications « communautaires ou communautaristes » dans le pays : Manifeste du négro-mauritanien opprimé, 1986, les revendications d’El Hor, celles d’Ira, ensuite le Manifeste des Haratine, en 2014, des Ouolof et des Soninké la même année. A votre avis, d’où ces revendications tirent-elles leur origine, et selon vous, quelle réponse le pouvoir devrait leur apporter ?

Vous avez raison de dire qu’on assiste de plus en plus à des revendications de type identitaire dans le pays. Il faut essayer d’en connaître les raisons. A mon avis cela prouve le profond malaise, voire l’amertume vécue par certaines composantes de notre peuple : tous les secteurs vitaux de la vie nationale sont le monopole d’une catégorie minoritaire de Mauritaniens qui se recrute presqu’exclusivement dans la communauté maure.

Quand des citoyens d’autres communautés se voient marginalisés, exclus de la promotion et de la gestion des affaires importantes en dehors de tout critère évident, quand le plus simple parmi eux constate et ne voit tout le temps, partout et dans tous les domaines que « l’autre », on ne peut pas leur reprocher de se sentir frustrés, de dénoncer et de se révolter ; et leur révolte peut engendrer des dangers de toute sorte.

Au lieu de les charger et de leur en vouloir ou de les réprimer, le pouvoir doit reconnaître la réalité criante des injustices qu’ils dénoncent, qu’il s’agisse de la persistance des pratiques honteuses de l’esclavage, pourtant criminalisé par la loi, et ses séquelles qui n’offrent aux fils des anciens esclaves que la rue, le ramassage des ordures, la délinquance, la perversion, la prison etc. qu’il s’agisse de la discrimination qui frappe les Négro-africains qui se voient aujourd’hui exclus du monde des affaires et des entreprises, complètement sous-représentés dans les institutions de l’Etat (dans la haute administration, au parlement, dans la haute hiérarchie des corps militaires et paramilitaires, des écoles d’excellence ouvertes par ci et par là) ou victimes du déni de citoyenneté avec l’enrôlement discriminatoire sans oublier les problèmes d’accaparement de leurs terres etc.

Or, il n’est pas donné à n’importe qui de comprendre que « l’autre » ne représente pas forcément la communauté dont il est issu, mais il est une incarnation concrète, vivante de ce que pensent la plupart des communautés opprimées, qui font difficilement le discernement entre « les Maures », terme qui pourrait englober injustement toute une communauté et « des Maures », terme qui signifie un groupe d’individus mus par des intérêts personnels et qui donnent en même temps l’impression d’agir au nom de leur communauté et pour les intérêts de celle-ci. Cette situation masque d’ailleurs la souffrance et le mal être de beaucoup de groupes et de tribus maures que ne perçoivent pas les autres communautés.

Au vu de ce qui se passe tous les jours sous nos yeux, on a l’impression que quelque part, ceux qui tirent les ficelles de ce qui semble être un plan machiavélique de division permanente de notre peuple multinational, cherchent coûte que coûte à provoquer des tensions communautaires à travers justement les pratiques de toutes sortes décriées. Ce qui leur permet d’entretenir la méfiance entre les composantes de notre peuple et de conserver durablement leurs privilèges. Au fond, ils trouvent quelque part, pourrait-on dire, leur compte dans ce que vous appelez la montée des revendications communautaires ou communautaristes. Diviser pour régner a toujours été l’astuce des oppresseurs et des tyrans et c’est cela la politique du pouvoir actuel. C’est pourquoi, à mon sens, il est plus important de fédérer tous les mouvements revendicatifs dans un cadre patriotique pour engager des luttes unitaires contre les vrais responsables des causes qui pourrissent la situation et menacent notre cher pays. Le jour où tous ces courants parviendront à s’unir au-delà de leurs particularismes, des changements significatifs s’opéreront dans le pays et la Mauritanie redeviendra ce qu’elle devait toujours être, un creuset où tous ses fils retrouveront la joie de vivre ensemble dans une unité réelle et non de façade.

A en croire certaines confidences, le pouvoir préparerait un forum consacré à l’unité nationale dont certains disent qu’elle est menacée aujourd’hui. Que pensez-vous de cette initiative en gestation?

Je pense et je l’ai dit plus haut que c’est le pouvoir qui est le principal responsable des dangers qui menacent l’unité nationale. C’est lui qui a saboté le règlement correct du « passif humanitaire » et qui a maintenu les rapatriés dans une situation intenable, privés même dans leur grande majorité de la possibilité de se faire enrôler; c’est aussi lui qui pratique, comme pour provoquer, des politiques discriminatoires destinées visiblement à faire de plus en plus mal aux victimes de ces pratiques. « Criez, pleurez, dénoncez, mais rien ne nous arrêtera dans notre volonté inébranlable de poursuivre notre politique, quitte à faire semblant de nous émouvoir sur votre sort ». A titre d’illustration, au dernier conseil des ministres : sur près de 60 nominations, 2(deux) Négro-africains ont été concernés.

Ceci dit, nous sommes les premiers à réclamer l’organisation d’un débat national sur l’unité nationale et la cohabitation harmonieuse des citoyens de notre pays. Nous sommes obnubilés par cette préoccupation permanente. Nous ne pouvons donc que saluer toute initiative allant dans le sens de trouver une solution salutaire à cette question. Pourvu qu’une volonté sincère soit à la base d’une telle initiative qui requiert de toute façon une concertation et un consensus entre les acteurs nationaux à tous les niveaux pour une mise en œuvre efficiente.

Que pensez-vous du projet de « front » voire de « fusion » des partis négro-mauritaniens : PLEJ, MPR, FPC et ARC-en Ciel… ?

La loi mauritanienne autorise des coalitions de partis politiques et les partis que vous citez sont libres de se coaliser ou de fusionner. Seulement je remarque que trois au moins de ces partis sont membres du Forum National pour la Démocratie et l’Unité (FNDU) et je me demande pourquoi ils ne pourraient pas faire en sorte que le FNDU prenne en charge le programme politique qu’ils voudraient faire passer par cette autre coalition. Il me semble aussi que certains d’entre eux sont dans un projet de fusion avec d’autres partis au sein du FNDU.

Je ne sais pas pourquoi vous les appelez « partis négro-mauritaniens » alors que, je le sais, certains d’entre eux récusent d’être taxés de tels. Est-ce parce que leurs présidents sont négro-africains ? Et auquel cas est-ce que, par comparaison, les partis présidés par des maures ou des haratines seraient des partis maures ou haratines ?

Si le souci de cette coalition, comme je l’ai entendu des propos de certains de ces présidents, est de répondre aux réclamations d’une opinion simple de certains qui souhaitent voir tous les négro-africains se rassembler dans un seul parti, je pense que c’est se leurrer ou tromper les populations simples d’esprit. Pour ma part, non seulement je considère cela utopique mais si on devait avoir des partis cloisonnés dans leur communauté, ce serait la meilleure voie de disloquer le pays et aucun Mauritanien n’y a intérêt.

Propos recueillis par DL

source : lecalame

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