Sigurdur Thordarson alias Siggi, l’ado qui espionnait WikiLeaks pour le FBI

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Voilà l’histoire étonnante d’un adolescent devenu espion. Ou comment celui qui accompagnait Assange aux audiences du tribunal de Londres en est venu à livrer des informations capitales au FBI –informations concernant le personnel de WikiLeaks et les militants affiliés à l’association. Un récit digne d’un roman.

– Photo Sigurdur Thordarson –
Lorsque Sigurdur Thordarson a rencontré Julian Assange pour la première fois, il était en admiration devant la personnalité hors norme du fondateur de Wikileaks. Il s’est donc empressé de s’engager pour défendre sa cause. Mais un peu plus d’un an plus tard, Thordarson était devenu un informateur: il espionnait WikiLeaks pour le compte du FBI (police fédérale américaine).

Cet ado s’est retrouvé impliqué dans l’affaire internationale la plus troublante de l’histoire récente.

Dans une série d’interviews accordées à Slate.com, Thordarson a dévoilé toutes les étapes de son extraordinaire transformation: comment celui qui accompagnait Assange aux audiences du tribunal de Londres en est venu à livrer des informations capitales au FBI –informations concernant le personnel de WikiLeaks et les militants affiliés à l’association. Le témoignage de cet Islandais de 20 ans est en partie corroboré par les autorités de son pays. Ces dernières ont confirmé qu’il s’était retrouvé au cœur d’un incident diplomatique en 2011. Une poignée d’agents du FBI s’était rendue en Islande pour le rencontrer –mais on leur a vite demandé de quitter le territoire; un ministre du gouvernement les suspectait de préparer un «coup monté» contre Assange.

Aucun commentaire du FBI

Thordarson a reconnu avoir été un informateur dans une interview accordée à Wired en juin 2013. Il m’a donné accès à une boîte mail enregistrée sous un faux nom; il affirme que le FBI l’a créée pour lui. Il m’a également fourni des documents et des factures prouvant qu’il s’est bien rendu au Danemark et aux Etats-Unis –il s’agissait selon lui de voyages organisés et payés par le Bureau fédéral.

Le FBI s’est refusé à tout commentaire quant au rôle de Thordarson ou au contenu des emails que ses agents lui auraient envoyés. Dans un communiqué, le Bureau a expliqué qu’il lui était «impossible de mentionner les outils et les techniques d’investigations du FBI], ou d’évoquer des enquêtes en cours». Mais les emails que les agents auraient envoyés à Thordarson (emails qui auraient été envoyés depuis des ordinateurs américains, selon des fins limiers du numérique) mettent en lumière l’étendue des efforts déployés par le FBI dans son enquête –pour le moins agressive– visant WikiLeaks depuis la publication, [en 2010, de documents confidentiels de l’armée américaine et du département d’Etat américain par le site lanceur d’alerte.

A la fin du mois dernier, l’analyste de renseignement militaire Bradley Manning a été reconnu coupable d’espionnage, de vol et de fraude informatique pour avoir livré ces informations secrètes à l’association. Pendant le procès de Manning, les procureurs de l’armée ont qualifié Assange d’«anarchiste de l’information».

L’Australien de 42 ans est-il le prochain sur la liste du gouvernement américain, qui lui reproche d’avoir recueilli et publié ces documents? Cela paraît de plus en plus probable. Voilà quatorze mois qu’Assange réside à Londres dans l’ambassade de l’Equateur, qui lui a accordé l’asile politique –un asile motivé par la position délicate de l’Australien. Si les autorités britanniques l’envoient en Suède (où il est accusé d’agressions sexuelles) il craint de pouvoir y être arrêté puis extradé vers les Etats-Unis.

Pendant ce temps –et depuis maintenant plus de deux ans– les procureurs mènent une enquête de grande envergure sur WikiLeaks. Cette enquête suit toujours son cours. Dans l’affaire Manning, les dossiers du FBI comptent plus de 42.000 pages –chiffre avancé pendant les audiences préliminaires du soldat– et ce pavé n’en fini plus de s’épaissir.

Le témoignage de Thordarson nous donne un aperçu unique de cette enquête très politique: les informations qu’il a divulguées semblent indiquer que la tentative d’infiltration et d’espionnage de l’association lanceuse d’alerte ne faisait pas l’unanimité au sein du FBI, et que cette décision a été la source de tensions internes. Thordarson a livré un grand nombre de données concernant WikiLeaks; copies de discussions en ligne, photographies, coordonnées de bénévoles, de militants et de journalistes affiliés à l’association… Selon Thordarson, le Bureau aurait même été jusqu’à lui demander d’enregistrer des conversations avec Assange. Objectif: prouver son implication dans une vaste opération de piratage informatique illégal. Les fédéraux ont fini par faire machine arrière –mais seulement parce qu’ils estimaient que l’Australien était sur le point de comprendre qu’il était espionné.

A 17 ans dans le cercle des proches de Julian Assange

La saga commence en 2010, à Reykjavik, Islande. Sigurdur Thordarson est tout juste âgé de 17 ans. Selon ses dires, il ne savait pas vraiment qui était Assange avant de le rencontrer; ses connaissances se résumaient à quelques vidéos de WikiLeaks visionnées sur YouTube. Les choses changent lorsqu’il décide d’aller écouter Julian Assange, qui participe à une conférence organisée par une université islandaise. L’adolescent en ressort très impressionné. Après l’évènement, une connaissance –journaliste de son état– le présente à l’Australien. Les deux hommes s’entendent bien, et Thordarson décide d’aider l’association de manière bénévole. Il se retrouve bientôt à la frontière du cercle rapproché de WikiLeaks; un petit groupe particulièrement uni.

A l’époque, l’association détient déjà les documents explosifs que leur a confié Manning –et notamment une vidéo montrant une attaque d’un hélicoptère américain ayant fait douze victimes civiles, dont trois employés de l’agence de presse Reuters.

Thordarson, adolescent trapu au visage poupin et aux cheveux blonds était présent lorsque l’équipe et les bénévoles de WikiLeaks préparaient la diffusion de la vidéo à Reykjavik. Lorsqu’elle a été mise en ligne par WikiLeaks en avril 2010– sous le titre «Collateral Murder»– l’association a soudain attiré l’attention de l’ensemble de la communauté internationale. Elle s’est aussi attiré la colère de plusieurs représentants du gouvernement à Washington.

Lorsque la tempête médiatique atteint son paroxysme, Thordarson –«Siggi» pour les intimes– est aux premières loges. On lui confie alors des responsabilités; il est chargé de modérer un salon de discussion en ligne de WikiLeaks. Et lorsqu’Assange quitte l’Islande pour s’installer en Angleterre, Thordarson lui rend visite. A Londres, il va même jusqu’à accompagner le fondateur de WikiLeaks à des auditions préliminaires; l’Australien conteste alors son extradition vers la Suède, où on l’accuse d’agressions sexuelles.

Le goût des sensations fortes

A l’époque, Thordarson a beaucoup de respect pour Assange; il le considère comme un ami. Selon ses dires, le dirigeant de WikiLeaks le traite bien. Il l’aide à trouver un avocat en 2010, peu après leur rencontre. Thordarson est alors accusé (à tort, prétend-il) d’avoir pénétré avec effraction dans les bureaux d’une entreprise.

L’Islandais n’en est visiblement pas à ses premiers démêlés avec la justice, mais à ce stade, WikiLeaks ne semble pas s’en inquiéter –ce qui était sans doute une erreur.

L’adolescent n’était pas un bénévole comme les autres. Chez WikiLeaks, de nombreux militants sont animés par la passion de la transparence ou par le désir de révéler les méfaits de nos gouvernements. C’était loin d’être la motivation première de Thordarson. Ce qui lui plaisait, lui, c’était avant tout les sensations fortes. Le fait de côtoyer une association qui publiait des documents gouvernementaux confidentiels lui procurait une excitation sans pareille.

Thordarson a grandi à Reykjavik, dans une famille de classe moyenne sans histoire. A l’école, ses matières préférées étaient les sciences sociales et la chimie. Son père était directeur commercial dans une entreprise de peinture; sa mère tenait un salon de coiffure. Il explique que les choses ont changé à l’adolescence; qu’il ne parvenait pas à créer des liens avec les jeunes de son âge. Il est entré à la fac pour étudier l’informatique et la psychologie –mais il affirme qu’il en a été exclu pour avoir piraté un système informatique de l’établissement.

A la mi-2011, la soif d’aventure de Thordarson et son goût pour le piratage allaient irrémédiablement compliquer ses relations avec WikiLeaks. En juin de la même année, le groupe de hackers LulzSec –affilié à Anonymous– a mis hors-ligne le site de la CIA. Thordarson explique que l’incident a amusé une partie de l’équipe de WikiLeaks, lui compris. Il a décidé d’engager le dialogue avec les pirates afin d’établir un contact. A l’en croire, il est parvenu à mettre en place une ligne de communication entre WikiLeaks et LulzSec (en utilisant les pseudonymes «Q» et «Penguin X»).

Pendant la série d’échanges qui a suivi, Thordarson dit avoir «laissé entendre» que son groupe avait besoin de l’aide des pirates. La société DataCell, qui traite les dons destinés à WikiLeaks, projetait alors d’ouvrir un grand centre de données à Reykjavik, mais le ministère islandais des Finances l’en avait empêché; Thordarson voulait mettre la main sur des documents prouvant que ce ministère cherchait à nuire à l’organisation. (Au début de l’année 2011, le fondateur de DataCell a déclaré qu’il se demandait si le gouvernement islandais n’avait pas contrecarré le projet délibérément, mû par la «peur de voir WikiLeaks s’implanter dans le pays».)

«En gros, c’est la première mission que WikiLeaks a confié à LulzSec, affirme Thordarson. On leur a demandé de s’infiltrer dans l’infrastructure du gouvernement islandais.»

Mauvaise foi maladive

Thordarson l’admet: c’est bien lui qui a établi le contact avec les pirates –mais il prétend qu’il avait l’aval d’Assange. L’équipe de WikiLeaks était-elle vraiment consciente qu’il entretenait une correspondance avec LulzSec et qu’il leur avait confié cette fameuse «mission»? Voilà qui est beaucoup moins sûr.

J’ai interrogé Kristinn Hrafnsson, porte-parole de WikiLeaks; selon lui, si Thordarson est entré en contact avec LulzSec, il a agi pour son compte, en marge de l’association –et il est «très peu probable» que d’autres membres du personnel (et Assange lui-même) aient été au courant. Hrafnsson affirme que Thordarson est un homme d’une mauvaise foi maladive, qui tente de donner à son simple rôle de bénévole une importance totalement surdimensionnée.

Quoi qu’il en soit, dans ce cas précis, l’échange que décrit Thordarson semble bel et bien avoir eu lieu. Il a été partiellement corroboré par les autorités islandaises, et l’ouvrage de Parmy Olsen, We Are Anonymous (2012), est le premier à y avoir fait référence (en adoptant le point de vue des hackers). J’ai également consulté des copies de discussions en ligne et des emails datant de 2011: ils semblent prouver que Thordarson a bel et bien échangé avec les pirates.

Ce simple fait pourrait avoir d’importantes répercussions. Car en affirmant qu’il a bel et bien demandé à LulzSec de s’infiltrer dans les ordinateurs du gouvernement, Thordarson avoue avoir pris part à un (potentiel) complot criminel international. Et il implique WikiLeaks, qui est dès lors forcément soupçonné d’avoir de près ou de loin trempé dans l’affaire.

Nous sommes toutefois loin d’avoir fait toute la lumière sur cet épisode –et ce notamment parce que l’affaire a connu un autre rebondissement spectaculaire.

Un indic du FBI

Ce que Thordarson ignorait à l’époque, c’est que l’un des hackers avec qui il communiquait (Sabu, figure emblématique –et grande gueule– de LulzSec) était indic pour le compte du FBI, et que leur conversation portant sur le piratage des infrastructures gouvernementales islandaises était sans doute surveillée par les agents fédéraux.

Quatre jours plus tard, selon le procureur général d’Islande, le FBI a contacté les autorités islandaises pour les mettre en garde contre une attaque informatique «imminente» –ce qui a amené la police islandaise à se rendre aux Etats-Unis pour en savoir plus. (On a appris par la suite que «Sabu» était un hacker new-yorkais de 28 ans nommé Hector Monsegur. On raconte que le FBI a remonté sa trace et l’a cueilli dans son appartement du Lower East Side en juin 2011. Ayant la charge de deux enfants en bas âge, l’homme était prêt à tout pour échapper à la prison, ce qui explique pourquoi les agents fédéraux sont alors parvenus à le «retourner».)

Thordarson affirme que LulzSec n’a jamais livré à WikiLeaks le moindre élément permettant de prouver la corruption du gouvernement islandais; toutefois, des hackers proches du groupe leur ont bel et bien remis un document confidentiel de la police relatif aux dispositifs de sécurité de l’ambassade américaine à Reykjavik. Il prétend également que des hackers affiliés à LulzSec et Anonymous leur ont transmis de nombreuses données –notamment des documents appartenant à une banque du Mexique, des dossiers appartenant à BP et des emails volés au gouvernement syrien et au think tank de sécurité informatique Stratfor. Entre février et juillet 2012, un grand nombre de copies d’emails appartenant au gouvernement syrien et à Stratfor ont été mises en ligne par Wikileaks, sous les titres «Syria Files» et «Global Intelligence Files». (Par principe, WikiLeaks ne fait aucun commentaire sur les sources des informations qu’il divulgue).

Une nouvelle aventure

Thordarson était au cœur de l’action, et les décharges d’adrénaline tant désirées étaient au rendez-vous. Mais les échanges avec LulzSec –qu’il avait lui-même initiés– lui donnaient soudain l’impression d’être allé trop loin. En restant en contact avec les hackers, il se demandait s’il n’était pas en train «d’enfreindre pas mal de lois».

Pendant ce temps, les médias nous disaient que le gouvernement américain avait lancé une enquête pour faire toute la lumière sur la diffusion de documents confidentiels par WikiLeaks –notamment la vidéo «Collateral Murder», les câbles diplomatiques et les rapports de guerre d’Afghanistan et d’Irak.

C’est précisément au moment où Thordarson commençait à se demander s’il n’avait pas eu tort de se retrouver mêlé à cette affaire internationale (aux enjeux pour le moins élevés) qu’il semble s’être lassé de WikiLeaks. Il l’admet aujourd’hui: à l’époque, il désirait déjà se lancer dans une nouvelle aventure.

Le 23 août 2011, aux environs de 3h30 du matin, Thordarson s’installe devant son ordinateur, chez lui, à Kópavogur: il écrit un message destiné aux services l’ambassade américaine des Etats-Unis à Reykjavik. C’est décidé: il veut devenir indic –et contrairement à Sabu, ce choix n’est chez lui aucunement motivé par les menaces des autorités.

———
De: [expurgé]@live.com

A: reykjavikdatt@state.gov

Objet: Au sujet d’une enquête criminelle américaine
Date: 23 Aoû. 2011 à 03 :33 :39 +0000

J’ai fait une recherche rapide sur Internet mais je n’ai pas trouvé de formulaire de contact fiable pour fixer un rendez-vous avec quelqu’un afin de discuter d’une enquête criminelle en cours.

La nature des renseignements qui pourraient être dévoilés lors de cette enquête ne pourra être évoquée par email.

Je demande par la présente à ce qu’on m’accorde un rendez-vous à l’ambassade américaine d’Islande, ou à tout autre endroit.

Je suis citoyen islandais.

Je peux être contacté via cette adresse mail

Ou par téléphone

00xxx-xxxxxxx

Je demande également à ce que cet email soit considéré comme confidentiel
———————–

Thordarson reçoit un coup de fil le jour-même. Selon ses dires, son interlocuteur n’est autre que le chef de la sécurité de l’ambassade de Reykjavik. L’homme lui demande de préciser l’objet de son email; Thordarson lui répond qu’il parlait de l’enquête du gouvernement américain dont fait l’objet WikiLeaks. Selon l’Islandais, le chef de la sécurité aurait alors nié l’existence de cette enquête –mais il lui aurait tout de même proposé de le rencontrer à l’ambassade. Thordarson accepte. Il se présente aux portes de l’ambassade de Reykjavik l’après-midi même, expliquant succinctement qu’il est venu livrer des informations sur WikiLeaks. Il est parvenu à se procurer une photographie du passeport de Julian Assange, et il la montre aux Américains pour prouver sa bonne foi.

La star de son propre thriller

Thordarson explique que le personnel de l’ambassade lui a alors dit qu’il ne serait peut-être jamais recontacté par leurs soins, et de ne pas s’attendre à l’être avant une semaine au moins.

Mais moins de vingt-quatre heures plus tard, son téléphone sonne à nouveau. On lui demande s’il peut se rendre à l’ambassade pour un nouveau rendez-vous. Cette fois, c’est du sérieux. La première rencontre était plutôt décontractée; on lui demande désormais de retirer sa montre et de laisser tout appareil électronique à l’accueil.

Le chef de la sécurité l’escorte à travers les rues de Reykjavik; ils font le tour du centre ville plusieurs fois de suite afin de s’assurer qu’ils ne sont pas suivis. On le fait entrer dans une salle de conférence du Reykjavik Centrum, un hôtel quatre étoiles.

Il y rencontre deux hommes –toujours selon ses dires. Ils ont l’accent américain; lui montrent leurs badges d’agents du FBI. Le procureur général islandais a reconnu que cette rencontre avait bel et bien eu lieu; dans un document publié au début de l’année, il explique qu’une poignée d’agents du FBI et de procureurs fédéraux se sont vus autoriser l’entrée du territoire après qu’un citoyen islandais a contacté l’ambassade de Reykjavik. Nous avons sollicité l’ambassade américaine à ce sujet; elle ne nous a pas répondu.

Thordarson explique qu’il s’est senti brusquement mal à l’aise:

«Une seule pensée tournait en boucle dans ma tête: “Bordel, mais qu’est-ce que je fous là?”»

Mais ses doutes se sont vite dissipés, et il n’a pas tardé à savourer pleinement l’expérience –on aurait presque dit qu’il se prenait pour la star de son propre thriller d’espionnage.

Il affirme que le FBI lui a pose une série de questions, «pour vérifier qu’il ne racontait pas de conneries». On a fini par lui demander ce qu’il savait au sujet de Lulzsec, et il a décrit la conversation en ligne qu’il avait eue avec Sabu. Thordarson l’ignorait à l’époque, mais le FBI avait très vraisemblablement suivi leurs échanges; en tant qu’indic, Sabu utilisait un ordinateur portable fournit par le gouvernement; selon certains témoignages, son activité en ligne était surveillée 24 heures sur 24. De fait, le Bureau s’était entretenu avec les autorités islandaises deux mois plus tôt pour les mettre en garde contre une attaque informatique potentielle contre l’infrastructure islandaise –quelques jours après que Thordarson donne cette fameuse «mission» aux hackers de LulzSec, toujours selon ses dires.

Thordarson savait tout des échanges avec Sabu, et il y avait lui-même participé; les agents étaient convaincus. L’Islandais explique que de nouvelles rencontres ont eu lieu à Reykjavik pendant les quatre jours suivants; à chaque fois, le rendez-vous avait lieu dans un hôtel différent. Ils lui ont posé des questions sur des personnes affiliées à WikiLeaks, et sur les activités d’Assange (à l’époque, l’Australien résidait à Ellingham Hall, dans la campagne anglaise; il avait été libéré sous caution et contestait son extradition vers la Suède). Thordarson explique que les agents lui ont posé des questions sur les dispositifs de sécurité –techniques et physiques– de WikiLeaks et sur l’emplacement des serveurs de l’organisation. Ils lui ont également demandé s’il connaissait des personnes liées à WikiLeaks qui seraient susceptibles d’accepter un poste d’informateur si le FBI le leur proposait.

Les ordinateurs du gouvernement syrien

Mais le 30 août 2011, plusieurs jours après l’arrivée du FBI sur le territoire islandais, le gouvernement doutait déjà du bien-fondé de la présence des autorités américaines. Le ministre de l’Intérieur de l’époque, Ögmundur Jónasson, m’a expliqué que les autorités islandaises avaient d’abord pensé que le FBI était venu enquêter sur l’attaque imminente des hackers de LulzSec contre les systèmes informatiques du gouvernement. Lorsqu’ils ont compris que l’objectif des agents était en fait de récolter autant de renseignements que possible sur WikiLeaks, ils leur ont demandé de quitter le territoire dans les plus bref délais.

Lorsque j’évoque ce fiasco, Ögmundur Jónasson m’explique qu’il estime que les agents «cherchaient à monter un coup contre Julian Assange. Et ils voulaient que les autorités islandaises les aident à mener cette tâche à bien».

Quelques mois plus tôt, DataCell, l’allié de WikiLeaks, avait accusé le gouvernement islandais de chercher à nuire à l’association lanceuse d’alerte –mais en flanquant le FBI à la porte du pays, le ministère de l’Intérieur avait sérieusement ébranlé cette théorie.

Cette décision est d’ailleurs un exemple frappant du soutien indéfectible dont bénéficiait WikiLeaks en Islande depuis 2009; l’association avait révélé une affaire de crédit controversé au sein de Kaupthing, banque qui avait été au cœur de la crise économique islandaise. Le FBI ne pouvait plus rencontrer Thordarson en Islande. Il dit s’être entretenu avec des agents au Danemark (trois fois); ils l’auraient également fait venir au Etats-Unis (une fois). Le thème était toujours le même: WikiLeaks. Pendant cette période, Thordarson affirme que le Bureau lui a versé 5.000 dollars pour couvrir ses dépenses et compenser sa perte de revenus.

Thordarson est resté en contact avec WikiLeaks, mais il envoyait régulièrement –et secrètement– des informations au FBI. A l’en croire, il leur a un jour annoncé qu’il prévoyait de rendre visite à Assange dans sa résidence d’Ellingham Hall dans le Suffolk, où [Assange était retranché, NDLE]. Une aubaine pour le FBI, qui comptait bien tirer parti de ce séjour. Les agents lui ont demandé de porter un dispositif d’enregistrement et de copier les données présentes sur les ordinateurs portables de l’équipe de WikiLeaks. Selon lui, le FBI voulait entendre Assange «dire quelque chose de compromettant à propos de LulzSec». Mais il a refusé de porter le dispositif, et a expliqué à ses contacts qu’il lui serait impossible de copier les disques durs: «à Ellingham, tout le monde dort avec son PC, littéralement parlant».

Pour Thordarson, impliquer Assange dans les activités illégales de LulzSec, c’était aller trop loin; ceci dit, la récolte de renseignements -pratique tout aussi douteuse- ne lui posait absolument aucun problème. Il est resté en contact avec LulzSec; ses emails montrent qu’il communiquait au FBI des copies de ses conversations avec Sabu. Il ignorait alors que le FBI connaissait déjà la nature de leurs conversations: Sabu était indic, lui aussi.

Une conversation en ligne de novembre 2011 s’avère particulièrement intéressante. Sabu explique à Thordarson que Lulzsec est parvenu à s’infiltrer dans des ordinateurs du gouvernement syrien. Il montre des extraits d’emails volés à l’Islandais, et lui dit vouloir livrer une mine de documents à WikiLeaks. Un peu plus tard, Thordarson demande à Sabu s’il a réfléchi à leur proposition; WikiLeaks aurait alors pour projet de le «recruter». Aucun des deux hommes ne semble conscient du fait qu’ils sont tous deux indics pour le compte du FBI.

«On s’est [infiltrés] dans le serveur de messagerie central d’un certain gouvernement, et on va pas tarder à fuiter une putain de masse d’infos, écrit Sabu. Vous êtes sûrs que vous ne voulez plus fuiter d’infos, les gars?»

Thordarson répond quelques minutes plus tard:

«Est-ce que J [Assange] t’a proposé de devenir membre à part entière?»

Sabu répond:

«Il m’a envoyé un mail à ce sujet, mais on a pas eu l’occasion d’en parler. J’imagine qu’il est trop occupé, ou qu’il fait gaffe, je sais pas. Mais dis-lui qu’on a intercepté 92 GB de mails du .gov.sy [gouvernement syrien], ça pourrait être l’une des plus grosses fuites de l’histoire.»

Un compte au nom d’Ibrahim Mohammad

En mars 2012, un reportage explosif de Fox News a révélé que Sabu était informateur. Thordarson n’a pas été particulièrement surpris. Il explique qu’à chaque fois qu’il leur livrait des informations sur le hacker, les agents du FBI n’avaient jamais l’air véritablement intéressés; il s’agissait pourtant du chef de file d’un groupe qui avait revendiqué l’attaque de plusieurs sites Web appartenant au gouvernement américain ainsi qu’à des sociétés internationales, dont Sony et News International. Il était clair qu’ils ne désiraient qu’une chose: des informations qu’aucune autre source ne pouvait leur fournir. Des informations sur le fonctionnement interne de WikiLeaks.

Peu avant son avant-dernière rencontre avec les autorités américaines, en février 2012, Thordarson explique qu’on lui a demandé de nouer des relations avec des personnes proches de WikiLeaks afin de récolter des informations pour le Bureau. Il a reçu un email de celui qu’il présente comme son contact principal (qui avait pour pseudonyme «Roger Bossard») sur un compte créé par le FBI au nom d’«Ibrahim Mohammad». Le message enjoignait Thordarson à «discuter avec les personnes dont nous avons parlé au téléphone» et ce afin de «prendre un peu d’avance avant notre rencontre».

Quelques semaines plus tard, on lui payait un aller-retour pour Washington DC. Selon ses dires, on l’aurait alors installé dans un hôtel Marriott d’Arlington (Etat de Virginie), non loin d’un grand jury chargé –au moins depuis le début de l’année 2011– de collecter les éléments de preuves sur l’affaire WikiLeaks dans le cadre d’une enquête criminelle visant l’organisation lanceuse d’alerte. Une rencontre a eu lieu dans une salle de conférence de l’hôtel; on lui a posé des questions sur une foule d’ex-bénévoles ou employés de WikiLeaks, quels qu’aient été leurs postes au sein de l’association –parmi lesquels la députée islandaise Birgitta Jónsdóttir, l’éminent expert en sécurité informatique Jacob Appelbaum, et James Ball, reporter au Guardian et ancien membre de l’équipe d’Assange. Selon Thordarson:

«Ils voulaient absolument savoir tout ce qu’il y avait à savoir sur ces gens.»

Un téraoctet de données

A l’en croire, la plupart des informations qu’il leur a livrées «étaient connues de tous»; mais il admet leur avoir communiqué quelques adresses email, des informations quant à des comptes de messagerie instantanée et des numéros de téléphone. Des informations précieuses pour les autorités: elles peuvent s’en servir pour mettre des téléphones et des boîtes de messagerie sous surveillance. Depuis 2010, les emails –entre autres moyens de communication– de plusieurs individus liés à WikiLeaks sont surveillés dans le cadre de l’enquête du FBI.

Au terme de l’entretien de Washington, la pêche avait été bonne pour le gouvernement américain; Thordarson avait livré une somme de renseignements des plus conséquentes sur WikiLeaks. Mais le plus gros coup de filet restait encore à venir.

Thordarson affirme avoir rencontré le FBI pour la dernière fois 18 mars 2012, à Aarhus, Danemark. Avant l’entretien, il avait échangé des emails avec son fameux «contact», et il avait été convenu qu’il en profiterait pour leur livrer des disques durs remplis de copies de discussions en ligne, de photographies et d’autres données relatives à WikiLeaks. A en juger par ce reçu du département de la Justice –qui lui aurait été remis par le FBI– il leur a livré huit disques durs contenant environ un téraoctet de données– soit l’équivalent approximatif de mille exemplaires de l’Encyclopedia Britannica. (Le ministère de la Justice du Danemark a-t-il autorisé les agents du FBI à rencontrer Thordarson sur son territoire? Il se refuse pour l’heure à tout commentaire, arguant qu’il ne peut, par principe, se prononcer sur «telle ou telle affaire en particulier».)

En consultant la boîte mail de Thordarson, on se rend compte qu’une fois en possession des disques durs et des mots de passe permettant d’y accéder, les agents ont cessé de répondre à ses messages de façon régulière et ont répondu par la négative à chaque fois qu’il a proposé de les rencontrer de nouveau. (Apparemment, la soif d’aventure de l’Islandais n’était pas encore étanchée.) Ils ont continué de lui proposer d’envoyer tous renseignements relatifs à WikiLeaks sur une boîte postale d’Arlington, non loin du département de la Justice et du siège du FBI, mais ils ont fini par faire machine arrière; ils avaient alors de bonnes raisons de penser que sa couverture n’allait pas tarder à voler en éclats.

Tensions au sein du FBI

Peu après l’ultime rencontre au Danemark, un agent (présumé) lui écrit:

«On m’a dit que J [Assange] avait ton ordinateur portable. Pourrait-il y trouver une référence à notre relation?»

Certains éléments montrent que l’infiltration de WikiLeaks était la source de tensions internes au FBI; cette tactique était controversée, et ce notamment parce que WikiLeaks était un diffuseur de contenu. Les associations de défense de la liberté de la presse avaient immédiatement condamné l’enquête gouvernementale visant Assange et ses collègues.

Au début de l’année 2012, après une période pendant laquelle tous les emails de Thordarson sont restés lettres mortes, son «contact» au sein du FBI lui a écrit, expliquant que «des problèmes d’ordre bureaucratique m’ont empêché de maintenir le contact». Et d’ajouter:

«Notre relation est jugée problématique par certaines personnes. C’est loin d’être une affaire ordinaire. Mais ces inquiétudes ne sont pas les miennes et je m’emploie à les dissiper de manière à ce que nous puissions continuer à nous parler.»

A l’époque, Thordarson avait lui aussi son lot de problèmes. Il s’était retrouvé embringué dans un conflit des plus sérieux avec WikiLeaks à la fin de l’année 2011, une histoire d’argent. Il y avait désormais l’orage dans l’air entre Assange, WikiLeaks et lui –l’Islandais s’est alors vu retirer son poste de bénévole.

L’épisode a peut-être alimenté sa soif d’espionnage interne. Thordarson fut accusé d’avoir détourné environ 50.000 dollars au sein d’une boutique qu’il avait contribué à créer pour lever des fonds. Il admet s’être servi dans la caisse mais nie avoir commis un vol. Il prétend avoir utilisé l’argent pour couvrir des dépenses que WikiLeaks devait lui rembourser. La police islandaise est en train d’enquêter sur l’affaire.

En février, le procureur général d’Islande a publié une chronologie détaillée des séjours du FBI au cours de l’année 2011. Ces informations mettent en lumière les circonstances entourant le départ forcé des autorités américaines après leur tentative de collecte de renseignements relatifs à WikiLeaks. Le même mois, Thordarson a été convié à une réunion à huis clos organisée par des membres du parlement islandais; il s’agissait de prendre la mesure de sa collaboration avec le FBI. La presse islandaise en a déduit que c’était lui qui avait amené le FBI à se rendre en Islande en août 2011.

Des aveux à Assange

Thordarson explique qu’à ce stade, il n’avait plus le choix: il lui fallait tout avouer à WikiLeaks. Il dit avoir donné à Assange la liste de toutes les données qu’il avait fournies au FBI; il aurait également fourni à WikiLeaks toute la correspondance qu’il a entretenue avec les agents (présumés). A l’en croire, Assange «n’était pas content», ce qui n’est guère surprenant.

Hrafnsson, le porte-parole de WikiLeaks, m’a expliqué que le comportement de Thordarson était éminemment «pathologique», et que son recrutement par le FBI (qui n’a pas encore été prouvé) était la preuve de la «persécution incessante» que le gouvernement américain faisait subir à WikiLeaks.

Thordarson ne semble pas particulièrement perturbé par la controverse qu’il a provoquée. Il travaille désormais pour des sociétés proposant des entraînements en sécurité et en protection rapprochée (en Islande et au Danemark), mais il ne pense pas que sa relation avec le FBI soit «officiellement interrompue». Il affirme que ses contacts au sein du Bureau lui ont dit qu’on pourrait lui demander de témoigner devant un tribunal dans l’affaire WikiLeaks. Le département américain de la Justice s’est refusé à tout commentaire quant à Thordarson, mais a confirmé que son enquête sur WikiLeaks suivait encore son cours.

Le gouvernement américain finira peut-être par tenter de traduire Assange en justice, et le FBI l’a très certainement encore en ligne de mire. Les avocats du fondateur de WikiLeaks pensent que la saisie d’un grand jury a peut-être déjà abouti à sa mise en examen, mais que cette dernière est tenue secrète. L’Australien demeure donc entre les quatre murs de l’ambassade de l’Equateur, à Londres, de peur d’être extradé et incarcéré aux Etats-Unis. Cette perspective ne semble pas peser sur la conscience de Thordarson.

Nous avons longtemps discuté de la période où il espionnait Assange pour le compte du FBI. Il n’a jamais exprimé le moindre remord; sa voix n’a jamais tremblé. Sauf une fois, au détour d’une phrase:

«Lorsqu’on entre dans le cercle rapproché de Julian, on se rend compte qu’il est très prévenant avec ses amis.»

Ryan Gallagher

Traduit par Jean-Clément Nau

slate.fr

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