Mohamed El Moustapha Ould Bedredine, vice-président et député de l’UFP : ‘’Le dialogue ne peut s’accomplir que lorsque les deux parties sont animées par une réelle volonté de résoudre les problèmes du pays. »

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Mohamed El Moustapha Ould Bedredine, vice-président et député de l’UFP : ‘’Le dialogue ne peut s’accomplir que lorsque les deux parties sont animées par une réelle volonté de résoudre les problèmes du pays. Et le fait est que, pour le moment, une seule partie, l’opposition, a cette volonté, sérieuse, de voir s’opérer le dialogue’’

‘’Le dialogue ne peut s’accomplir que lorsque les deux parties sont animées par une réelle volonté de résoudre les problèmes du pays. Et le fait est que, pour le moment, une seule partie, l’opposition, a cette volonté, sérieuse, de voir s’opérer le dialogue’’

[rouge]Le Calame : Malgré les divergences, au sein de l’opposition, nombre de Mauritaniens espéraient voir, enfin, la scène politique se décrisper, avec l’amorce d’un dialogue, entre le pouvoir et la COD. Mais, en fin de compte, seuls l’APP, El Wiam, Hamam et, probablement, Tawassoul ont décidé de franchir le Rubicon. Pouvez-vous expliciter, aux Mauritaniens dont certains ont du mal à comprendre votre position, les raisons objectives qui ont empêché le reste de la COD d’aller au dialogue avec le pouvoir?[/rouge]

Mohamed El Moustapha Ould Bedredine : Le dialogue, entre l’opposition et le gouvernement, n’est pas vraiment un objectif en soi. Bien au contraire, il n’est pas une pratique courante, dans les pays démocratiques, en temps normal où l’usage veut que la majorité exerce le pouvoir, tandis que l’opposition se cantonnée à un rôle de critique et de contrôle, pour préparer l’alternance.

[rouge]D’où provient, alors, l' »empressement » que vous relevez, à juste titre, à enclencher le dialogue entre le pouvoir et l’opposition? [/rouge]

C’est, tout simplement, parce que le pouvoir, chez nous, n’est pas démocratique et que notre système politique actuel s’emploie à barrer la route à toute alternance, par la voie des urnes. La force s’est imposée, en renversant un régime démocratiquement élu, avant de paralyser les institutions démocratiques et les vider de leur substance, puis de fonder un parti-Etat, en obligeant beaucoup de groupes et d’énergies à y adhérer par le clientélisme – nominations, marchés publics, promesses, etc. – l’intimidation et les tracasseries – licenciements abusifs, privation des droits élémentaires, en matière d’accès aux opportunités, sans parler de l’emprisonnement, etc. Elle s’est donc accaparée de tous les maillons du pouvoir, s’est arrogée le droit d’user et d’abuser des ressources publiques, a démantelé l’Etat et l’administration, par l’exclusion, la faillite et le dilapidation des ressources pétrolières et minières, bradées au profit de sociétés comme MCM et Tasiast qui pillent, au grand jour, nos richesses en or et en cuivre contre des miettes. La force, c’est notre régime actuel, engageant, également, notre pays dans une guerre par procuration qui grève, lourdement, ses ressources, en exposant sa sécurité intérieure et extérieure.

L’auxiliaire « naturel » de la force, c’est la gabegie. Celle-ci s’est propagée, comme jamais, dans les institutions publiques, à la faveur de cette démission de l’Etat de toutes ses responsabilités vis-à-vis des citoyens, ce qui a laissé le champ libre à des hausses injustifiées et illimitées des prix, du fait des monopoles et de toutes sortes d’ententes illicites, entre les importateurs, avec, bien sûr, la bénédiction des autorités.

Le régime est resté indifférent aux revendications des travailleurs descendus dans la rue, pour réclamer l’amélioration de leurs conditions de vie et de leur pouvoir d’achat détérioré. En outre et sous le slogan, fallacieux, de « restructuration des quartiers précaires », les autorités du pays ont transformé, en un calvaire permanent, la vie des populations desdits quartiers, à coups de démolition, de déguerpissement, d’insultes, d’humiliation et, parfois, de brutalités et d’interpellations.

Par ailleurs, le cheptel du pays est en train d’être décimé par la sécheresse, sans que l’Etat n’ait pris aucune mesure significative. Le régime actuel s’est, surtout, attelé à démanteler, délibérément, notre état-civil, pour lui substituer un registre bâti sur l’exclusion et la discrimination, dans l’anarchie, l’incompétence et l’improvisation. C’est ainsi qu’a été compromise, de fait, toute possibilité d’organiser des élections municipales et législatives dans les délais constitutionnels.

Voilà pourquoi, en plus de la crise économique, sociale, politique et sécuritaire, notre pays se débat, désormais, dans une crise constitutionnelle, du fait de l’impuissance du gouvernement à honorer ses engagements et à respecter les délais légaux.

Devant une telle situation, les Mauritaniens sont nombreux à se demander comment sortir de la crise. En fait, le pouvoir actuel, qui n’est qu’une pâle copie des dictatures arabes qui n’ont accepté aucune réforme ou changement concerté, jusqu’à ce qu’elles soient balayées par la tempête révolutionnaire. Les Mauritaniens s’inquiètent, donc et à juste titre, de ce que leur réserve l’avenir. Leur pays suivra-t-il le modèle tunisien – révolution pacifique – ou celui de la Libye – révolution armée? Renouera-t-il avec sa « tradition » – coup d’Etat militaire – ou reste-t-il, encore, un espoir d’opérer un changement plus paisible et plus sûr – dialogue entre l’opposition et le pouvoir, en vue d’introduire les réformes profondes que requiert notre système politique?

L’opposition mauritanienne a toujours été et demeure attachée au dialogue, comme unique voie de résolution des crises que vit le pays. Ainsi, lorsqu’Ould Abdel Aziz a décidé de recourir à la violence et à son coup d’Etat contre la démocratie, nous avons appelé au dialogue, pour faire échouer le coup d’Etat. Lorsque le même Ould Abdel Aziz a lâché ses forces de répression, contre les manifestants désarmés, et torturé des jeunes, des femmes et, même, des parlementaires dont le président de l’Assemblée nationale, nous avons continué à préconiser le dialogue. Enfin, lorsque s’est dessinée, pour la première fois, une réelle opportunité de lancement du dialogue, nous fumes les premiers à nous engager, jusqu’à la signature de l’Accord de Dakar auquel nous sommes restés fidèles, même lorsqu’il a été renié par le pouvoir.

Mais le dialogue ne peut s’accomplir que lorsque les deux parties sont animées par une réelle volonté de résoudre les problèmes du pays. Et le fait est que, pour le moment, une seule partie, l’opposition, a cette volonté, sérieuse, de voir s’opérer le dialogue. Quant au pouvoir, il ne semble avoir aucune volonté ni, même, aucune envie, jusque là, de s’y engager. S’il en avait la moindre envie, il n’aurait pas renié l’Accord de Dakar qui permit au pays de sortir de la crise constitutionnelle, n’en retenant qu’un unique fondement juridique: l’élection d’Ould Abdel Aziz à la présidence de la République. S’il avait la moindre envie de dialogue, il n’aurait pas renié l’accord qu’il a signé, avec le parti Adil, appelé au dialogue dans le but de l’éloigner de l’opposition, avant de l’abandonner à son sort.

Toutes ces manoeuvres ont généré un climat de suspicion et amené l’opposition à douter de la bonne foi du pouvoir, dans ses offres, répétées, de dialogue. Pour restaurer la confiance, la Coordination de l’Opposition démocratique (COD) a proposé un train de mesures, en pensant qu’elles seraient susceptibles, si elles étaient mises en œuvre, de susciter l’ouverture, en se souciant de ne rien y mettre qui puisse embarrasser le pouvoir ou s’inscrire en faux par rapport aux lois en vigueur dans notre pays. C’est ainsi que la feuille de route de la COD suggère, au gouvernement, de s’engager à surseoir à tout processus électoral, en attendant d’obtenir, à ce sujet, un consensus avec l’opposition; d’ouvrir, effectivement, les médias publics à l’opposition; de donner des instructions, fermes, aux forces de sécurité, pour qu’elles s’abstiennent d’utiliser la violence, contre les manifestations pacifiques; de mettre un terme, de manière concertée, à toutes les mesures discriminatoires ou contraires à l’impartialité de l’administration et de considérer, enfin, l’Accord, paraphé à Dakar et signé à Nouakchott, comme référence du dialogue.

Toutes ces mesures, en plus de nos propositions relatives au contenu du dialogue, à son format et aux procédures de mise en œuvre de ses résultats, tout a été remis – feuille de route – par le président en exercice de la COD et le président de l’Assemblée nationale, au président de la République, avec l’affirmation que la COD reste attachée au dialogue avec le président de la République lui-même ou avec celui qu’il mandaterait à cet effet.

La réponse qu’a reçue la COD fut le refus, par le président de la République, de toutes ces mesures et son entêtement à dire que rien ne sera discuté, que dans le cadre du dialogue, et qu’aucune mesure ne serait prise, avant l’aboutissement du dialogue, y compris le report des élections. Et c’est là que la COD s’est divisée en deux groupes. L’un, constitué de ceux que vous avez cités et dont Tawassoul ne fait pas partie, a choisi de rencontrer le Premier ministre et d’entrer en dialogue avec lui, tandis que l’autre, qui comprend dix partis politiques sur les treize que compte la COD, a réaffirmé son attachement à la feuille de route, minimum requis pour démontrer la bonne foi du pouvoir à engager un dialogue sérieux.

[rouge]Ne pensez-vous pas que l’ouverture des médias aux partis politiques, et le report des élections sénatoriales, municipales et législatives, prévues en octobre, constituent, tout de même, un gage de bonnes dispositions du pouvoir? [/rouge]

– Pour votre information, les médias publics n’ont pas été ouverts aux partis politiques. Ce qui s’est passé, c’est que, dans le cadre d’une tentative du pouvoir d’attirer de nouveaux partis vers ce qu’il appelle le dialogue, le Premier ministre a informé certains que l’ouverture, effective, des médias publics commencerait par un débat à la télévision nationale, regroupant des représentants de l’opposition et de la majorité. Une réunion entre la TVM et les invités à ce débat, a convenu qu’il y aurait deux parlementaires de l’opposition et deux parlementaires de la majorité. C’est ainsi que moi-même, de l’UFP, et El Ghassem Ould Bellali, d’El Wiam, avons été désignés pour représenter l’opposition, tandis que l’autre camp serait représenté par messieurs Sangot Ousmane Bâ, de l’UDP, et Mohamed Ould Babana, de l’UPR. Les protagonistes se sont, ensuite, entendus, avec la TVM, sur la date du débat. Mais de nouvelles instructions semblent, alors, avoir été données d’ajouter deux nouveaux participants, issus de la société civile, qui sont, en réalité, proches de la majorité. Evidemment, les représentants de l’opposition ont refusé ce réaménagement-coup-d’Etat, y compris El Ghassem Ould Bellali qui s’est référé à son président, monsieur Boidiel Ould Houmoid. Voilà comment la TVM a fini, comme d’habitude, par diffuser la fameuse émission mais sans l’opposition et, comme on s’en doutait, la majorité s’en est servi comme tribune, pour insulter et accabler l’opposition. Depuis et à ma connaissance, il n’y a rien eu de nouveau.

Pour ce qui est du report des élections, il était inévitable, puisqu’aucune des conditions minimales requises, pour l’organisation d’une élection crédible, n’était réunie. En effet, l’état-civil est complètement démantelé, au point que la Mauritanie est, aujourd’hui, le seul Etat au monde, avec la Somalie, qui ne dispose pas d’un état civil viable. Les pièces d’identité nationale existantes ont, en effet, dépassé leur durée de validité et la mesure, initiée par le gouvernement, de prolonger celle-ci est tout à fait inefficace. Ce ne peut être qu’une forme de fraude, puisque la société qui avait produit ces pièces d’identité n’a pas fixé, au hasard, cette limite décennale, mais bien sur la base de considérations techniques précises, liées à la capacité de la pièce à conserver la qualité et la précision des données et photo de l’individu qui en est le titulaire. C’est pourquoi cette durée ne peut, logiquement, être prolongée.

En outre, il existe des milliers de jeunes qui ont atteint l’âge de voter et qui ne possèdent même pas de pièces d’identité à renouveler ou à prolonger. A cela s’ajoutent, évidemment, l’absence d’une liste électorale consensuelle et d’un organe indépendant de supervision des élections. Tout cela rendait, donc, totalement impossible, l’organisation des élections, dans les délais légaux.
Il va s’en dire que la responsabilité dans cette paralysie incombe, exclusivement, au gouvernement et c’est ce qui explique que le pouvoir se soit évertué à obtenir une demande de l’opposition, et de la majorité pour couvrir son incurie et faire porter, aux autres, la responsabilité, partielle ou totale, de l’irrespect des délais légaux. Cependant, si ce report est conçu comme une occasion de rectifier les erreurs qui y ont conduit et d’engager un dialogue avec l’opposition, en vue d’accéder à la proposition de cette dernière de créer un climat de confiance, alors, cela peut être considéré comme utile. Si en revanche, il n’était destiné qu’à gagner du temps, à tenter de saper l’unité de l’opposition, pour continuer sur la voie de l’unilatéralisme, dans la gestion du processus électoral et à ajourner les réformes politiques nécessaires pour éviter le pire, il serait, évidemment, tout à fait inutile.

[rouge]Parmi ce que vous appelez des préalables, il y a les accords de Dakar. Or, ces accords avaient été négociés et signés, avec l’appui de la Communauté internationale, pour la restauration de la démocratie. Ne pensez-vous pas que le contexte politique d’aujourd’hui est différent de celui qui conduisit à ces accords, que le rapport de forces n’est pas du tout en faveur de la COD et qu’il faudrait, à cette dernière, pousser, plutôt, le pouvoir à céder sur l’essentiel, c’est-à-dire améliorer les instruments de la démocratie, avant les futures élections? [/rouge]

– Je rappelle, à vos honorables lecteurs, qu’au moment où fut signé l’accord de Dakar, Mouammar Kadhafi était encore au pouvoir. Les Mauritaniens se souviennent, tous, du rôle qu’il avait joué pour soutenir le pouvoir actuel. Mais, aujourd’hui, Kadhafi n’est plus là. De même, les relations, à cette époque, entre les putschistes et Abdoulaye Wade, étaient excellentes, tandis qu’aujourd’hui, elles sont, pour le moins, tendues.

Les Mauritaniens se souviennent, surtout, que les dictatures arabes, en Tunisie et en Egypte, ont été chassées, comme sont en voie de disparaître celles de Syrie et du Yémen. A l’intérieur et avec le ras-le-bol général, la situation du pays peut-être ainsi résumée: un pouvoir qui ne jouit pas plus de l’appui de sa majorité que celui de l’opposition. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard, si les derniers mois ont vu un vaste mouvement de personnalités et groupes qui ont quitté la majorité pour rallier l’opposition.

[rouge]Comment entendez-vous obliger le pouvoir à appliquer les accords de Dakar, alors même que la Communauté internationale, qui les avait parrainés, n’en pipe mot?
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– Le pouvoir accepte, désormais, que le contenu de l’accord de Dakar soit considéré comme la référence du dialogue mais refuse de l’appeler « Accord de Dakar ». Le Premier ministre, vous vous en souvenez, avait signé, en octobre 2009, un accord avec l’Union Européenne où il s’engageait, au nom du pouvoir, à lancer un dialogue avec l’opposition, sur la base de l’Accord de Dakar. Pour nous, le refus de nommer l’Accord de Dakar [qu’on pourrait, tout aussi bien, appeler « Accord de Nouakchott », en référence à sa date de signature finale, NDR] ne peut, donc, être interprété que comme une tentative de se dérober au dialogue.

[rouge]En refusant de dialoguer avec le pouvoir, de quels autres moyens de pression disposerait le reste de la COD, pour contraindre le pouvoir à lâcher du lest? La rue, comme en Tunisie et en Egypte, ou la rébellion, comme en Libye? Dans tous les cas, pensez-vous que les Mauritaniens sont prêts à vous accompagner? [/rouge]

– Ce que vous appelez « le reste » de la COD – c’est-à-dire, tout de même, dix partis sur treize, dont six des plus importants, au Parlement – n’a jamais refusé le dialogue. Mais nous ne sommes pas disposés à entrer dans un jeu qui n’a d’autre finalité que de masquer la nature despotique du pouvoir en place. A cet égard, nous sommes persuadés de l’adhésion des citoyens mauritaniens et de leurs soutiens. Quant aux scénarii de changement révolutionnaire, ils n’ont jamais été le fait de partis démocratiques mais, bel et bien, l’œuvre des masses elles-mêmes: les partis n’ont fait que rallier le mouvement.

[rouge]A supposer que ceux qui vont au dialogue obtiennent des avancées significatives, pour l’ancrage de la démocratie – nouveau code électoral, CENI indépendante, neutralité de l’armée et de l’administration, ouverture effective des médias publics, entre autres – boycotteriez-vous les prochaines élections?[/rouge]

– Laissons les spéculations et attendons l’évolution des évènements, sur le terrain. Ce qu’on peut affirmer, au stade actuel, c’est que le dialogue en cours n’est pas le nôtre. Celui que nous préconisons a, pour finalité, l’espérance d’un changement, profond, de notre système politique.

[rouge]Dans ce cas d’un boycott, ses partisans ne courent-ils pas un gros risque d’hémorragie, comme à la veille de chaque scrutin?
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– Attendons que soit fixée une nouvelle date, pour les élections.

Propos recueillis par Dalay Lam

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