Interview du Dr LO Gourmo Abdoul

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 » Aujourd’hui nous assistons à la même attitude de fuite en avant qui consiste pour le Chef de l’Etat à imposer son point de vue à la classe politique pour que les choses se fassent suivant son rythme  »

Fraichement élu vice-président de l’UFP, à l’issue du troisième congrès du parti qui s’était déroulé du 27 au 29 décembre dernier, Lô Gourmo Abdoul, évoque dans cette interview exclusive accordée à l’Eveil-Hebdo, les sujets brulants de l’actualité du pays et de la région. L’homme connu pour son franc-parler légendaire et son charisme, n’hésite pas à tirer à boulets rouges sur l’actuel régime et à donner quelques conseils pour dépasser le bourbier malien.

Eveil hebdo: A l’issue de votre 3e congrès ordinaire, il a été procédé au renouvellement de vos instances. Le rajeunissement de la direction est la raison évoquée par certains, tandis que d’autres mettent l’accent sur l’émergence de nouvelles personnalités ou cadres essentiellement motivés par des raisons électoralistes. Pouvez-vous nous éclairer à ce sujet ?

Lô Gourmo: Effectivement, notre congrès est intervenu dans un moment très particulier de l’histoire du pays. C’était surtout un congrès destiné, pour notre parti, à assoir d’avantage ses orientations, renforcer sa ligne et procéder aux changements nécessaires sur le plan de ses structures et des institutions. Concernant ce dernier aspect, notre parti avait un double objectif. D’une part renouveler ses cadres dirigeants dans la mesure où cela était absolument nécessaire et d’autre part, assurer la continuité dans la mesure où celle-ci était également nécessaire. Le renouvellement des cadres vient du fait qu’il y a eu beaucoup de nouveaux arrivants dans le parti depuis le précédent congrès.
Il y a une forte demande chez les jeunes, les femmes et les cadres intermédiaires qui se sont beaucoup dépensés dans le parti et qui avaient besoin d’une plus grande visibilité et d’être mis à des postes de commandement leur permettant d’exprimer tout leur talent et d’affirmer avec plus de vigueur le rôle qu’ils jouent dans le développement de notre parti. Cet aspect est extrêmement important pour une formation politique comme la notre, qui est un parti qui aspire au changement du pays, incarné dans l’histoire très longue du pays et qui jouit d’un enracinement historique beaucoup plus grand que l’immense majorité des partis politiques existant dans ce pays. Pour cela, il était absolument nécessaire que notre parti reflète les évolutions sociologiques de notre pays, la progression de nouvelles catégories sociales notamment celles des femmes et des jeunes.
Nous nous sommes attachés à le faire et de ce point de vue là, le parti a réussi le défi en procédant à ce renouvellement dans toutes les instances notamment les instances centrales que cela soit le bureau exécutif qui est l’instance des commandements stratégiques et également le comité permanent qui est le comité de direction à l’intérieur du bureau exécutif. C’est l’occasion aussi de citer un renouvellement très important qui est celui du conseil national lequel pour nous joue le rôle de parlement du parti. C’est donc cette représentation plus élargie qui permet d’être plus à même de refléter ce qui s’exprime dans notre société surtout à l’intérieur du pays ; de refléter les tendances chez les jeunes, les femmes, les paysans, les ouvriers, les intellectuels, les cadres … et donc de faire en sorte que notre parti, à travers le conseil national, qui est une instance élargie soit le baromètre des évolutions sociales de notre pays à l’intérieur de notre parti.

Maintenant, le deuxième volet de ces changements concerne la continuité, car contrairement à ce que certains ont imaginé, ce n’est pas le produit d’une quelconque remise en cause d’une ligne passée au contraire nous avons conservé ce qu’il y a d’essentiel dans notre parti, ses orientations patriotiques, progressistes en tant que parti de changement en profondeur de la société. Nous avons donc à travers ce nouvel apport voulu exprimer cette continuité en maintenant les camarades qui sont des camarades historiques à des postes clés qui permettent de garder en quelque sorte le temple pour maintenir les orientations fondamentales. C’est ainsi qu’au niveau du bureau exécutif nous avons maintenu le président, certains vice-présidents. C’est la même chose pour le conseil national qui a été renouvelé ainsi que la commission nationale d’éthique et d’obligation dont l’une dirigée par Bâ Bocar Moussa et l’autre par Daffa Bakari, qui sont donc des personnalités historiques et des piliers de notre parti, qui sont restés à la place qu’il faut pour pouvoir garder l’empreinte de la continuation.

Les nouveaux arrivants, quant à eux, ont eu la part qui leur revenait. Ils sont arrivés, pour la plupart, depuis 7 ans au moins, on parle notamment du vice-président Ould Khlil, qui a joué un rôle très important au cours de ces dernières années pas seulement au Tagant mais qui nous a été d’un grand apport au niveau du fonctionnement du parti, ce qui lui a valu cette promotion à l’intérieur des nouvelles instances. De ce point de vue là, notre vision est dictée par la nécessité d’assurer les objectifs, de la poursuite de notre action révolutionnaire en tant que parti de changement. L’électoralisme n’a jamais été notre préoccupation, si c’était le cas les choses ne se seraient pas passées de cette façon. Evidemment, nous sommes un parti électoral, qui participe aux élections en général. Nous sommes un parti démocratique pluraliste c’est-à-dire qui accepte le jeu démocratique depuis que nous sommes sortis de la clandestinité et de ce point de vue là tout ce qui peut nous renforcer et nous mettre à la place qu’il faut sur le champ électoral du pays nous le faisons. Mais nous ne le ferons pas au détriment de nos principes, de nos orientations stratégiques, des valeurs et des principes qui sont à la base de notre existence en tant que parti historique.

Eveil Hebdo: Où en est le dialogue avec la majorité présidentielle?

L.G: Nous avons formulé dans le cadre de la COD, notre vision qui est celle qui consiste à dire que rien ne pourra être fait dans ce pays hors des solutions convenues dans le cadre de dialogue, qui est celui prévu d’ailleurs pour la sortie de crise par l’accord de Dakar signé en présence de la communauté internationale. Il s’agit là d’une option fondamentale qui nous a amené dans ce cadre à engager un processus qui était supposé nous mener à la fin de l’organisation d’élections libres, démocratiques et transparentes et consensuelles, à un dialogue avec Ould AbdelAziz ou le pôle présidentiel. Ce dialogue n’a pas abouti parce que le Président Ould AbdelAziz a préféré tourner le dos à ce dialogue parce qu’il n’a jamais été apparemment réellement décidé à le faire comme on l’avait vu au lendemain des accords de Dakar. On l’a vu tergiverser avant de le voir totalement changer de direction et choisir une autre voie que celle qui avait été convenue avec le reste de la communauté internationale à savoir un dialogue effectif, élargie et inclusif pour utiliser la formule. Il choisit un autre dialogue, d’ailleurs il faut reconnaitre que même ce dialogue qu’il a choisi n’a pas réellement débouché sur un esprit de compromis et de consensus capable de nous sortir de la crise actuelle. Parce qu’au-delà des conclusions formelles aujourd’hui on a tellement de mal à le voir mettre en œuvre que des initiatives se sont multipliées y compris dans le camp qui était favorable à un dialogue et qui est unilatérale car sans la COD.
Il y a eu des initiatives venues même de la majorité en tout cas du pôle présidentiel, il y a eu également d’autres initiatives comme celles de Messaoud, qui est une initiative structurante pour la sortie de la crise dans notre pays. Et par rapport à laquelle, nous au sein de l’UFP, nous nous montrons extrêmement ouverts et d’ailleurs aussi au sein de la COD nous nous montrons extrêmement ouverts pour voir sur quelle base nous pouvons rechercher à sortir de l’impasse dans laquelle on se trouve. Apparemment les signaux qui viennent du pouvoir sont des signaux négatifs. On a vu le Premier Ministre dans son discours de politique générale prononcé, devant l’Assemblée Nationale, dire qu’il n’y a rien à dialoguer en tout cas par rapport à la mise sur pied d’un gouvernement d’union nationale de transition alors que nous nous pensons que c’est le B.A.-BA d’une sortie de crise parce qu’il n’est pas question que nous ayons le même schéma du 06/06. Aujourd’hui nous assistons à la même attitude de fuite en avant qui consiste pour le Chef de l’Etat à imposer son point de vue à la classe politique pour que les choses se fassent suivant son rythme. A l’UFP nous pensons que c’est extrêmement dangereux et que cette attitude ne mène nulle part. Quand bien même qu’il aille jusqu’au bout, il ira juste jusqu’au bout de l’isolement ou d’absence de solution aux problèmes. Puisque sans le dialogue il n’y a pas de solution au problème. C’est ce que tout le monde a compris et c’est pour cela d’ailleurs que nous invitons toute la classe politique mauritanienne à s’assoir autour d’une table pour chercher les voies et moyens pour la sortie de crise. Voilà la disposition de l’esprit de l’UFP, comme celle de la COD, voilà ce qui n’est pas la disposition d’esprit d’Ould AbdelAziz voilà ce qui est la disposition des autres partis y compris certains partis de la majorité. C’est également cela la disposition du président de l’Assemblée nationale et de la CAP à qui nous rendons hommage pour le sens du compromis qu’elle essaie aujourd’hui d’initier et de mettre en œuvre.

Eveil Hebdo: Est ce que vous n’êtes pas fourvoyés sur la question de la santé du président, alors que ce dernier semble aller bien et avoir repris ses activités ?

Lô Gourmo: Aujourd’hui si le Président Ould AbdelAziz a repris ses activités c’est-à-dire que la question de la santé ne se pose pas. Nous n’avons pas posé la question de la santé d’un point de vue personnel, au contraire nous avons toujours souhaité et ce depuis le premier jour un prompt rétablissement au Chef de l’Etat. Mais nous distinguons le Chef de l’Etat en tant qu’individu, et citoyen mauritanien par rapport auquel nous avons toujours souhaité qu’il se porte mieux, et le Chef de l’Etat qui a une charge lourde de diriger un peuple qui est confronté à des menaces, des dangers, des risques graves notamment les risques du Mali et par rapport auquel il faut que nous sachions sur quelle voie nous sommes et à quoi nous en tenir. Il y a eu un cafouillage énorme en terme de communication dès le premier jour des incidents c’est pour cette raison que nous avions demandé dans ces conditions un éclaircissement sur les circonstances de cet accident. Maintenant, le Chef de l’état est revenu, on l’a vu s’exprimer et vaquer à ses occupations présidentielles, c’est très bien. Nous sommes contents sur le plan humain que cela soit ainsi. Pour le reste ce que nous réclamons justement de lui c’est une clarification de ce qui est arrivé lors des événements du 13 octobre dernier. Parce qu’il y a des problèmes de sécurité évidents qui entourent les conditions dans lesquelles l’accident est survenu. On ne peut pas faire comme si de rien n’était car certains aspects de ce qui a été dit concernant les conditions de l’accident ne sont pas crédibles. En tout cas cela pose des zones d’ombre pour lesquelles il faut les lever pour l’avenir de notre pays parce que c’est un problème de sécurité. Ould AbdelAziz s’est toujours présenté comme l’homme fort de la sécurité du pays or nous avons un problème manifeste autour de la sécurité de sa personne qui est à la charge de l’Etat mauritanien. Nous avons un véritable problème de ce point de vue là et ce problème reste encore non soumis au débat ou à la discussion. Il est frappant de voir qu’à l’Assemblée Nationale, il n’y ait pas eu de débat là-dessus. Dans un pays démocratique normal, on aurait su ce qui s’est passé ou on aurait accepté d’engager une discussion autour de ce problème pour pointer les responsabilités pour que cela ne puisse plus se répéter pour qu’on puisse ensemble tirer les leçons pour demain pour que à quelque chose malheur serve.

Sa garde présidentielle n’a pas joué le rôle qui a été le sien. Dans n’importe quel pays un chef d’état à qui cela se serait arrivé, la moindre des choses c’est de vider cette garde qui l’entourait et de repenser la garde présidentielle pour le moins. Il y a un véritable problème d’organisation et d’institution. Au-delà de son cas à lui, cette situation pose le problème de l’organisation générale de nos forces armées, de l’organisation de nos forces de sécurité car on a l’impression qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Ce problème s’était posé dans le cadre du dialogue et qui était l’un des points cités dans l’accord de Dakar.

Eveil Hebdo: Que pensez-vous de l’évolution de la situation au Mali, avec notamment les premières frappes de l’armée française contre les groupes armés qui contrôlent le nord de ce pays ?

Lô Gourmo: Pour le Mali, vous avez vu que les choses se précipitent. Tout le monde s’attendait à ce que quelque chose se fasse, il y avait deux points de vue, fallait-il intervenir ou continuer le dialogue. Au sein de notre parti, nous étions favorables au dialogue mais dans le respect de l’intégrité territoriale du Mali, du respect des institutions de ce pays et de sa vie démocratique. Il faut dialoguer avec les mouvements et les partis qui ont des revendications politiques. Pour le reste s’il s’agit d’opérations de types  » djihadiste  » international destinées à créer une situation d’instabilité dans toute la sous-région et qui emporterait la vie démocratique de la sous-région, il est clair que cela n’est pas acceptable et les opérations d’en ce moment le montrent. On ne connait pas l’issue de cette situation, et aucun pays de la sous-région ne risque d’en sortir indemne. Nous attirons cependant l’attention des puissances intervenantes qu’elles ne peuvent pas intervenir avec leur agenda propre avec simplement l’idée de faire valoir leurs droits et leurs intérêts à elles. Nous pensons que c’est l’intérêt du peuple malien et celui de la sous-région qui doivent prévaloir. C’est pour cela que nous avons d’ailleurs voulu que cette question de la sécurité sous-régionale soit prise en charge par l’ensemble des pays de la sous-région. Car la question de la sécurité au nord Mali n’est que l’expression de l’insécurité de la sous-région qui doit être prise en charge par les Etats de la sous-région. Cela n’a pas été le cas manifestement à cause de l’incompétence de certains dirigeants de la sous-région c’est pour cela que c’est d’autres qui le font à notre place c’est très dommage et c’est même désespérant de le penser parce que nous aurions voulu que notre région échappe à des jeux de calcul des puissances.
Mais c’est dernières jouent le rôle qui est le leur aujourd’hui celui de faire la police de la sous-région. D’un autre coté fallait-il laisser ces groupes marcher sur Bamako et avoir un Etat à l’échelle du Mali qui est énorme avec les risques de la déstabilisation de la sous-région, je pense bien que non. C’est donc ce réalisme qu’il faut avoir à l’esprit et nous pensons que la meilleure des choses aurait été qu’un dialogue permette de dissocier les aspects politiques internes de la crise malienne notamment les statuts de la communauté Touaregs et d’autres communautés dans le nord, la question de la démocratie et celle des valeurs sociales ainsi que des croyances sociales des populations concernées de discuter pour savoir les reconnaitre dans une recomposition du Mali sur la base de la démocratie.
Il y a aussi le problème de ce mode de gouvernance puisque ce qui passe à Bamako loin du nord montrait bien qu’il y avait des problèmes énormes de gouvernance à l’intérieur de l’establishment malien. Tout cela exprime le fait que la crise malienne est un résumé de la crise au niveau de la sous-région. A l’échelle caricaturale, le Mali représente tous les risques que l’on connait dans les différents pays de la sous-région. La France a longtemps clamé sa volonté de ne pas intervenir mais c’est parce que les pays de la sous-région ont trainé les pieds. L’intervention de la France pour arrêter le rouleau-compresseur  » jihadiste  » en direction de Bamako, quelque soit les pincements au cœur que cela peut donner, apparait objectivement comme difficilement contournable et évitable. L’idéal serait que la CEDEAO reprenne très vite son initiative et que l’armée malienne reprenne sa place dans le jeu de sa propre sécurité. L’idéal serait que la classe politique malienne soit plus consensuelle, plus intelligente dans sa manière d’aborder les choses et plus réaliste dans la façon de mener les choses, ce n’est que dans ce contexte qu’une solution fiable et durable pourrait se trouver.

Enfin j’ose espérer que nous nous pourrons trouver une formule de compromis et de consensus national dans ce pays nous permettant d’éviter la crise surtout dans le contexte du Mali. Je ne sais pas si on se rend compte que nous ne sommes pas entrés dans n’importe quelle guerre et que cela ne se déroule pas en Afghanistan mais pas loin de Bassiknou. Et cette situation peut même se transporter au-delà de nos frontières. C’est une situation extrêmement critique et grave et qu’il serait mieux que les mauritaniens se ressaisissent pour trouver une solution de compromis afin de sortir de la crise actuelle.

Propos recueillis par M.D

L’Eveil-Hebdo

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