Moustapha Ould Bedredine, secrétaire général de l’UFP, ancien député: ‘La plateforme du Forum est le minimum pour aboutir à une élection présidentielle transparente et consensuelle’

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Le Calame : La Mauritanie a vécu, les 2 et 3 mars, des manifestions contre la profanation du Saint Coran. Lesquelles manifestations ont été violemment réprimées par les forces de l’ordre. Quelle lecture faites-vous de ces événements ?

Moustapha Ould Bedredine : Bon, d’un côté, il y a des actes condamnables, commis contre des choses sacrées. Il est compréhensible, donc, que ces actes provoquent une indignation générale et des manifestations spontanées, pour défendre la religion et le Livre Saint. De ce côté, tout est normal, voire compréhensible. Mais, de l’autre côté, en revanche, la destruction de biens publics ou privés, l’attaque contre des personnes innocentes, le vandalisme sont condamnables.

Tout cela, on le comprend dans des manifestations spontanées. Ce qui est plus grave, dans tout ça, c’est la répression, aveugle, disproportionnée, des forces de l’ordre, vis-à-vis de manifestants globalement pacifiques. Il y a eu mort d’homme.

Il y a l’interdiction de manifester, il y a des menaces aux organes de presse et, même, la dissolution d’associations caritatives qui apportent, il faut le reconnaître, des soutiens indispensables aux couches démunies de ce pays, qui se trouvent dans la précarité. La vie est devenue particulièrement difficile, pour ne pas dire impossible.

La politique antipopulaire du gouvernement, la montée vertigineuse des prix, la propagation du chômage, le blocage des salaires des travailleurs, tout cela, conjugué à l’échec de la campagne agricole de cette année, pour les cultures sous pluie, va être aggravé par l’interdiction de ces associations qui portent, comme je l’ai déjà dit, un soutien indispensable au peuple mauritanien.

Je rappelle que des organisations proches des Nations-Unies ont tiré la sonnette d’alarme. Elles considèrent que des centaines de milliers de mauritaniens sont sous la menace de la faim. Au lieu de faire face à cette situation, le gouvernement démontre, par ces décisions impopulaires, son incapacité de répondre à la demande sociale ou, dirais-je, aux exigences du moment.

Une politique qui n’a pour objectif que d’appauvrir la majorité des citoyens, tandis qu’une minorité qui gravite autour du pouvoir accapare l’essentiel des richesses du pays, ne peut conduire qu’à la catastrophe que va aggraver la décision du gouvernement de fermer les associations caritatives. D’un côté, donc, le pays est menacé par la faim. D’un autre, il subit une répression aveugle qui s’abat, de plus en plus, sur tout celui qui refuse le diktat du gouvernement mauritanien.

– Qu’est-ce que le pouvoir peut reprocher à ces organisations ?

– En tout cas, pas du côté de leur action de bienfaisance qui profite aux couches démunies du pays. C’est ce que, nous, nous voyons, au quotidien. Peut-être que le pouvoir voit, dans ces associations, quelque chose de politique que nous ne voyons pas. Peut-être, aussi, que les gens qui dirigent ou soutiennent ces associations ne sont pas du goût du pouvoir. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour les empêcher de mener leur travail en faveur du peuple mauritanien. C’est pourquoi nous protestons, vivement, contre ces interdictions.

– Ces manifestions ont éclipsé, quelque peu, la plateforme du Forum pour l’unité et la démocratie que vous avez organisé. En quoi cette plateforme serait-elle une avancée par rapport à celles de 2011 et de 2013, que le gouvernement de Mohamed Ould Abdel Aziz avait rejetées ?

– Je crois que les raisons ne manquent pas pour convaincre le pouvoir de changer de politique. Il y a deux scénarios. Le premier, c’est qu’il accepte de se rendre à l’évidence : sa politique est un échec patent, son approche, pour régler les problèmes du pays, est très maladroite. Le deuxième, il refuse et continue à s’entêter, comme il le fait depuis qu’il s’est emparé du pouvoir, et il connaîtra le sort que tous les régimes dictatoriaux ont connu dans d’autres pays.

Je vous fais observer que la plateforme du forum n’est pas adoptée pour les beaux yeux d’Ould Abdel Aziz. Qu’il accepte ou refuse, c’est son problème. Pour les participants, cette plateforme est, en tout cas, le minimum pour aboutir à une élection présidentielle transparente et consensuelle. Le Forum n’est pas que la COD : il réunit des pôles issus de milieux différents et qui n’étaient pas tous unis, dans l’ancienne plateforme de la COD.

La plateforme du forum est le résultat ou le fruit du travail, à la fois, de la COD, de Tawassoul, d’AP, des syndicats, de la société civile et des personnalités indépendantes qui l’ont paraphée. C’est un pan important de la Mauritanie qu’on ne peut pas et ne doit pas négliger.

Fait est, également, que, tout juste après le forum, il y a eu ces événements. Cette vague de manifestations n’est pas là pour rien. Cela montre et démontre que la situation dans le pays exige une autre politique, une autre approche, pour en régler les problèmes. Ces manifestations, ces mécontentements et ces contestations traduisent un ras-le bol des citoyens qui ne se résignent pas, face à un horizon qui se bouche.

A mon avis, les manifestions spontanées que nous avons vécues sont un appel du pied au régime, pour changer de méthode de gestion des affaires de ce pays que nous aimons tant ; tenir compte de l’appel et des recommandations du forum, c’est-à-dire d’accepter le dialogue et le compromis, bénéfiques pour les Mauritaniens. On ne peut résoudre les crises, multiformes, du pays par des méthodes sécuritaires et démagogiques. Six ans de pratiques démagogiques, ça suffit.

– L’idée d’une candidature unique fait son petit bonhomme de chemin, même si elle n’a pas été discutée, lors du forum. Pensez-vous que le forum pourrait parvenir à un consensus autour de cette question ?

– Le forum n’a pas débattu de la question bien que certains prônent son examen. C’est une idée parmi tant d’autres, elle entre dans le cadre du débat qui aura lieu, quand on abordera les modalités pratiques de la participation à l’élection présidentielle. Mais cette participation, comme vous le savez, n’est pas encore acquise, par tout le monde.

Tant que le scénario de l’entêtement du régime et de son refus de discuter, sincèrement, avec l’opposition, pour arriver à des élections consensuelles, n’est pas levé, je ne vois pas la possibilité d’une quelconque participation. En revanche, si le régime accepte de discuter, franchement, avec l’opposition, pour arriver à des élections consensuelles, cette idée, comme tant d’autres, pourrait être envisageable, mais on n’est pas encore là.

– Les partis de la CAP, quand bien même ont-ils réitéré leur souhait de voir les acteurs politiques s’entendre, pour remettre à plat les organes de supervision des élections, n’adhèrent pas à l’idée d’un dialogue bis. Comptez-vous approcher ce pôle, pour le convaincre d’endosser votre plate-forme ?

– Le forum, bien qu’il intègre des groupes non politiques – je veux nommer la société civile, les syndicats et les personnalités indépendantes – est d’accord, dans son ensemble, sur la plate-forme de résolution des problèmes des élections. C’est pourquoi avons-nous même envisagé, avant de tenir le forum, de toucher la CAP et nous envisagerons de toujours continuer à chercher, avec ce pôle, comment parvenir à un consensus, autour de cette épineuse question.

– Que vous inspire la décision du gouvernement de mettre en place une feuille de route pour la mise en œuvre des recommandations du rapporteur spécial des Nations-Unies sur les formes contemporaines de l’esclavage et de ses séquelles, qui vient de séjourner en Mauritanie ?

– La mise sur pied d’une feuille de route destinée à lutter contre l’esclavage ne se fait pas de cette manière. C’est, encore une fois, une maladresse notoire du régime. On ne règle pas des problèmes aussi graves et sensibles avec des décisions à l’emporte-pièce. Pour régler ce problème, il faut élaborer un programme, avec les intéressés, d’abord ;

les partis politiques et les acteurs de la société civile, ensuite, mais, aussi, des bailleurs de fonds ; en somme, tous ceux qui peuvent apporter leur contribution. Son exécution ne peut se faire que d’un commun accord avec les intéressés eux-mêmes. Ce sont eux qui doivent jouer le rôle principal, dans la lutte contre l’esclavage. C’est comme ça qu’on doit lutter contre l’esclavage. Des décisions prises à la sauvette, pour préparer des élections, ne constituent pas la solution idoine…

Propos recueillis par Dalay Lam

le calame

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