Mohamed Ould Horma Ould Abdi, ancient inspecteur général d’Etat au Calame: ‘’On n’aura pas de contrôle efficace et digne de ce nom, tant qu’on embauche, pour ce métier, qui l’on veut. Il faudrait, à l’instar de certains pays, instaurer un concours national des plus durs, pour le recrutement des contrôleurs’’

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L’évocation de son nom suffisait, seul, à faire trembler tous ceux qui géraient les deniers de l’Etat. L’homme était connu pour sa rigueur et sa rectitude. L’odeur de l’argent le laissait de marbre, sinon cet inspecteur général d’Etat allait rouler dans l’or, comme tant de cadres qui ont saisi l’opportunité de s’enrichir, sans vergogne, sur le dos des contribuables mauritaniens. Ceux qui sont tombés dans ses filets étaient prêts à « casquer dur » pour éviter la prison ou la vindicte populaire. Face son intransigeance, ses parents et proches étaient, eux aussi, sollicités pour influer sur sa position. Peine perdue ! L’homme était inflexible, convaincu de la justesse de sa mission. L’indépendance d’esprit n’est certes pas un vain mot chez ce cadre. Spartiate, l’homme ne cessait de faire les cent pas, sans dévier, entre son bureau et son domicile de l’ilot C. Sous son magistère, il a contribué à renflouer les caisses de l’Etat, grâce aux remboursements des montants détournés. Pour ne pas créer trop de vagues, Ould Horma a surtout mis l’accent sur l’approche préventive, face au cancer qui gangrenait les deniers publics. Un combat de titans et son court passage à la tête de l’institution aura, quand même, permis de secouer le mammouth.

– Le Calame : Vous venez de prendre part au colloque sur la lutte contre la corruption, organisé par l’Union Pour la République (UPR). Votre intervention a été très appréciée. La croisade engagée par le pouvoir de Mohamed Ould Adel Aziz peut-elle vaincre cette délinquance financière ?

– Mohamed Horma Ould Abdi : Pour combattre un fléau, il faut aiguiser l’arme la plus efficace pour le détruire. En aiguisant l’arme, il faudrait, aussi, agir sur l’environnement où se meut le fléau, le préparer, en quelque sorte, pour que cette guerre se passe dans les conditions assurant le plus ferme et rapide succès. Cependant et d’un point de vue purement technique, la corruption et la gabegie subsisteront, tant qu’on n’aura pas obtenu l’indépendance totale, consacrée par une réglementation, de l’organe de contrôle qui combat ces fléaux. Il faut que celui qui dirige cet organe de contrôle ait un mandat pour exercer, en toute impartialité, son métier, au minimum pendant sept ans. Si l’inspecteur général a peur d’être destitué de son poste à tout moment, il ne peut pas faire son travail correctement.

Mais l’indépendance, à elle seule, ne suffit pas. Voyez la Cour des comptes : son indépendance est même consacrée par la Constitution, son président dispose d’un mandat de quatre ans, depuis 2006, et, pourtant, ce fléau n’a pas été éradiqué. Le deuxième point à rénover, alors, est la méthode de contrôle. Il faut en finir, définitivement, avec la méthode de contrôle a posteriori avec laquelle agissent nos organes de contrôle. Contrôler une gestion déjà passée, une année, voire deux ou trois, après que le drame éventuel ait eu lieu, est loin d’être efficace. Nous serons beaucoup plus performants si nous contrôlons pendant que la dépense s’exécute ou, même, au stade de l’idée de dépenser (contrôle préventif) : si celle-ci est bonne, on la laisse s’achever, si elle se révèle, par contre, mauvaise ou en instance d’être détournée, on l’annule, avant son paiement.

Tout ce qui précède reste limité, tant qu’on ne prend pas les dispositions nécessaires pour recruter des contrôleurs d’une grande honnêteté et d’une compétence avérée, conciliant niveau de formation initiale et, surtout, années d’expérience. On n’aura pas de contrôle efficace et digne de ce nom, tant qu’on embauche, pour ce métier, qui l’on veut. Il faudrait, à l’instar de certains pays, instaurer un concours national des plus durs, pour le recrutement des contrôleurs. Une fois choisis, les contrôleurs doivent être astreints à une formation continue – je dirais même : quotidienne – dans tous les domaines à contrôler. Il n’est pas normal d’envoyer des agents contrôler des secteurs (pêche, pétrole, mines etc.) dont ils ignorent tout ou presque.

Pour parachever le dispositif de contrôle efficace qu’on cherche, il faut, évidemment, en cesser avec l’impunité ; sanctionner mais une sanction juste, applicable à tous, et à laquelle adhère, principalement, le gestionnaire incriminé. Pour cela, il faut que l’organe de contrôle élabore des rapports de contrôle suffisamment argumentés et les transmettre directement, sans s’en référer à une autorité administrative quelconque, au juge compétent (juge pénal, pour les détournements ; juge financier et Cour des comptes, pour les fautes de gestion). Le juge instruit de nouveau le dossier et inculpera ou acquittera la personne en cause, dans les plus brefs délais et loin de ce qui est observé, maintenant, avec des détentions préventives qui n’en finissent jamais et des personnes mises en cause libérées sans jugement. Tout ceci n’est, malheureusement et en grande partie, que la conséquence de rapports de contrôle mal ficelés.

Enfin et dans le cas particulier de la Mauritanie, il faut actualiser les textes réglementaires et, si besoin, en initier de nouveaux, liés à la gestion des deniers publics. La plupart date des années 60, 70 et début des années 80. Il s’agit de permettre, au juge, d’apprécier les faits qui lui sont soumis, par rapport à des normes préétablies. Faute de quoi, le juge est contraint de chercher, par lui-même, ce qui pourrait emporter sa conviction intime ; c’est ce qui retarde l’issue des procès financiers et les engloutit dans des procédures sans fin de liberté provisoire.

En conclusion, je vois, personnellement, dans la lutte contre la corruption et la gabegie, un problème plus technique que de tel ou tel pouvoir. Certes, la volonté politique est vraiment nécessaire – fondamentale même – mais elle doit se manifester par des actions concrètes, comme précédemment décrit. Il faut, à mon avis, réformer en profondeur et dans le sens de l’efficacité, un système de contrôle d’une autre époque.

– Après quelques années de lutte contre ce fléau, pensez-vous que les Mauritaniens sont suffisamment convaincus de la nécessité d’éradiquer la corruption et le détournement des deniers publics ou qu’ils sont, tout simplement, embarqués dans une opération de communication du pouvoir ?

– Je crois que tout le monde, même mondialement, est convaincu de la nécessité de combattre ce fléau ; tous les pouvoirs ont voulu le combattre car il est la négation même de leur existence. Mais ce qui a achoppé, ce sont les moyens appropriés pour y parvenir, moyens qui, selon moi, passent par ce qui est dit ci-haut.

– Nos différents organes de contrôle ont-ils des missions claires et des moyens adéquats, pour s’acquitter correctement de leur mission ? N’avez-vous pas l’impression qu’il ya trop d’organes de contrôle ?

– Le problème ne réside pas dans l’unicité ou la pluralité des organes de contrôle. Il y a toujours matière à contrôler, pour tous ceux-ci. Mais ils doivent avoir des méthodes efficaces, rapides et mieux adaptées à un monde en perpétuel mouvement.

– Dans votre intervention, vous avez souligné un point essentiel : l’indépendance des vérificateurs par rapport au pouvoir et l’applicabilité des textes. Que suggérez-vous pour corriger ces insuffisances ?

– Pour corriger ces insuffisances, il faut voter une loi qui consacre l’indépendance définitive de la fonction de contrôle en Mauritanie. De tous les organes de contrôle, qu’ils soient Cour des comptes, IGE, IGF ou inspections internes, dans les départements ministériels. Il faut doter, également, ces organes de moyens suffisants et mettre les contrôleurs à l’abri de la tentation.

– En tant qu’ancien IGE, vous aviez privilégié la dissuasion plutôt que la répression. Ne pensez-vous pas qu’il faudrait, aussi, une dose de répression, pour dissuader ceux qui sont tentés par le détournement de deniers publics ?

– Non seulement, il en faut une dose mais il faut une répression entière, implacable, contre les auteurs de détournement des deniers publics. Mais, pour que cette répression soit parfaitement menée, il faut des rapports de contrôle de qualité, ce qui a fait défaut, en mon temps, et continue à le faire. C’est pourquoi avais-je privilégié la dissuasion sur la répression, mais, parallèlement, j’avais soumis un projet de loi, pour consacrer l’indépendance de l’IGE par la transmission directe de ses dossiers à la Justice. Ce projet de loi n’a pas été adopté et j’ai, alors, mis en ligne le site Internet de l’IGE, pour la publication de ses rapports et de son activité, site qui a été la dernière arme, dissuasive et très efficace, de mon action car il a instauré une certaine peur morale, au sein des gestionnaires qui ne voulaient pas voir leurs noms circuler sur l’Internet, ce qui les poussait à mieux faire. Mais le site, malheureusement, n’a pas eu longue vie. A tort car, quoi qu’on dise, il faut, impérativement, s’inscrire dans la logique de nos temps : la transparence de l’action publique. La règle sacro-sainte de la discrétion, légiférée dans la plupart de nos textes réglementaires, relève d’une époque révolue que les contingences actuelles n’admettent plus. Il ne faut rien cacher aux populations. Si l’on se trompe, on vaut mieux demander des excuses, plutôt que chercher à briller dans une communication creuse à laquelle personne ne peut croire.

– Votre passage à la tête de l’IGE a été marqué par des actions d’éclat, tous les responsables de gestion tremblaient à l’évocation de votre inspection. Quelques années après votre départ de cette institution, quelques enseignements et souvenirs en gardez-vous ? Et, si c’était à refaire, auriez vous agi avec la même détermination ?

– Plus axée sur le contrôle préventif déjà évoquée, l’IGE a réalisé, à l’époque, le bilan chiffré ci-après : 185 000 000 UM de remboursements quittancés au Trésor Public, 458 440 639 UM de dépenses annulées avant paiement, plus d’un milliard d’ouguiyas de dépenses incriminées, à rembourser par les gestionnaires concernés, 155 véhicules administratifs restitués à leurs administrations d’origine, ainsi que quelques autres équipements comme des ordinateurs portables. Parallèlement à cela, nous avons supervisé des commissions administratives pour rénover les textes financiers désuets. Les travaux de ces commissions ont permis de nous doter d’un décret sur la gestion du parc automobile de l’Etat, le seul qui a supplanté celui de 1962 ; d’une nomenclature des pièces justificatives des dépenses communales, qui n’existait pas ; d’un bordereau des prix, pour mettre un frein à la surfacturation, bordereau qui avait été abandonné, au sein de notre administration, depuis 1984. Ce bordereau, à l’heure actuelle, n’existe plus. Il devait être actualisé tous les six mois, ce qui n’a pas été fait.
Une commission au sein du ministère des Finances, présidée par un conseiller du ministre, était à pied d’œuvre, pour rénover tous les autres textes. Je ne sais pas si cette commission a produit quelque chose après moi. Le bilan auquel nous sommes parvenus a été plus apprécié par les observateurs étrangers qui ont été admirablement étonnés de voir une IGE nouvellement fondée, réaliser, en si peu de temps, un bilan chiffré et concret qu’aucun autre organe de contrôle existant depuis très longtemps, tant à l’intérieur de la Mauritanie que dans la sous-région, n’avait pu réaliser. Pour la plupart des observateurs mauritaniens, l’IGE n’a rien réalisé, c’est la montagne qui a accouché d’une souris, comme on dit. Ces propos ne m’ont jamais dérangé car je sais que seuls les profanes s’y sont complus et je sais, aussi, que le mal est beaucoup plus endémique qu’on le pense. Ils l’ont dit, en mon temps, et le diront, après moi, tant qu’une réforme profonde de notre système de contrôle n’aura pas eu lieu.

Propos recueillis par Dalay Lam
lecalame

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