Interview à bâtons rompus avec le journaliste et homme politique Yeslem Ould Ebnou Abdem

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Le journaliste Yeslem Ould Ebnou, l’un de nos rares hommes politiques, sachant lire correctement une situation politique complexe. Militant d’avant-garde dans le mouvement progressiste des jeunes des années 60-70, il dirigera plus tard plusieurs sociétés de presse, notamment l’AMI et la TVM.
Actuellement, cadre dirigeant au parti Elwiam, l’un des partis d’opposition ayant engagé l’année dernière le dialogue avec le régime en place. Taqadoumy l’a rencontré et il a accepté de discuter à bâton rompu avec nous.

– Taqadoumy : Pouvez nous dire votre opinion sur la manière avec laquelle le pays est gouverné depuis l’accession au pouvoir du Président Mohamed Ould Abdel Aziz ?
– Yeslem Ould Ebnou Abdem (Y.O.E.A.)
: La grande majorité – opposition, majorité et simples citoyens confondus – s’accorde sur le fait que le pays est, aujourd’hui, sous la coupe d’un pouvoir personnel sans précédent dans son histoire.

Certes, il y a eu des réalisations surtout dans les domaines des infrastructures et des équipements, même si elles ont été accomplies dans l’improvisation en l’absence d’un plan d’aménagement du territoire qui fixe les priorités et harmonise les besoins et les moyens disponibles. Des parcelles de terrains ont été distribuées aux habitants des quartiers périphériques et les boutiques de solidarité ont été d’un grand secours pour de larges couches défavorisées, même si l’exploitation politique qui en est faite est excessive.

Cependant, la majorité des populations se plaint de la dégradation de leur niveau de vie à cause de la montée vertigineuse des prix, de l’extension du chômage et des effets de la sécheresse qui a fait des dégâts considérables sur le cheptel et les cultures, malgré l’effort consenti par les pouvoirs publics à travers le programme Emel.

En ce qui concerne le taux de croissance, avancé par le Pouvoir, certains économistes dignes de foi estiment qu’il est bien en deçà de la moyenne affichée par les états africains au sud du Sahara, ne correspond pas à la montée considérable qu’ont connu les prix à la vente du fer, de l’or et du poisson et qu’il ne concerne que des secteurs non distributeurs de revenus ni créateurs d’emplois.

Quant à l’excédent budgétaire dont se félicite le pouvoir, c’est comme le père de famille qui dit à ses enfants que ses poches sont pleines d’argent alors qu’ils sont affamés et mal vêtus. Pourquoi le gouvernement n’utilise-t-il pas cet excédent, dont on dit qu’il est de plusieurs dizaines de milliards d’ouguiya, à améliorer un tant soit peu les conditions de vie des populations ?

S’ajoute à cela la grande inquiétude face aux répercussions de la situation au Mali voisin et dans la région d’une manière générale, cela en l’absence d’une vision claire et partagée et d’un front intérieur solide pour faire face à une telle situation.

Enfin, il est indéniable que le pays a connu un recul patent sur les plans politique et institutionnel.

– Taqadoumy : Quelles sont justement, selon vous, les manifestations de ce recul ?
– Y.O.E .A :
Ce recul est manifeste dans plusieurs domaines. D’abord, au niveau du processus démocratique entamé avec les premières élections municipales pluralistes organisées – faut-il le rappeler- en 1986 soit quelques années avant la chute du Mur de Berlin et le discours de La Baule, et qui a connu des améliorations qualitatives avec la Constitution de 1991 qui a consacré le pluralisme politique et les réformes réalisées durant la période de transition 2005-2007. Ce processus est aujourd’hui complètement arrêté car le pays n’a respecté aucune échéance électorale depuis l’arrivée du Président Mohamed Ould Abdel Aziz, malgré les délais clairement impartis par la Constitution et les lois en vigueur.

C’est ainsi que nous nous trouvons aujourd‘hui dans une situation où toutes les institutions élues, à part celle de la Présidence, (Assemblée Nationale, Sénat, Mairies) ont dépassé de plus d’une année leurs mandat et il ne se profile pas à l’horizon une échéance précise pour leur renouvellement, surtout que la fin du recensement en cours reste une inconnue et que la dernière réforme constitutionnelle a laissé les rendez-vous électoraux totalement ouverts.

En ce qui concerne le respect du pouvoir judiciaire, il suffit de rappeler que nous avons connu quatre présidents de la Cour Suprême en trois ans seulement, alors que le mandat du Président de cette institution, sensée être indépendante, est de quatre ans

Quant à l’Administration, elle est pratiquement paralysée du fait de plusieurs facteurs dont le manque de compétences et d’expérience, la centralisation à outrance, la faiblesse des moyens, l’improvisation et le manque de planification.

D’une manière générale, il existe actuellement une tendance inquiétante qui consiste à n’accorder aucun respect à la loi et aux institutions. Les échéances électorales ne sont pas respectées malgré les prescriptions constitutionnelles, le budget réel est présenté au parlement les derniers jours de l’année, les membres du Conseil Constitutionnel qui devaient être nommés par arrêtés des Président du Sénat et de l’Assemblée National sont, désormais, nommés par décret présidentiel, etc.

– Taqadoumy : Donc vous estimez que le Parlement et les Conseils municipaux actuels ne sont pas légaux ?
– Y.O.E .A :
Je ne veux pas rentrer dans cette polémique juridique. Je dis tout simplement que nous aurions pu éviter cette situation si on avait organisé des élections dans les délais constitutionnellement impartis, ou si nous avions changé la constitution à travers un référendum ou à travers un congrès parlementaire pendant que le mandat du Parlement était encore valide.

Quoi qu’il en soit, ces institutions, légales ou non, sont aujourd’hui une réalité dont il faut tenir compte, d’autant plus qu’elles peuvent constituer une partie de la solution alors que certains estiment toujours qu’ils sont une partie du problème.

D’ailleurs, je ne peux que dire ici mon étonnement du fait que le Président de la république, qui a juré de défendre la Constitution, déclare publiquement qu’il a violé la constitution en ne respectant pas les échéances électorales sur la demande de l’Opposition. Si l’on considère que l’Opposition ou quiconque d’autre en a fait la demande, cela autoriserait-il le Président à violer la Constitution ?

– Taqadoumy : Vous êtes membre du parti Wiam affilié à la Convention pour l’Alternance Pacifique, ce qui veut dire que vous vous positionnez entre l’opposition radicale qui demande le départ du Pouvoir et le soutien de celui-ci. Comment – à partir de cette position – voyez-vous le tiraillement qui caractérise actuellement la scène politique en Mauritanie ?
– Y.O.E .A :
D’abord, je vous dis que je ne parle pas au nom du parti Wiam et que je ne fais ici qu’exprimer des opinions et des positions personnelles. Et pour répondre à votre question je vous dirai que le tiraillement entre opposition et pouvoir est tout à fait dans l’ordre des choses. Mais ce qui pousse à l’inquiétude par rapport à la situation actuelle est que ce tiraillement se fait sur fond d’une situation particulièrement délicate, caractérisée, à l’intérieur, par fragilité du tissu social, la faiblesse de la conscience nationale et des traditions étatiques, la montée des extrémismes et des particularismes étroits et la pression l’immigration. Cette situation est également caractérisée, à l’extérieur, par la situation explosive au Mali avec le quel nous partageons des frontières impossibles à contrôler et des prolongements humains dont on ne peut faire fi, en plus de la dissémination des armes de toutes sortes, et de la montée du terrorisme et du crime organisé dans toute la région.

Cette situation requiert de la part de tous plus de réalisme et de discernement, sachant que la plus grande part de responsabilité à cet égard incombe au pouvoir parce que, en définitive, il est comptable du devenir du Pays.

– Taqadoumy : Le parti Wiam auquel vous appartenez est entré dans un dialogue avec Ould Abdel Aziz, ce que l’opposition a considéré comme une dispersion de ses rangs. Comment évaluez-vous, une année après, les résultats de ce dialogue et que veut dire le slogan « pas de dialogue après le dialogue » prôné par votre parti ?
– Y.O.E .A :
Je voudrais tout d’abord vous dire, encore une fois, que je ne parle pas au nom du parti Wiam. Quant au dialogue dont vous parlez, j’estime qu’il a eu des résultats appréciables, surtout en ce qui concerne les textes relatifs aux élections, à l’unité nationale et au renforcement de la démocratie.

Cependant, je pense que le but principal de ce dialogue était de trouver une issue à la crispation politique qui caractérise les rapports entre l’opposition et le pouvoir. Et l’on peut dire que, au moins, cet objectif n’a pas été atteint. Car comment expliquer autrement le fait que le Président Messaoud Ould Boulkheir, qui est l’un des principaux initiateurs du dialogue, propose aujourd’hui une initiative demandant un gouvernement de consensus national qui a été appuyée par la CAP qui regroupe les autres partis qui ont participé au dialogue ? Et toute façon, qui propose un gouvernement qui comprend plusieurs parties ouvre par là même la porte au dialogue, car ce gouvernement ne peut être composé sans un dialogue entre ces mêmes parties.

– Taqadoumy : Dans votre article « dans ces conditions, peut-on aller aux élections » vous aviez énuméré certaines raisons qui font qu’il n’est pas raisonnable d’aller aux élections, dont « l’usage abusif par le pouvoir des moyens de pression », « l’exclusivité accordée aux laudateurs du pouvoir dans l’accès aux fonctions publiques », « les contraintes liées au recensement » (malgré le fait que le Président dit dernièrement à ‘Jeune Afrique’ que 78% des électeurs ont été recensés). Estimez-vous que les choses ont changé ou maintenez-vous qu’il n’est pas raisonnable d’aller aux élections dans les conditions actuelles ?
– Y.O.E .A :
Je n’estime pas que les données aient fondamentalement changé. D’ailleurs ce sentiment est maintenant partagé par plusieurs composantes de l’opposition dialoguiste et de la majorité présidentielle qui appellent, désormais, à la création de conditions consensuelles sans lesquelles les élections ne pourront pas constituer une sortie du blocage politique actuel. C’est d’ailleurs là le sens de l’initiative du Président Messaoud et d l’appui qu’elle a reçu de la part des partis de la CAP, de certains partis de la Majorité, de l’Appel pour la Patrie, de larges pans de la société civile et de plusieurs personnalités indépendantes.

En effet, la liberté, la transparence et la crédibilité des élections ne se résument pas seulement dans l’aspect technique de celles-ci. La fraude, dans son acceptation classique, n’est pratiquement plus possible avec les mesures juridiques, organisationnelles et techniques mises en place depuis quelques années et qui ont connu des améliorations successives qui ont rendu la marge du trucage dans l’élaboration des listes électorales, les opérations de vote, le dépouillement et la proclamation des résultats pratiquement nulle. D’ailleurs, je pense qu’il n’y a pas beaucoup de soucis à se faire de ce coté là, les personnalités que je connais personnellement parmi les membres du Comité des sages de la CENI étant des exemples de probité, de sérieux et de compétence.

Mais, le vrai problème réside ailleurs. Il réside dans le manque d’égalité des chances ouvertes devant les protagonistes du jeu politique et l’usage abusif par le système en place du pouvoir et de l’argent publics ainsi que de tous les moyens de pression sur les notables, les fonctionnaires, les hommes d’affaires, les leaders d’opinion et sur les électeurs en général en faveur de ses candidats. Or, cette méthode est toujours malheureusement utilisée et de manière excessive par le pouvoir actuel.

La professionnalisation et la neutralité de l’Administration ont été parmi les points fondamentaux auxquels a abouti le dialogue et dont l’application n’a jamais connu un début d’exécution. D’ailleurs, le Président du parti Wiam avait demandé publiquement et en direct au Président de la République de cesser d’utiliser les ministres, les hauts fonctionnaires et les moyens de l’Etat dans ce qui ressemble à une campagne électorale permanente. Mais il semble que le Président n’a pas tenu compte de cette demande pourtant légitime.

Tant que la situation est ainsi, je pense qu’aucun parti de l’opposition qui se respecte ne peut se hasarder à miser son crédit politique dans un tel jeu, sauf si toute son ambition se réduit à ramasser les restes hypothétiques de sièges au Parlement et aux Conseils municipaux en contrepartie d’un prix exorbitant qui consiste à bénir et à légaliser une opération qui s’apparente plus au brigandage politique qu’aux élections.

– Taqadoumy : Comment, selon vous, sortir de cette situation de blocage caractérisée par une Coordination qui demande le départ du pouvoir et mise sur l’incapacité physique du Président, une Convention qui refuse « le dialogue après le dialogue » cela en contradiction avec la dernière déclaration Président à «Jeune Afrique» dans laquelle il dit qu’il est prêt pour le dialogue ?
– Y.O.E .A :
Le Président a toujours dit qu’il est prêt à recevoir les chefs de l’opposition et la COD a toujours dit qu’elle est pour le dialogue et chacun rejette la responsabilité de la crispation sur l’autre. Donc, il n’y a rien de nouveau dans cette situation.

Il reste que la meilleure voie pour sortir de ce que vous qualifiez de blocage demeure le fait de trouver une formule consensuelle pour diriger le pays, afin de le sortir définitivement de ces tiraillements dont il est victime depuis quelques années.

Et étant donné que je ne vois pas de signal fort pour une telle solution dans un proche avenir, je pense, à partir de ma position dans l’opposition, que celle-ci gagnerait en efficacité si elle acceptait que la contradiction principale ne réside pas entre ses deux ailes dialoguiste et boycottiste mais plutôt entre elle, dans son ensemble, et le Pouvoir en place, et si elle agissait en conséquence.

Elle gagnerait également en efficacité si elle mettait de coté les sensibilités et les susceptibilités personnelles, la guerre des chefs et les querelles des initiatives afin de créer un rapport de force qui lui permet d’arracher des acquis politiques réels. C’est d’ailleurs là le seul facteur sur lequel on peut miser valablement.

Dans ce cadre, je pense qu’il y a un objectif politique réaliste autour duquel l’opposition peut s’unir, tout en sachant que chacune de ses différentes composantes peut garder sa stratégie propre pour ‘’dégager’’ le pouvoir. Il s’agit, en l’occurrence, de demander la formation d’un Gouvernement qui remporte l’adhésion des principales composantes du spectre politique national et qui dispose de pouvoirs suffisants et du temps nécessaire pour préparer et organiser des élections crédibles dont les résultats engageraient tout le monde.

Au cas où cette revendication n’est pas satisfaite, l’opposition s’abstiendrait de s’engager dans tout processus politique ou électoral avec le Pouvoir. Il est incontestable que cette démarche produirait des dividendes politiques que l’opposition, dans son ensemble, ne manquerait pas de récolter à la fois sur le plan intérieur et extérieur.

– Taqadoumy : Certains qualifient la période durant laquelle vous avez dirigé des organes officiels d’information, notamment la Télévision, de période d’étouffement des libertés et de gabegie. Que répondez-vous à cela ?
– Y.O.E .A :
Vous n’êtes pas sans savoir que, en l’absence d’un rapport de force contraignant, l’espace de liberté dans les organes officiels d’information est défini par le pouvoir en place. Malheureusement, les institutions étatiques de l’information ont toujours été et sont toujours considérées par le pouvoir comme des outils de gouvernement, de renforcement et défense du système en place, tout comme les services de sécurité par exemple, au lieu de les considérer comme des organes de service public. Cependant, ce qui était acceptable ou possible dans les périodes antérieures ne l’est plus dans une époque désormais caractérisée par l’éveil des peuples et le développement sans précédent des moyens et des technologies de l’information et de la communication.

Quant à la deuxième partie de votre question, je ne vous cache pas qu’elle me gêne en ce sens que le fait de ne pas y répondre soulèverait encore plus de questions et que le fait d’y répondre m’amènerait à parler de moi.

Effectivement, j’ai dirigé la Télévision nationale pendant plus de huit ans et avant elle l’Agence de presse pendant près de sept ans. Durant ces périodes je ne peux dire que mon action a été exempte d’erreurs et de faiblesses.

En ce qui concerne la Télévision, que vous avez citée en particulier, je me suffirais de vous citer quelques données si ma mémoire est bonne.

D’abord, sur le plan technique, il suffit de dire que la TVM a été la première dans la sous région à prendre, dès 1997, le virage du numérique et que ses équipements ont été toujours du premier choix professionnel broadcast. Les gens du métier savent ce que cela veut dire.

Sur le plan des ressources humaines, je me suis employé à fructifier le capital existant par la formation et la rationalisation du travail. Malgré le fait que les heures de diffusion, la couverture et le volume des programmes ont été multipliés, je n’ai jamais procédé à un seul recrutement. Et vous mesurez certainement les pressions politiques et sociales que subit chaque gestionnaire pour procéder à des recrutements.

Sur le plan financier, j’ai laissé dans les comptes de l’institution, au milieu de l’année, au niveau des banques, du Trésor et du Budget plus de 700.000.000 (sept cent millions) d’ouguiya alors que l’ensemble de ses dettes ne totalisait pas 25.000.000 (vingt cinq millions) d’ouguiya.

Il vous est d’ailleurs loisible de vérifier ces informations étant donné que les documents sont disponibles, que les directeurs technique, administratif et financiers de la TVM sont toujours en place et que mon collègue qui m’a succédé est toujours dans le secteur.

D’ailleurs, ma gestion de ces deux établissements a été contrôlée, au moment où je n’étais plus en fonction, par la Cour des Comptes qui ne m’a adressé aucun grief ni sur les plan administratif ni sur le plan financier. Le Conseil d’Administration de la TVM, tenu juste après ma passation de service, a mentionné dans son procès-verbal que la situation de l’Etablissement était excellente.

Il ne s’agit pas là d’un satisfecit personnel et, comme je l’ai déjà dit, mon action n’est certainement exempte d’erreurs. Cependant, je suis près à soutenir la comparaison entre la situation où j’ai laissé ces établissements à une époque que certains qualifient d’années de la gabegie et la situation où ils se trouvent actuellement après plusieurs années de ce que d’autres qualifient de l’ère du redressement et de la lutte contre la gabegie.

Propos recueillis par Hanevy Ould Dehah

taqadoumy

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