Interview du Premier Ministre Yahya Ould Ahmed El Waghf

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‘’La position du président Sidi est tellement claire qu’il n’a pas besoin d’être influencé par quiconque. Il a pris celle-ci, en son âme et conscience, il n’agit pas sous pression, il agit pour ce qu’il pense être utile et bon pour la Mauritanie’’

Un peu amaigri, les traits tirés, Yahya Ould Ahmed El Waghf, Premier ministre jusqu’au coup d’Etat du 6 août, dissipe encore mal, physiquement, ses dix mois d’incarcération.

Pour autant, l’homme, qui a retrouvé la liberté, avec ses compagnons d’infortune, à la veille de la signature de l’accord de Dakar, garde toute sa perspicacité et sa courtoisie.

Revenu de Lemden, la veille (samedi 20 juin), soumis à de fortes sollicitations, négociations de Dakar et préparatifs de la campagne électorale obligent, il nous a reçu, chez lui, pour cette interview, exclusive, la première accordée à la presse nationale.

Dans l’entretien, Yahya Ould Ahmed El Waghf évoque les négociations en cours, à Dakar, son séjour de prison, ce qu’on lui reproche, dans le dossier Air Mauritanie, le riz avarié du programme spécial d’intervention (PSI), ses rapports avec le général Ould Abdel Aziz et, enfin, le choix, porté par le FNDD, sur la personne de Messaoud Ould Boulkheir, comme candidat aux élections présidentielles, prévues le 18 juillet prochain.

Le Calame : La mise en œuvre de l’accord de Dakar achoppe sur la dissolution du HCE, une exigence du président Sidi Ould Cheikh Abdallahi, que certains vous accuse d’avoir incité à ne pas céder, sur ce point. Que répondez-vous? Pensez-vous qu’un consensus sortira de Dakar 2?

– Yahya Ould Ahmed El Waghf : Je vous remercie beaucoup. C’est, pour moi, l’occasion de féliciter le Calame, le journal qui a prouvé la clarté et le professionnalisme de sa ligne rédactionnelle et, surtout, adopté une position qui l’honore, dans cette crise qu’a connue notre pays. Par rapport à votre question, je dois dire qu’effectivement, j’ai entendu des rumeurs comme quoi j’aurais contribué au prétendu «durcissement» du président. Tout cela est faux, il n’en est rien du tout, la position du président Sidi est tellement claire qu’il n’a pas besoin d’être influencé par quiconque.

Il a pris celle-ci, en son âme et conscience, il n’agit pas sous pression, il agit pour ce qu’il pense être utile et bon pour la Mauritanie. On n’a jamais eu, malheureusement, le temps de parler de cela, on a eu trop peu d’occasions de nous rencontrer. Soyez, cependant, certains d’une chose: sa position était bien définie et arrêtée, à Dakar, avant que je ne sorte de prison.

Les échanges entre le président et le groupe de contact prouvent combien cette position était connue et que celui-ci avait pris l’engagement de prendre en charge la question du HCE. Les allégations de la rumeur me concernant sont, donc, totalement, dénuées de fondement.

Par rapport à Dakar 2, il est très difficile d’affirmer, aujourd’hui, qu’il y aura un accord, définitif, j’espère qu’une lecture, commune et sans plus d’équivoque, des engagements des uns et des autres, en sortira, rapidement. Nous y travaillons, tant au niveau du FNDD qu’à celui du RFD, avec lequel nous collaborons, et avec qui nous sommes déterminés à mettre en œuvre cet accord, à faire en sorte que la classe politique se réconcilie, avec elle-même, et que les Mauritaniens puissent s’exprimer, librement ; choisir, en toute liberté, leur nouveau président de la République, dans les jours ou les semaines à venir.

Vous venez de passer quelque dix mois de prison. Pouvez-vous nous dire dans quelles conditions s’est passée cette privation de liberté? A quoi a servi cette expérience qui ne sera pas vite oubliée?

– Vous savez, la privation de liberté est toujours difficile. Nos conditions de détention étaient, je dirais, globalement les mêmes que pour tous ceux qui sont privés de liberté, à ce poids près de se savoir victime de l’arbitraire. Après les deux semaines où nous fûmes détenus, avec une centaine de personnes, à Dar Naim, un local nous a été attribué; les gardes chargés de notre sécurité faisaient leur travail, nous les comprenions bien.

Venons-en au dossier d’Air Mauritanie. Que vous reprochait-on, exactement? Mauvaise gestion ou autre chose?

– Vous savez, cette question, il faudra la poser à ceux qui m’accusent ; personnellement, je n’ai rien à me reprocher.

Mais on parle d’un trou de 3 milliards d’ouguiyas. Voulez-vous éclairer, davantage, l’opinion qui a été alimentée de rumeurs les plus invraisemblables?

– Cette société a été reprise en 2000 avec Air Afrique, comme opérateur stratégique. Or, à ce moment-là, Air Afrique était, pratiquement, en liquidation, ce qui a eu un très mauvais impact, sur Air Mauritanie qui aurait dû, avec l’entrée d’Air Afrique, disposer de fonds et d’expertise, pour se développer. Mais, en définitive, AM n’eut, ni expertise, ni fonds nécessaires et la compagnie n’a pas bénéficié des avantages escomptés.

En 2002, sous la direction de son directeur, Moustapha Ould Hamoud, AM a acquis des avions de nouvelle génération, a pu former des pilotes et constituer une nouvelle compagnie tout a fait crédible, sans que de nouvelles ressources soient mobilisées : cela s’est, donc, fait par le recours à l’endettement de la société, le management s’attendant à ce que l’Etat puisse, incessamment, libérer les fonds nécessaires, sinon, à ce que les actionnaires puissent maintenir l’activité de l’entreprise. Tout le monde a constaté le saut qualitatif de la compagnie, au cours de cette période, mais cela s’est réalisé sur les ressources du court terme, alors qu’on s’attendait à ce qu’on ait des fonds propres.

D’importants efforts ont été fournis mais il est venu un moment où il a fallu reconnaître qu’on ne pouvait pas continuer à développer l’entreprise, d’autant plus que, parallèlement, se développait une rude concurrence, au niveau Ouest africain. A partir de 2004, AM a commencé à éprouver des difficultés, tout le monde le savait. Pour ma part, j’ai réussi à diminuer le déficit de l’entreprise et à réduire son activité. L’accord que j’ai obtenu avec la RAM, signé par moi-même et le ministre en question, permettait que cette compagnie prenne en charge la gestion et devienne actionnaire majoritaire d’AM.

Je considère que l’année et demie que j’ai passée, à la tête de la compagnie, a permis de sauver l’entreprise, en lui offrant un partenaire et la possibilité de trouver des capitaux. Mais le gouvernement de transition de l’époque a renié cet accord et j’ai décidé, conformément à ce que j’avais dit aux autorités en place, de quitter l’entreprise.

Si la RAM avait accepté d’entrer dans le capital d’AM, c’est que l’entreprise était, encore, viable, qu’elle pouvait se développer, et c’est ce que nous affirmions. On ne nous a pas écoutés et je suis parti. Je ne connais pas, exactement, ce qui s’est passé, après mon départ, mais je savais, pertinemment, que sans partenaire stratégique, l’entreprise ne pourrait pas continuer. Les notes internes dans le dossier le prouvent.

Que pensez-vous de la sortie du procureur de la République, vous rappelant que le dossier suit son cours et que vous devriez vous abstenir de certaines déclarations?

– Ecoutez, je ne pense pas qu’il est nécessaire de rappeler que le dossier suit son cours normal. Quand on est prévenu et qu’on bénéficie d’une liberté conditionnelle, il va sans dire que le dossier poursuit son cours. Pourquoi a-t-on jugé nécessaire de le rappeler ? Il faut poser la question à qui de droit.

Vous étiez au cœur du pouvoir renversé par le putsch du 6 août. Avez-vous senti le coup venir? En tant que ministre, secrétaire général de la présidence avant d’être premier ministre, quel rapport entreteniez-vous avec le général Ould Abdel Aziz?

– J’ai, toujours, entretenu d’excellentes relations, avec le général Mohamed Ould Abdel Aziz, nous avons eu à travailler, ensemble, pendant une année à la Présidence. Par rapport à la crise, je dois noter qu’avec la formation de mon premier gouvernement, nous avons senti un début de problème, qui se manifestait, à travers les députés mais, aussi, à travers leurs relations avec les généraux, et nous avons, depuis, cherché, en collaboration avec tout le monde, une solution appropriée.

C’est ainsi que le président a accepté la démission de ce gouvernement pour permettre la constitution d’un nouveau, en concertation avec la majorité politique et les généraux. Ce gouvernement a été constitué et nous avons, tous, pensé que la crise était dépassée. Mais quelques jours plus tard, nous avons constaté que le mal persistait et s’amplifiait, jusqu’au coup d’Etat. Beaucoup ont parlé – mais cela, on n’en a, jamais, eu de preuves concrètes – d’un complot, en dehors du fait qu’une entreprise de déstabilisation était effectivement menée. Toujours est-il qu’il nous a fallu, le 6 août, constater le putsch.

Et la motion de censure?

– La motion de censure constituait, effectivement, le moyen par lequel on a voulu déstabiliser le pouvoir en place, d’autant plus que cette motion était vraiment particulière, en son genre, parce qu’elle était déposée par la majorité du président, ce qui est, tout de même, fort rare : je crois même qu’on n’a jamais vu une majorité présidentielle recourir à cette arme contre son propre gouvernement… En plus et surtout, ce qui était spectaculaire, c’est que cette censure s’exerçait contre un gouvernement qui n’avait, même pas encore, commencé à travailler.

Une motion de censure n’a pas pour objet, de contester, directement, le pouvoir du chef de l’Etat, mais, normalement, de s’élever contre l’action du gouvernement. En l’occurrence, le gouvernement n’avait, encore, présenté aucun programme et n’était pas à l’œuvre, ce qui démontrait, clairement, que les «frondeurs» avait des arrière-pensées tout à fait autres que la critique du gouvernement.

Et cette histoire du PSI. Qu’en est-il de ce riz que le général vous a demandé de consommer, pour recouvrer votre liberté? De quoi s’agit-il, exactement?

– Par rapport au PSI, je pense que c’est, là aussi, très clair. L’opération était menée par le Commissariat à la Sécurité Alimentaire (CSA), qui avait acquis, dans le cadre d’un marché mené par ses propres soins, trois mille et quelques tonnes de riz. Je dois rappeler, ici, que le Premier ministre signe tous les marchés d’un certain montant, mais que c’est une signature de conformité et non de responsabilité. A cet égard, le commissaire nous a informé, par la suite, qu’il allait arrêter la livraison, parce que le produit n’était pas bon.

De fait, il n’avait, même pas, réceptionné 10% de la commande et, au constat des résultats des analyses, avait suspendu le reste, ce qui montre que le commissaire n’a fait que son travail. Ce qui est très étonnant, dans cette histoire, c’est qu’une situation aussi banale que celle-là ait pu entraîner l’arrestation du Premier ministre, qui n’est pas responsable, tandis que le ministre responsable n’a jamais été inquiété.

En bref, cela démontre, simplement, que tout a été monté pour que je sois arrêté ; et, même s’il y avait, réellement, quoi que ce soit à me reprocher, c’était la haute Cour de justice qui devait traiter le dossier. Pour cela, la commission parlementaire aurait dû faire un rapport, circonstancié, à l’Assemblée nationale qui aurait, à son tour, saisi la haute Cour de justice. Malgré tout, les autorités en place ont jugé pertinente mon arrestation.

Votre parti, ADIL, est un acteur majeur du FNDD, qui vient de se choisir un candidat, en la personne de Messaoud Ould Boulkheir. Pensez-vous que c’est un bon choix? Regrettez-vous la candidature en solo de Tewassoul? Qu’entendez-vous faire pour, comme le dit votre vice-président Boydiel, «barrer le chemin au général putschiste»?

– Pour ma part, je pense que le choix du FNDD est un très bon choix, parce que le président Messaoud Ould Boulkheir a tous les atouts, toutes les qualités pour tenir ce rôle. D’abord, c’est un homme qui a su montrer, durant ces dix derniers mois, toute sa grandeur et son attachement à la démocratie. Ensuite, c’est un homme qui a, à son actif, un combat historique, il était donc, à mon avis, le mieux préparé, parmi nous, pour assumer la direction de ce nouveau combat. Je m’en félicite, c’est un excellent choix et je suis persuadé que tous les partis qui l’ont choisi feront tout, pour que le président Messaoud soit élu président de la République, il le mérite et j’espère que le peuple mauritanien lui reconnaîtra ce mérite-là.

Quant à la candidature de Tawassoul, si nous avons, tous, souhaité que le FNDD choisisse un candidat unique, nous avons admis que, pour des raisons internes à ce parti, Tawassoul devait présenter son président. Cela s’est très bien passé, en concertation avec le front, et, aujourd’hui, nous continuons à travailler, la main dans la main, au niveau du front, et nous allons continuer à le faire, car c’est ensemble que nous arriverons à ce que le choix, populaire, du président de la République soit conforme à notre vision. En tout cas, pour nous, nous espérons que cela soit Messaoud Ould Boulkheir. Cela dit, tous les candidats démocrates devront, naturellement, se regrouper, en définitive, pour la victoire du camp démocratique, et nous ferons tout pour qu’il en soit ainsi.

La mise en œuvre de l’accord de Dakar traîne, le 18 juillet approche à grands pas, et rien n’est fait, encore, de ses préliminaires. Ne pensez-vous qu’il faille, pour une élection libre et transparente, reporter la date du scrutin ?

– Vous savez, dès le début des négociations de Dakar 1, nous avons dit ce que nous pensions de la date et qu’il fallait donner un peu plus de temps, à tout le monde, pour que le gouvernement d’union nationale et la CENI puissent s’acquitter, correctement, de leur mission. L’accord de Dakar 1 a arrêté la date du 18 juillet. Nous considérons qu’il est de la responsabilité du GUNT d’examiner si cette date est, dans les circonstances actuelles, tenable ou pas. Dans tous les cas, nous nous sommes engagés dans l’accord de Dakar, et nous n’aurons aucun problème à le mettre en œuvre, bien que le retard dans son application, en amont, aura, certainement, un impact sur les actions en aval.

Propos recueillis par Dalay Lam

Le Calame

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