720. Interview de Boubakar Moussa Bâ à Nouakchott Info

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INTERVIEW ACCORDÉE À NOUAKCHOTT INFO
(8 avril 2008)

NI : Monsieur le Président, cela fait un bon moment…

BBM : Effectivement, je me suis absenté pendant quelques mois.

NI : Vous revenez à un moment où le chef de l’Etat lance un nouveau plan d’urgence de plus de 28 milliards d’ouguiyas dont l’annonce a été accueillie avec soulagement et qui est soutenu par toute la classe politique, y compris l’UFP. Qu’en dites-vous ?

BBM : Mieux vaut tard que jamais ! En effet, depuis septembre nous sonnions l’alarme (interview accordée à NI le 21 septembre 2007). Le Président de l’UFP, Mohamed Ould Maouloud en a traité également, au cours de la longue interview qu’il a accordée à la TVM, en février 2008. Nous ne pouvons que saluer un discours qui répond aux exigences de la situation des populations et à nos inquiétudes.

NI : Que dites-vous des mesures concrètes préconisées par le Président de la République?

BBM : Il faut s’en féliciter ! C’est tout à fait louable d’avoir conçu un plan d’urgence, en envisageant des ressources extraordinaires destinées à faire face à la détresse des populations mauritaniennes, en particulier les plus démunies. Il est possible, cependant, de prendre les mesures supplémentaires pour la réussite de ce plan d’urgence.

NI : En quoi faisant, par exemple ?

BBM : En garantissant que les denrées et les aliments de bétail parviennent aux populations qui en ont le plus besoin. Cela suppose de ne pas s’en tenir, pour la distribution, à la seule administration, sujette à bien des réserves. Dans les quartiers pauvres des villes, dans les villages et les campements nécessiteux, des commissions comprenant des élus, des Imams, des notables et des personnes (hommes et femmes) de toutes conditions, connus pour leur probité et en lesquels les populations se reconnaissent, devraient s’en charger. Le gouvernement pourrait assurer le contrôle des prix dans les boutiques, par l’intermédiaire de ses services et en autorisant la mise à contribution des dites commissions.
Dans ces conditions de dénuement particulièrement éprouvantes, les populations et le bétail sont soumis à de rudes épreuves, en particulier pour leur santé et leur bien-être. Étant donné les graves insuffisances dont souffre les services de la santé en Mauritanie, des équipes mobiles de médecins compétents et intègres, pourraient assumer ce devoir, suivant des conditions innovantes.

NI : La « révolution » agricole, seule issue pour le pays, selon le Président, est-elle réalisable à court terme, sachant que les stratégies conçues et appliquées depuis près de deux décennies n’ont pas réussi ?

BBM : Non, la « révolution » n’est pas envisageable à court terme ! Il est possible de dégager des moyens, de prendre des mesures visant à assurer le maximum de succès à la campagne agricole à venir. Il revient aux agronomes et autres spécialistes de se pencher sérieusement sur la question. Sur un tout autre plan, nous devrions procéder au bilan de notre politique agricole, en particulier de nos échecs (exemple : Programme de Développement Intégré de l’Agriculture en Mauritanie – PDIAM). Notre pays a dépensé des milliards pour des résultats que tous s’accordent à considérer comme médiocres. Quelles leçons utiles pourrions-nous en tirer, pour élaborer une nouvelle politique qui garantisse le salut ?

NI : Vous avez participé à une mission qui s’est rendue auprès des rapatriés mauritaniens, au Sénégal et sur des sites mauritaniens. Quelles impressions en retirez-vous ?

BBM : L’Agence Nationale pour l’Assistance et l’Intégration des Réfugiés (ANAIR) et l’Université de Tucson en Arizona (USA) ont effectivement mené une enquête rapide durant la seconde moitié du mois de mars 2008. J’y ai participé avec des cadres de l’ANAIR, de l’Université de Tucson, des enquêteurs et superviseurs mauritaniens de compétences et spécialités diverses. La publication des résultats de cette enquête est attendue prochainement. Je préfère laisser le soin aux responsables de ces institutions d’en révéler, le moment venu, la primeur.

NI : Que pouvez-vous, néanmoins, en dire à nos lecteurs ?

BBM : Nos compatriotes déportés, suite à l’engagement du Président de la République, au consensus national de l’ensemble des Mauritaniens pour leur retour et leur rétablissement dans leurs droits, ont la ferme volonté, pour bon nombre d’entre eux, de rentrer en Mauritanie. D’une manière générale, ils ont repris leurs pièces d’identité et s’apprêtent à revenir. Cependant, ils exigent réparations et restitutions de leurs biens, tout en nourrissant des appréhensions légitimes. Les plus âgés souhaitent rentrer rapidement pour passer leurs derniers jours en Mauritanie et être enterrés parmi leurs ancêtres. Les adultes voudraient bénéficier du soutien nécessaire pour continuer à mener leurs activités pastorales, agricoles et commerciales. Les plus jeunes sont curieux de découvrir la patrie si chère à leurs parents.

NI : Quelles sont les difficultés majeures auxquelles ils sont confrontés ?

BBM : L’accès à l’eau, à la terre, à un habitat salubre, aux pâturages, aux soins de santé et à l’éducation de leurs enfants constituent leurs préoccupations principales.

NI : Est-il possible d’accéder à leurs demandes en ces moments difficiles ?

BBM : Ce ne sera pas facile ! L’important, pour nous, c’est d’être animé de l’esprit de sacrifice qu’exige la réparation des torts que nous assumons, et de faire preuve de franchise et de transparence quant à ce que la situation de notre pays permet. Il est certain, qu’en se gardant de tergiversations, de promesses fantaisistes, nous pourrions arriver à des conclusions dont les uns et les autres s’accommoderont.

NI : Comment interprétez-vous l’omission dans le discours du chef de l’Etat du volet sécuritaire, après l’évasion d’un présumé terroriste salafiste ?

BBM : Le Chef de l’Etat n’est pas le seul à passer sous silence cette question ! Souvenez-vous de l’attaque et des meurtres dans le Brakna. C’est comme si tout le personnel politique mauritanien s’était donné le mot pour minimiser une grave question de l’époque : le terrorisme. Dans la région du Maghreb, dans d’autres régions du monde, le terrorisme est devenu une question majeure. Il faut avoir le courage de le reconnaître, d’en débattre, du point de vue politique et sécuritaire surtout, avec tous ceux qui sont pour la recherche de solutions politiques pacifiques aux contradictions qui secouent notre société. Des mesures concrètes, dissuasives pour l’extrémisme, rassurantes pour les citoyens, devraient émerger de ce débat national. Le Chef de l’Etat a proclamé sa volonté de se concerter avec les partis politiques mauritaniens sur toutes les questions d’intérêt national, en particulier celles qui, selon lui, sont au dessus de toute approche partisane. S’il n’a informé les partis politiques mauritaniens qu’après avoir élaboré son propre plan d’urgence, espérons que sur la question du terrorisme, de la drogue, de la sécurité et autres questions majeures, qu’il prenne l’avis de l’ensemble des parties prenantes de la scène publique, avant de prendre une décision officielle.

Il est permis de s’interroger sur la situation des services de sécurité de notre pays. De façon répétée, face à de graves défis (l’avion de la drogue de Nouadhibou, les différentes actions terroristes), le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils n’ont pas été à la hauteur de ce que les citoyens étaient en droit d’attendre d’eux. En matière de gouvernance, il est de bon usage de récompenser les plus méritants et de sanctionner ceux qui commettent des fautes graves dans l’exercice de leurs fonctions. Il est étonnant que jamais les mesures qui s’imposent n’ont été prises pour sanctionner les principaux responsables. On s’est généralement contenté de faire payer le personnel subalterne. Il est particulièrement urgent de reconstruire les forces de sécurité de notre pays sur des bases professionnelles et républicaines !

NI : Mohamed Yehdih Ould Breideleil a publié, dans notre journal la semaine dernière, une série d’articles sous le titre « Eviter l’infamie », quels commentaires vous a-t-elle inspirée ?

BBM : Mohamed Yehdih Ould Breideleil a procédé à des développements de haute facture sur l’histoire et la culture de la Mauritanie. Il aurait pu, en insistant sur le monde et la culture arabe, se référer également aux empires du Ghana, du Mali et du Songhoï, à leurs influences sur la culture et la personnalité des Mauritaniens. Ce faisant, les enseignements qu’il prodigue aux générations nouvelles en seraient enrichis. Cependant la conclusion politique principale à laquelle il parvient- la mise en jeu du mandat du Président que l’on peut comprendre comme l’organisation d’élections anticipées – nous semble être un remède pire que le mal qu’il décrit.

NI : Sarr a également parlé du MND en termes peu élogieux lors de son apparition à la TVM. Que lui répondez-vous ?

BBM : Ce n’est pas le lieu de lui répondre. Je ne souhaite pas la polémique sur certaines questions qui appartiennent à l’histoire. Sarr était jeune en ce moment-là. Je comprends donc qu’il ait pu se tromper en ne puisant pas aux bonnes sources. Il aurait pu s’informer auprès de Ladji Traoré, Daffa Bakary, Mohamed Ould Maouloud, Sy Mamoudou, Sall Abdoulaye, Diagana Mbouh, BÂ Abdoulaye Ciré et j’en passe. Par exemple, il n’a jamais existé de MDN. Pas de PTM non plus ! Il n’est pas exact de prétendre que le MND a refusé d’inscrire la question nationale dans son programme. C’est le premier mouvement politique mauritanien à avoir reconnu l’existence des nationalités et à s’être battu pour leur égalité en droit. La divergence avec certains nationalistes négro-africains portait sur la question de savoir si c’est une contradiction secondaire ou la contradiction principale du moment.

NI : Avez-vous une opinion particulière sur laquelle vous souhaiteriez insister ?

BBM : La crise structurelle profonde dans laquelle le monde s’engouffre, la disette, voire la famine qui nous tenaille, le terrorisme, l’immobilisme et le pessimisme ambiant, sont autant de préoccupations qui méritent d’être relevées. Il est possible de le faire avec succès, en s’appuyant sur le génie créateur de notre peuple, sur nos ressources propres, et avec le soutien de nos amis. Pour cela, il n’est pas d’autre voie que celle qui consiste à se donner la main pour envisager ensemble l’avenir et le mode de gouvernance inclusif qui en découle. C’est encore le moment, avant qu’il ne soit trop tard.

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