Dr Mohamed Ould Maouloud, président de l’UFP, dans une interview exclusive:  »Sa gestion catastrophique du pays est en train de réduire les chances pour l’actuel Président de se maintenir au pouvoir’’

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Le Calame : Le séjour prolongé du président de la République en France nourrit beaucoup de rumeurs à Nouakchott. Si du côté officiel rien ne filtre, la rue fait croire que le président a subi une intervention chirurgicale. Pour d’autres, son séjour se justifie par des activités diplomatiques dans la capitale française. Quel commentaire vous inspire cette absence prolongée ?

Dr Mohamed Ould Maouloud : Dans cette controverse, il y a lieu de distinguer entre la personne et la charge de Président de la république. Si l’une peut disparaître sans avoir de comptes à rendre et sans que personne ne s’en soucie, l’autre est l’affaire de tous les mauritaniens; ils ont le droit de savoir où est passé celui qui détient les clés de la maison Mauritanie. Après la visite de travail en France, le Président a pratiquement disparu. A-t-il décidé de la prolonger par un séjour privé ? Pourquoi ne pas en informer simplement l’opinion ? Malheureusement, le Président actuel ne se sent pas comptable dans ses faits et gestes devant son peuple ; il le méprise parce qu’il n’a pas une conception démocratique du pouvoir.

La présidentielle, comme les municipales et législatives sont désormais derrière nous. La COD puis le FNDU n’ont pas réussi à empêcher le pouvoir de parachever son agenda électoral. Que vous reste-t-il ? Courir après 5 ans derrière Aziz ou aller au dialogue comme l’a proposé le président réélu, le jour du scrutin ?

La question ne se pose pas en ces termes. Sa gestion catastrophique du pays est en train de réduire les chances pour l’actuel Président de se maintenir au pouvoir. Et la question est même de savoir pour combien de temps la Mauritanie y survivrait.
Concernant les élections, en décidant de les boycotter, nous savions à l’avance que nous ne pourrions pas empêcher le pouvoir d’organiser une parodie électorale. L’enjeu n’était pas à ce niveau. Il s’agissait pour nous de mettre en échec sa tentative de légitimer ces élections et mettre un terme à bon compte à la crise politique qui le poursuivait depuis cinq ans ; en somme de normaliser une situation anormale sans la moindre concession significative. Nous savons qu’une telle décision va nous priver de nombreux avantages. Mais ceux qui luttent pour un changement global ne peuvent se contenter de miettes électorales et compromettre leur combat.
Nous avons réussi à maintenir haut le drapeau de la résistance et c’est notre premier devoir d’apprendre à notre peuple de se battre de refuser les diktats. Ensuite nous sommes parvenus à mettre à nu le caractère unilatéral et non crédible de tout le processus électoral.

Enfin l’échec des élections est devenu patent ; puisqu’elles n’ont ni réglé les problèmes ni réussi à escamoter la crise politique devenue plus évidente et pesante que jamais. Le front de la résistance s’est élargi : au début seule la COD faisait face, aujourd’hui avec le Forum National pour la Démocratie et l’Unité ce sont les principales forces vives du pays qui se sont dressées pour conquérir la démocratie, la justice sociale et l’Etat de droit. Et bien des voix à l’intérieur et à l’extérieur réclament ou préconisent la reprise de ces élections.

Peut-on dire que dans les circonstances actuelles, le dialogue est désormais rompu entre le FNDU et le pouvoir ?

A chaque fois, en Octobre 2013 avec la Coordination de l’Opposition Démocratique et en avril 2014 avec le FNDU, le pouvoir a fait semblant d’ouvrir solennellement un dialogue pour le rompre aussitôt, trois ou quatre jours après, sous prétexte qu’il n’a plus de temps à lui consacrer.

En fait, il n’était tout simplement pas disposé à composer, à faire des concessions réelles. C’était la raison de son aversion pour l’Accord de Dakar qu’il a fait saboter, du peu de cas qu’il faisait de l’accord avec la CAP et de son refus de donner une chance d’aboutir aux dernières tentatives de dialogue avec la COD et le FNDU.

Dans l’affirmative, qu’entend faire le FNDU, d’abord pour changer cette donne, ensuite pour survivre pendant les 5 prochaines années hors mairies et Assemblée nationale, surtout quand on sait aussi que certains partis vont perdre les subventions de l’Etat et risquent même de voir leurs militants changer de camp ?

Hier, en 2008, nous n’avons pu empêcher l’actuel président d’ourdir et de commettre un putsch, mais la résistance du FNDD l’a contraint en 2009, à travers l’Accord de Dakar, à reconnaître son forfait et à admettre comme seule source de légalité le Président renversé. Le FNDU est aujourd’hui un rassemblement plus vaste et aussi déterminé à résister contre l’ordre de la gabegie et du pouvoir personnel, pour une vraie démocratisation et moralisation de la vie publique et un Etat de droit.

C’est donc au Président qu’il faut poser la question de savoir combien de temps il pense pouvoir tenir face à cette résistance et avec toutes les casseroles et les échecs qu’il traîne et face aux crises sociales, sécuritaires, identitaires qui menacent d’exploser sous ses pieds suite entre autres à sa gestion chaotique et peu responsable.

A votre avis, quelle chance cette proposition de dialogue réitéré pourrait-elle avoir par rapport aux tentatives précédentes?

Pour éprouver le besoin et l’urgence d’un compromis national entre les principaux acteurs, il faut être patriote, être préoccupé des souffrances de notre peuple dans sa vie quotidienne, des menaces qui pèsent sur la stabilité et la sécurité du pays, avoir peur que l’incendie de l’instabilité et de la violence qui embrase notre proche voisinage n’atteigne et ne fasse effondrer notre Etat.

Le commun des Mauritaniens depuis le simple citoyen jusqu’au responsable politique ressent plus ou moins confusément ou distinctement que l’avenir du pays est menacé sous la conduite du Président actuel et espère l’avènement d’un changement salvateur.

Le changement est inévitable. Mais il y a changement et changement ; un changement brutal, violent peut avoir un coût trop lourd, voire risque d’être suicidaire pour le pays. Même des revendications et une cause légitime ne peuvent justifier une telle option. Au vu de ce qui se passe ailleurs en Afrique et dans le monde, le plus souhaitable est sans doute un changement maîtrisé, qui passe par un dialogue véritable et non de pure forme pour un compromis politique national qui devance et canalise les événements.

Le Président actuel compte peut-être sur le dilemme devant lequel il place la Mauritanie et tous ceux qu’intéressent sa stabilité : « moi ou le chaos » ! Mais le problème c’est qu’avec lui on s’enfonce petit à petit dans le chaos et dans tous les domaines ; l’Administration, l’armée, la sécurité, l’économie, l’enseignement, la santé, les liens sociaux et entre les communautés. Avec sa gestion erratique et égocentrique le pays va droit vers un chaos assuré.

C’est pourquoi il y a urgence à la constitution d’une large entente nationale patriotique pour sauver le pays en lui imposant cet accord national salvateur, soit avec lui s’il s’y résigne cette fois, sinon contre lui.

Ou bien, le calme plat auquel nous assistons précède-t-il une tempête politique ?

Le pire n’est pas sûr ; mais plutôt se sont les ingrédients d’une explosion sociale, d’une rupture violente qui sont en place.

Comme les élections sont désormais derrière nous, sur quoi pourrait alors porter un dialogue avec le pouvoir ?

Sur les graves problèmes qui menacent la stabilité du pays et la quiétude et le bien-être de notre peuple : la crise politique, les menaces sécuritaires, la crise sociale aigue, la détresse du monde rural, le passif humanitaire et les contentieux identitaires, la gabegie par exemple, toutes choses qui concourent à une sortie de crise véritable.

Pensez-vous, comme certains observateurs que l’organisation par le pouvoir d’élections municipales et législatives anticipées, en 2015 par exemple – ce qui ne plairait certainement pas à certains partis politiques- pourrait constituer un gage pour rassurer l’opposition ?

La reprise des élections mais sur des bases réellement consensuelles et transparentes est certainement une composante essentielle de toute sortie de crise sérieuse. A condition qu’elles ne se déroulent pas dans les mêmes conditions que les précédentes et qu’elles ne servent de manœuvre pour tenter à nouveau de diviser l’opposition. D’ailleurs un tel jeu serait non seulement vain mais constituerait un crime en considérant les ressources qui y seront englouties inutilement.

Dans une interview accordée à Jeune Afrique, au lendemain de la présidentielle de juin 2014, le président Mohamed Ould Abdel Aziz explique l’échec du dialogue entre le pouvoir et l’opposition par des exigences que celle-ci n’avait jamais posées par le passé. Qu’en dites-vous?

Tout le monde sait qu’en avril dernier, après l’accord de principe sur l’ouverture du dialogue entre le FNDD et le pouvoir celui-ci a interrompu le contact entre les délégations avant qu’elles aient eu le temps, non pas de discuter mais simplement de prendre connaissance de leurs positions respectives. Alors jugez vous-mêmes si ce que prétend le Président est vrai ou faux.

Dans son discours d’investiture que vous avez boycotté, le président de la République déclare qu’il s’opposera farouchement aux tenants des visées racistes, particularistes, tribalistes ou grégaires qui menacent notre cohésion sociale et notre unité nationale. Que pensez-vous de cette sortie ?

Des propos de circonstances sans signification réelle. Mais c’est tout de même une sortie malheureuse. Les menaces en la matière sont d’ailleurs contre-productives et inacceptables de la part d’un président qui a déjà tenu aux représentants des groupes ciblés un discours totalement contraire, fait d’encouragement et de promesses. Donc je crois que le pouvoir n’a pas de position sur la question de l’unité nationale. Au lieu de s’attaquer avec détermination et esprit de suite aux problèmes de l’esclavage et du passif humanitaire et aux inégalités et exclusions sociales qui minent notre société, il se contente de se livrer au jeu dangereux de la manipulation politicienne de ces questions tantôt dans un sens tantôt dans l’autre.

Dans son discours aux congressistes des FLAM devenus depuis les FPC, le président Samba Thiam a dit : ‘’Osons reconnaitre l’existence, dans notre pays, de discriminations raciales et sociales pour nous engager dans le nécessaire changement, salvateur, qui passe par la construction d’un pays qui combat les inégalités liées à la naissance, accepte sa diversité, cultive la solidarité, partage ses richesses”. Partagez-vous cette opinion ?

Je pense que ces propos ne contredisent pas la réalité. Et j’irai plus loin en avançant la proposition suivante : à mon avis, il est aujourd’hui urgent, pour soustraire la question de l’unité nationale à toute dérive extrémiste ou manipulation politicienne, que tous les acteurs politiques ou sociaux organisent une nouvelle édition des journées de concertation nationale, comme en 2007, pour s’entendre sur le diagnostic, les solutions et la feuille de route et s’éloigner ainsi comme de la peste des dérives suicidaires qu’engendrent les confrontations identitaires. Ce qui se passe en Centrafrique, au Rwanda, en Irak, au Yemen, en Somalie nous édifie suffisamment sur le risque de destruction auquel une « bonne cause » mal posée peut conduire un pays.

Les FLAM ont proposé lors de leur dernier congrès un projet d’autonomie pour les régions du Sud. En avez-vous pris connaissance et que vous inspire-t-il?

Pourquoi ne pas en discuter ? Mais la proposition ne me semble pas très claire. S’agit-il d’une réforme de l’organisation administrative du pays ? Auquel cas, elle ne remet pas en cause le caractère unitaire de l’Etat et préconise une sorte de large décentralisation qui s’appliquera donc à toutes les régions du pays. Dans une telle approche, la notion d’« autonomie » paraît inappropriée et prête à confusion.

Si par contre, le critère ethnique est primordial, il s’agit alors d’une sorte d’autonomie pour les minorités nationales comme il en existe dans de nombreux pays de par le monde. Se posera alors le problème inextricable du découpage et de la viabilité de ces entités autonomes compte tenu de l’interpénétration des communautés ethniques et de l’exigüité de l’espace (de la rive droite du fleuve). Que les nationalités négro-africaines obtiennent un cadre pour l’expression et l’épanouissement de leur identité propre est tout à fait légitime. Mais il me semble qu’une vraie et large décentralisation est plus indiquée pour ce faire dans l’étape actuelle de l’édification de l’Etat national.

Il faut en outre rappeler, ce qu’on oublie parfois, que la conquête de la démocratie est un préalable nécessaire à toute solution viable quelle qu’elle soit et que cette conquête ne peut être obtenue que par un peuple uni dans son combat.

Propos recueillis par AOC

Le calame

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