790. Pr Lô Gourmo Abdoul face à Bios Diallo

0
233

Pr Lô Gourmo Abdoul est une figure emblématique du pays. Enseignant à l’université du Havre, en France, il est avocat au barreau de Nouakchott et consultant international. Il suit, pour le compte des Nations unis, le règlement de la bande de Bakissi qui oppose depuis de nombreuses années le Cameroun au Nigeria.

Coauteur du livre, L’Afrique répond à Sarkosy, contre le discours de Dakar, Pr Lô est également le porte-parole de l’Union des forces du progrès, en charge des relations internationales.

En ces jours de crises : motion de censure, démission puis recomposition du nouveau gouvernement sous la conduite du Premier ministre Yahya Ould Ahmed Waqf avec à la clef l’exclusion de l’opposition et la main soupçonnée des militaires, l’Union africaine face au « cas » Mugabe, l’Union pour la Méditerranée de Sarkosy, c’est un Lô Gourmo remonté que nous avons rencontré.


« A cause de la permanence du casque militaire, sur la vie politique nationale, on risque de remettre en cause nos pauvres acquis. Il faut qu’on sache que, martèle-t-il, si on veut d’une démocratie saine on ne doit pas abdiquer devant des velléités. De quelques bords qu’elles soient ».

Les raisons de la colère de l’UFP

Al Mourabit : Le nouveau gouvernement, de Ould Waqf, a-t-il répondu à vos attentes?

Lô Gourmo Abdoul : Nous n’avions pas d’attente particulière sur ce gouvernement, étant donné les conditions dans lesquelles le précédent a été démissionné. Cela dit, nous espérions que la nouvelle composition soit moins marquée par un retour des forces conservatrices qui se sont agitées, sous prétexte de lutter contre des prétendus symboles de la gabegie. Sauf que nous ratons à nouveau le coche, avec le maintien d’un système décrié.

Alors ?

Un résultat mitigé ! Le vrai espoir, pour un gouvernement élargi, a sauté en éclats. Celui qui nous est offert est demeuré entre les principaux protagonistes de la crise. Les « frondeurs », sous la houlette des Généraux, ont obtenu le départ de l’UFP et de Tawassoul qui les gênent manifestement. Sans perdre de vue que, second fait sous-jacent et clair d’ailleurs, frondeurs et généraux avaient la préoccupation du maintien de leur quota ministériel. C’était là d’ailleurs l’objet de leur bataille, pour des ministres poulains, que ceux-là répondent à des liens familiaux ou simples vassaux militaires.

Il se dégage que certains de ces ministres, même non étiquetés figures de la fronde, sont mal venus. Puis, ne perdons pas de vue que malgré tout certains parlementaires sont demeurés insatisfaits. Ils éprouvent un sourd ressentiment à l’égard de la nouvelle équipe, sans oser s’exprimer clairement pour dire pourquoi. D’où le communiqué mi-figue mi-raisin qu’ils ont fini par publier, après l’annonce de la nouvelle équipe.

Comment expliquer la persistance d’un tel ressentiment, contre les choix successifs de M. Waqf ? Voire du président Sidi Ould Cheikh Abdallah lui-même ?

La question mérite d’être posée. Le plus curieux, encore, c’est la photo de famille du jour de l’annonce de la disparition du gouvernement et celle de sa recomposition. On voyait là, pratiquement, tous les anciens directeurs de campagne de Ould Taya. Du premier au dernier ! La boucle du peloton n’est autre que son dernier chef d’Etat-major, que les putschistes avaient été obligés de neutraliser physiquement, tellement il s’obstinait à défendre le régime de son ancien maître !

Bref, une réduction de tous les inamovibles du 12/12. Triste constat, si on sait que ces derniers sont les auteurs des pages les plus noires de notre histoire. Répression sanglante contre les Négro-africains, régime d’exception… Et plus que des symboles, ils sont par ailleurs le socle d’airain de la gabegie. Malgré le fait qu’ils veuillent se camoufler, en usant de subterfuges.

Pourquoi subterfuges ?

Parce qu’ils sont tous des roumouz ! Il n’y a pas de bons et de mauvais roumouz ! L’opinion n’acceptera pas de se laisser abuser par ce discours démagogique. Ces gens ne veulent que des portefeuilles, pour eux-mêmes et des très proches qu’ils vont initier à d’autres formes de gabegies. Nous devons briser le mythe des casseroles qu’ils traînent. Malgré l’aversion atavique au pouvoir qu’ils façonnent tous les jours. Pour eux changement doit rimer bon vieux temps, préservation de leurs acquis. Bien qu’illicites.

Dans la crise actuelle, on parle beaucoup des militaires. La démocratie est-elle incompatible avec leur présence ? Et pensez-vous qu’ils ne soient pas attentifs discours aux discours des politiques ?

A ce qu’on dit, ce sont des patriotes. Leurs partisans essaient, maladroitement, de justifier leur intervention dans l’arène politique par leur souci de ne pas voir leur œuvre du 3 août être dissipée et, selon le bon mot d’un vieil ami, d’assurer un « service après vente » de leur coup. Si tout cela est vrai, qu’ils comprennent que la meilleure façon de sauvegarder nos acquis démocratiques est d’en respecter les principes de base : pluralisme et alternance, neutralité politique de l’armée, respect des droits humains.

Avec Ould Taya votre parti avait souvent prôné la souplesse. Au point d’être suspecté…

L’Ufp n’a jamais été un parti va-t-en guerre. Nous avons de tout temps prôné le dialogue, à cause de ce que nous observons autour de nous. La Mauritanie est un pays fragile, par conséquent il est facile d’y développer des slogans d’extrémistes. Or cela, nous n’en avons point besoin. Notre main tendue, pour l’ouverture précisons-le, ne nous a jamais éloigné de nos principes.

Lesquels ?

Le fait de penser, par exemple, qu’un pays qui se veut dans la modernité doit être dirigé par la voie des urnes. Et non être l’apanage d’une classe hybride, militaro…

Vous le dites, parce que vous avez été exclus!

Absolument pas ! Il n’a jamais difficile d’intégrer les divers régimes, qui se sont succédés, depuis 1978. Au contraire les militaires ont de temps chercher des collabos pour leur légitimation. Tout le monde connaît la genèse de notre parti ! Nous n’avons jamais voulu d’un pouvoir téléguidé par des militaires. Cette constance, de l’UFP, est visible.

En quittant vos camarades de lutte, pour rejoindre la majorité présidentielle, ne portez vous pas une part de responsabilité dans la déconfiture qui affecte l’opposition ?

La majorité a certes des racines fragiles. Jugez-en par ses attitudes… Mais l’opposition… Lorsque le PM a convoqué les responsables des partis de l’opposition pour leur exprimer son intention de mettre sur pied un « gouvernement politique » sur la base du programme de Sidi Ould Cheikh Abdallahi, nous lui avons clairement formulé nos réserves.

Non pas sur le principe, mais sur la démarche même. Nous avions suggéré que toutes les formations de l’opposition, sans exception, soient consultées. Nous lui avions également dit quels seraient les points prioritaires dans ce qui pourrait être appelé « gouvernement élargi » ou autre. Nous avions enfin, avec Tawassoul, convenu d’une rencontre des leaders de l’opposition parlementaire.

En vue de quoi ?

Prendre ensemble une position commune. Sauf que, lorsque Ahmed Ould Daddah, Jemil Ould Mansour et Mohamed Ould Maouloud, Ibrahima Sarr et Saleh Ould Hannena se rencontrent, le RFD s’était déjà précipité de publier sa déclaration. Seul ! Jemil Ould Mansour, offusqué, conclura que la rencontre n’avait plus de sens. Ainsi, chaque parti se devait de prendre seul sa position. Exactement comme lors des tout premiers jours du Coup d’août 2005.

Cela dit, nous avons donné notre accord pour participer à un gouvernement quasi bancal, en sachant que ce ne serait pas une sinécure mais une arène compte tenu des forces plus ou moins occultes qu’on savait en embuscades. D’où la formule, du président Maouloud, « nous allons au charbon ». Explicitement, avec l’immensité des tâches, nous allions nous frotter aux réalités de toutes sortes.

Rappelons, également, qu’après l’élection de Sidi, et avant même la formation de son premier gouvernement, l’opposition dans son ensemble avait tenu une conférence de presse à l’hôtel Khaïma. Elle annonça son entière disponibilité à collaborer avec le président, pour la mise en œuvre de son programme de reformes. Donc, notre participation au Gouvernement est une application justifiée de l’engagement collectif de l’opposition. C’est donc un mauvais procès qu’on fait à l’UFP, lorsqu’on l’affuble de « trahison » ou de vouloir diviser l’opposition.

On vous a constamment entendu dire que la vie politique du pays s’articule autour de deux axes : un présidentiel et …militaire. C’est ce qui s’observe.

Si la situation actuelle a eu un aspect positif, c’est celui d’avoir brisé les non-dits et les tabous relatifs à la présence de certains membres de l’ex CMJD au cœur de l’arène politique. Et cela depuis la crise dite des « indépendants », en passant par le discours du « vote blanc » ! Il est clair, maintenant, même aux plus aveugles des observateurs que, pour ceux qui ont chassé Ould Taya du pouvoir, l’objectif central, stratégique, a toujours été de conserver celui-ci.

Durant la transition le seul vrai « parti », vrai camp cohérent dans la motivation profonde de ses membres, c’était celui des indépendants, masse informe de transhumants libérés des entraves disciplinaires de Ould Taya. Quand bien même, c’est là un autre paradoxe, au lendemain de la mise à mort du PRDS, la plupart de ces indépendants devront leur élection ou leur désignation comme députés, sénateurs, maires…, à leur allégeance quasi féodale, personnelle, à tel ou tel membre du CMJD. La suite, nous y sommes toujours. Là aussi se trouve, par ricochet, la réalité organique du camp des frondeurs.

Et le camp, dit présidentiel ?

Ce dernier est plus diffus. Plus indéfini, encore, que celui d’en face. Le camp présidentiel était composé, au départ, de certains tenants notoires de l’ancien régime, d’amis de militaires et des représentants de trois partis de l’opposition, l’UFP, Tawassoul et l’Alliance populaire et progressiste.

Le constat, à ce jour, est que le Président a cédé aux pressions du fantôme de la junte conduite par un petit groupe d’officiers ex CMJD qui, tout au long de la crise, a manœuvré comme seuls savent le faire des militaires en campagne.

Que reste-t-il de votre présence au sein de majorité ?

Ben, nous ne sommes plus au gouvernement. Et c’est sans regret majeur. Nous avons quitté cet attelage car la pression était devenue trop forte sur un chef de l’Etat indécis, et contraint de tenter de reconstruire une majorité parlementaire ayant basculé, presque entièrement, dans l’opposition. Cela au moment où son chef de file réclamait sa démission. Ceux qu’on ne désigne plus que sous le vocable de Généraux ont su encercler les forces républicaines.

Après les avoir découpés en morceaux, pour réduire leur capacité d’intervention sur la scène politique. Le but manifeste était que le RFD soit neutralisé et se retrouve quasiment dans la mouvance des frondeurs, avec une posture d’opposition radicale…au chef de l’Etat. Sans mûrir le piège, le RFD, ce grand parti de l’opposition historique, au moment où il devait porter haut l’étendard de la démocratie républicaine, s’est retrouvé dans une posture d’officialisation de la tutelle militaire sur l’ensemble des institutions de la République, comme naguère en Turquie.

C’est un jugement d’adversaire que vous…

Pas du tout ! Il est arrivé un moment où le RFD parlait comme s’il cherchait la bénédiction par l’armée. Ou tout au plus, pensait-il pouvoir bénéficier du soutien des caïds de celle-ci ! Jusque dans la crise actuelle. Du coup, jetée subitement dans une bataille à laquelle elle ne s’était pas préparée, l’UFP a dû se battre pratiquement seule contre le rouleau compresseur… Soulignons que c’est l’APP qui a joué les médiateurs entre les forces en présence. Messaoud Ould Boulkheir, son chef, ne s’est pas ménagé au pire moment des menaces sur la motion de censure et de la dissolution de l’Assemblée. L’APP a fait éviter le pire.

Que peut-il résulter de la situation ?

Pour l’instant, c’est l’accalmie. Mais l’insatisfaction est manifeste, chez les frondeurs qui restent plus que jamais des frondeurs. Nous sommes entrés dans une logique d’imbroglio politique qui tend à se convertir en chaos institutionnel. La majorité présidentielle qui, par définition, doit être stable dans le type de régime semi présidentiel qui est le nôtre, a mentalement basculé dans une opposition frontale au chef de l’Etat. Et tout, bien sûr, avec la bénédiction des Généraux. Il en résulte, non pas une cohabitation mais une sorte de prise d’otage de l’institution exécutive, avec un Président sous haute surveillance militaire et un Premier ministre talonné par deux chambres d’assemblée en fusion.

Depuis deux mois, nous ne sommes ni dans un régime semi présidentiel, ni dans un semi parlementaire, ni présidentiel encore parlementaire. Nous sommes dans le pire régime démocratique qui soit, en période d’instabilité : un régime d’assemblée ou régime conventionnel. Car, il n’a d’assemblée que le nom. Il est le régime de ceux qui exercent leur ascendant sur la masse des parlementaires et qui transforme ceux-ci en faire-valoir. Tous les Comités militaires, jusqu’au dernier d’entre eux chez nous, furent des régimes de ce type. Les députés et sénateurs tout puissants, sanctionnent à tout va l’exécutif dont ils s’accaparent les pouvoirs ou dénient les prérogatives.

C’est la lecture que vous faites de l’action intentée contre la Fondation dirigée par la femme du président de la République ?

Absolument ! Parce que aujourd’hui, il suffit de peu pour que la confusion soit poussée à l’extrême. Jusqu’à l’accaparement, par les parlementaires, des compétences de la justice elle-même. D’u coup, ils deviennent tout en même temps : l’exécutif, le législatif et le judiciaire ! Cela parce que, dans cette logique d’un régime d’Assemblée, c’en est fini du principe de séparation des pouvoirs.

En effet, il est frappant de voir comment, alors que la majorité à l’assemblée nationale brandissait la menace d’une motion de censure manifestement illégale contre un gouvernement complètement dérouté, au sénat, des tentatives tout aussi juridiquement triviales sont faites contre, un jour la responsable d’une association de droit privé, disons une Fondation, pour raison conjugale manifeste ; un autre jour contre le Président du Sénat lui-même, c’est à dire le deuxième personnage de l’Etat. Ne perdons pas de vue que cela est fait, uniquement, pour l’humilier de ne pas avoir été solidaire, politiquement correct, dans la présentation de cette affaire de la Fondation de l’épouse du Chef de l’Etat. Quelle dérive !

Pour vous, donc, une menace semble planer sur le pays?

Absolument. Il suffit de lire la presse, et d’écouter les différents protagonistes. Il n’y a que le Président de la République qui, pour des raisons très compréhensibles et diplomatiques, continue à nier la réalité. Peur d’affronter le noyau dur des auteurs du coup du 3 août 2005 ? Ces derniers, eux, ne se privent pas, tiennent à leur statut, une tutelle sur les institutions républicaines ! Dans le même temps, nos amis démocrates occidentaux regardent tout ça avec une sorte de complicité difficilement déchiffrable.

Pourtant une menace plane sur le pays. Et elle va compromettre nos quelques acquis démocratiques encore fragiles. Quelque chose semble bien pointer…

Que faire, alors ?

Eviter les provocations qui pourraient mener à des confrontations. La situation économique et sociale, la crise très grave qui frappe de plein fouet nos masses et réduit de manière dramatique les conditions de survie des gens, tout cela doit nous inciter au dialogue franc et sincère. Entre les forces politiques et sociales du pays. N’attendons pas que le pire nous arrive pour courir après des solutions qui pourraient être aussi dramatiques les unes que les autres.

Où vous situez-vous ? Dans la majorité présidentielle ou à … l’opposition ?

Nous sommes dans le seul camp qui vaille aujourd’hui : celui de la République ! Nous ne sommes donc ni dans la majorité ni dans l’opposition, au sens classique des termes. Ceux qui, au sein de la majorité présidentielle, veulent la sauvegarde des institutions républicaines, spécialement l’intégrité de cette clé de voûte de notre régime qu’est la Présidence de la république, ceux là nous les soutenons ardemment et travaillerons avec eux sans jamais vaciller. Nous nous opposerons, farouchement par contre, à ceux qui voudraient abaisser nos institutions pour en faire un simple texte ornemental…

Bref, nous œuvrerons, sans relâche, à réunir les forces démocratiques et patriotiques et n’hésiterons pas à prendre les initiatives susceptibles d’aider au règlement définitif de la crise avant son pourrissement. Telle est le sens de notre orientation.

Que pensez-vous des récents développements qui ont affecté les rapports internationaux ? L’adoption du projet de l’Union pour la Méditerranée, la décision de la Cour Pénale Internationale d’inculper le président Béchir du Soudan…

Dans la justice internationale, il y a à boire et à manger. Et comme toujours, l’Afrique est au cœur des rivalités internationales. Et il n’échappe à personne, que si on s’intéresse à elle, c’est à cause de ses matières premières, son dynamisme économique ascendant qui attirent des appétits. L’Afrique est la toute dernière frontière d’un capitalisme en pleine reconfiguration, après l’Amérique latine et l’Asie.

Et le fait que la Chine s’invite à la table ne plaît guère. Et pour cause. Nos amis occidentaux se réveillent et découvrent l’ampleur de leur « timidité » devants les offensives de la Chine, l’Inde, le Brésil sans parler du Japon tous déterminés à leur damer les pions ! C’est dans ce registre qu’il faudra inscrire l’ambition de l’Europe à vouloir phagocyter l’Afrique méditerranéenne à travers l’UPM. Tout comme les voies tendant à exercer des pressions humanitaires, de plus en plus fortes, sur certains régimes « amis » des Chinois. Comme le Soudan ou le Zimbabwe. Alors que c’est le silence radio sur d’autres…

Vous pensez donc que l’UPM est une entreprise de type impérialiste en faveur de l’Europe, comme le soutiennent le Colonel Kadhafi et le président Wade ?

Au départ, le projet d’unir les deux rives de la Méditerranée, par l’appellation de Barcelone, était conçu dans un processus diplomatique visant, entre autres, à aider à rapprocher les positions arabes et israéliennes sur la Palestine. Barcelone a échoué, à cause de l’incapacité des uns et des autres à endiguer la résurgence des antagonismes et la politique d’occupation poursuivie par Israël.

Arrive alors Nicolas Sarkozy. Il reprend à son compte l’idée, qu’il décide de redynamiser. En lui donnant une dimension à la fois identitaire et eurafricaine. Mais comme ses fougues ne cessent de lui jouer des tours, à l’image de sa maladresse lors de son fameux discours de Dakar, il dit que cette union devait, d’une part, détourner la Turquie d’une Europe à laquelle elle ne saurait appartenir tout en la maintenant dans une sorte de sphère de coprospérité ressemblant à celle que le Japon préconisait en direction des autres Etats asiatiques dans l’entre deux guerre, pour les satelliser ou les contenir et, d’autre part, être le point de départ d’une « eurafrique » qu’il appelait de ses vœux.

Tout cela, sans qu’il ne définisse clairement, ni les objectifs réels ni les conditions pratiques de la mise en œuvre. Soit dit, en passant, cette vision sarkozienne a été combattue et battue en brèche par Angéla Markel qui y voyait une tentative française d’établir une zone d’influence exclusive dans la région méditerranéenne, particulièrement dans la région maghrébine. Mme Markel obtiendra gain de cause par la création d’une zone « euroméditéranéenne » qui va demeurer sous l’influence de l’Union européenne entière comme un bloc économique.

Avec une égalité sur les « partenaires » dispersés et sans aucune attache régionale ! Précision que, dans ce dessein, le Maghreb n’est pris ni en tant qu’ensemble africain, ni comme arabe mais seuls ses membres sont considérés individuellement. Exit l’Union africaine, exit la Ligue arabe. Désormais, il existe une « euroméditerranée », comme nouveau continent délimitée géographiquement par sa façade européenne, au nord, et par la méditerranée, au sud.

Des frontières de décideurs, au fait ?

Il y a quelque chose d’effrayant, comme le dit le guide libyen. Un non-dit est là. Surtout dans cette façon de refaire la carte géographique, de cette région du monde. Avec l’Afrique, qui débute au sud du Sahara, et l’ « Euroméditerranée » au-delà. La frontière ? La couleur de la peau des populations, de part et d’autre du Sahara. C’est inacceptable !

On retrouve cette inquiétude, dans votre contribution à l’ouvrage L’Afrique répond à Sarkozy …

Oui, j’ai tenté d’attirer l’attention des dirigeants maghrébins sur les risques inhérents à cette approche eurocentrée de l’intégration des deux rives de la méditerranée. La méditerranée est une mer européenne et africaine. Par conséquent, tout projet de coopération ou d’intégration doit tenir compte de cette réalité géopolitique élémentaire.

Et le projet d’inculpation du président soudanais, El Béchir ?

Qu’apporte, aujourd’hui, une inculpation ou une condamnation de El Béchir ? La justice internationale, telle que veulent l’interpréter les occidentaux, n’est pas encore adaptée à l’état actuel de la situation de nos pays. Tout se fait comme si ceux qui en ont eu l’idée, sur El Béchir bien sûr, manquaient du sens élémentaire de jugement et de réalisme. Si vous inculpez quelqu’un pour des crimes aussi énormes, comment pourrez-vous en même temps préconiser le dialogue avec lui ?

Et il faut éviter de vouloir donner des solutions préfabriquées. Si Nelson Mandéla avait mécaniquement appliqué les règles formelles et les valeurs de justice occidentales, pour la solution des problèmes hérités de l’Apartheid, où en serions-nous aujourd’hui en Afrique du sud ? Une atroce guerre civile, avec des conséquences régionales et nationales. Voyez comment l’Union africaine a pu désamorcer la bombe kenyane. Voyez les tentatives faites pour le Zimbabwé.

De plus, comment résister à la tentation de faire un parallèle dans le traitement des crimes commis sous d’autres cieux par d’autres dirigeants qu’africains ou slaves ? Et Guantanamo. Et les bombes à sous munitions, à effets particulièrement atroces, jetées sur des femmes et des enfants au sud Liban ? Ce silence est-il civilisationnel ? Les mécanismes, de la justice internationale, sont par moments naïfs…

L’Afrique répond à Sarkozy, a-t-il eu l’écho escompté ?

Le plus important est qu’il a suscité, comme le discours de Sarkozy lui-même, un grand intérêt en Afrique et ailleurs. Il faut surtout que les Africains cessent de se faire voler la vedette, sur leur propre sort, et qu’ils assument une authentique renaissance de l’Afrique.

Comment percevez-vous l’idée d’un gouvernement de l’Afrique, lancée lors du dernier sommet au Caire ?

Malgré ses limites historiques objectives et l’immensité des difficultés à surmonter, l’Afrique a des potentialités pour s’en sortir. Du coup, je suis un farouche partisan de ce gouvernement africain. Forcément progressiste, sa mise en place ouvrira de nouvelles perspectives. L’Afrique a juste besoin de la détermination de ses fils !

Propos recueillis par Bios Diallo
Al Mourabit N°003 du 21 juillet 2008

Laissez une réponse

Please enter your comment!
Please enter your name here