Entendez-vous les cris de Gaza ?

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Toute une population est en état d’arrestation. Plus d’un million d’histoires de douleurs atroces et de chagrins accablants. Mais personne n’entend les cris.

Ibrahim al-Shami, 40 ans, assassiné à Khan Younis par l’armée israélienne le 14 août – Photo : AFP
Personne ne semble entendre suffisamment les cris de Gaza pour agir et ce malgré les rapports qui parlent d’un effondrement économique imminent, du dangereux manque de nourriture, d’une dépendance totale vis-à-vis de l’aide et de la menace d’un désastre humanitaire. Ni les cris ni les rapports n’apparaissent dans les titres des journaux ou des alertes dans les nouvelles de nos principaux media.

Et, tandis que la lecture des statistiques, quand ils paraissent enfin, est effrayante, ce sont ces cris que nous devrions entendre car ils proviennent de gens comme nous : de gens faits de chair et de sang qui saignent, ressentent la douleur et le chagrin.

Ce sont ces cris qui nous donnent les statistiques, les cris des Palestiniens pas moins humains ou vulnérables que n’importe lequel d’entre nous si nous étions nous aussi prisonniers de l’occupation impitoyable d’Israël.

Malgré toutes les nouvelles récentes sur les luttes internes qui se sont emparées de la politique palestinienne, on ne peut pas se méprendre sur quel environnement étouffant de contrôle les Palestiniens sont obligés de vivre. Israël a menacé le droit d’existence des Palestiniens sur leur propre terre et ce depuis sa création et ne s’est pas plus désengagée de Gaza qu’elle ne l’a fait de Cisjordanie. Au lieu de cela, Israël a transformé Gaza en une prison, l’isolant totalement de la Cisjordanie et du monde extérieur.

Considérant que c’est un lieu trop dangereux pour risquer de le visiter, Israël aime dépeindre les Palestiniens comme des gens violents dont les actes de résistance menacent l’existence même d’Israël et qui requièrent donc les mesures punitives prises à leur encontre. Mais, selon la loi internationale, la résistance est la réponse légitime de tout peuple occupé et la punition collective d’une puissance occupante envers une population civile est interdite. Le scandale de tout cela est l’acquiescement du monde vis-à-vis de la suppression des Palestiniens par Israël et la force oppressive qu’elle utilise pour les réduire à une existence sous humaine. Cela blesse profondément le cœur même de notre humanité.

Aussi sinistre que soient les faits et les chiffres, ils ne pourront jamais nous faire sentir l’agonie d’une mère qui n’a plus même un grain de riz pour nourrir ses enfants affamés, le désespoir du père qui ne peut pas transporter son enfant malade en Egypte pour le faire soigner à cause des frontières fermées, la terreur d’un enfant qui mouille son lit chaque nuit en se demandant si les soldats vont revenir à nouveau pour mettre sens dessus dessous la maison, la peur constante des écoliers qui savent que l’école n’est pas à l’abri des balles des soldats et des tirs de mortiers, la détresse désespérée des familles qui n’ont même pas le temps de sauver leurs effets devant les bulldozers qui viennent démolir leurs maisons, la désolation des milliers de personnes qui ne trouvent plus de travail, l’impuissance des milliers d’autres qui n’ont pas reçu de salaires depuis des mois et la misère des familles qui souffrent de la faim et qui dépendent des chômeurs et de ceux qui ne sont pas payés.

Toute une population est arrêtée…plus d’un million d’histoires de douleurs atroces et de chagrins accablants. Mais personne n’entend les cris.

Les déficits empirent chaque jour, La nourriture commence à manquer, les combustibles commencent à manquer, les médicaments commencent à manquer. Il n’a presque plus eu d’électricité depuis qu’Israël a bombardé la seule station génératrice de Gaza l’année dernière. Sans électricité, on ne peut plus pomper l’eau. Sans combustible, les égouts ne peuvent plus être pompés et ils débordent dans les rues, contaminant le peu d’alimentation en eau restant. La puanteur des égouts ouverts s’étend sur chaque quartier, augmentant les risques de maladies et de contagion. L’eau courante est un luxe qu’ont peu de gens, la plupart devant faire la queue pour en acheter. Les enfants sortent avec des bouteilles plastique et des seaux pour chercher leurs rations d’eau quand et si l’approvisionnement arrive. On ne peut pas réfrigérer les aliments frais et en tout cas, il n’y a pas d’aliments frais de disponibles.

Même une matière première comme le blé commence à manquer étant donné que les 600 tonnes de blé qui sont indispensables quotidiennement ne passent pas à travers le passage commercial de Karni. Où que l’on regarde, il y a des visages de désespoir, mais les cris humains partant des profondeurs de toute cette misère, ne sont pas entendus.

Les hôpitaux débordent de personnes blessées suite aux attaques aériennes et aux tirs de mortiers d’Israël. Les équipements pour les opérations sont inutilisables étant donné que les générateurs ne peuvent pas fonctionner sans combustible. Il n’y a pas de médicaments pour les patients souffrant de maladies cardiaques, de diabète, de cancer et de beaucoup d’autres maladies. Les docteurs, infirmières et équipes soignantes sont à la limite de leur force, essayant de sauver des vies et de bloquer la douleur alors que leur propre situation chez eux est elle-même désespérée.

Les services indispensables ne peuvent plus répondre aux demandes. Des gens meurent dans leurs maisons parce qu’ils ne peuvent pas obtenir des soins de santé d’urgence. Les enfants dépérissent à cause de la malnutrition étant donné qu’ils essayent de survivre sur un régime journalier de thé et de pain. La faim a conduit certains à fouiller les ordures pour récupérer ce qu’ils peuvent afin de nourrir leurs familles. Et tout le monde regarde, une mort grisâtre assombrit l’âme des gens et personne, personne n’entend les cris des malades et des blessés, les affamés et les sans abris et le bruit des lamentations des gens qui pleurent leurs morts.

La liste des privations insupportables est aussi horrible que l’on puisse imaginer. Et en plus de cela, les humiliations et les insultes quotidiennes tandis que les Palestiniens sont poussés, provoqués et visés par les soldats israéliens, les bombes, les tanks, les hélicoptères de combat, les avions de guerre : un alignement militaire effrayant contre une population qui n’a rien de semblable pour répliquer. Ce tout petit morceau de la Palestine a été transformé en un pénitencier gigantesque dans lequel l’entière population de 1.5 millions de Palestiniens est incarcérée en permanence. Et, c’est dans ce monde violent et impitoyable qu’Israël continue à punir aveuglément les habitants, leurs cris assourdis par les tirs de roquettes et les explosions des bombes lâchées du ciel.

Au milieu de ce chaos, les effets des sanctions sont douloureusement évidents. Les usines et les commerces ont fermé les uns après les autres, les services gouvernementaux ont plié et les emplois sont devenus non existants. Les sanctions et les bouclages sont tellement draconiens que les Palestiniens de Gaza ont toutes les chances de devenir dépendant à 100 pour 100 de l’aide et ce, indéfiniment.

Il est pratiquement impossible aujourd’hui pour une économie qui avait montré des signes de progrès avant les sanctions, de se remettre. Les luxuriants maraîchages qui produisaient en abondance des fruits et des légumes, sont secs et en jachère par manque d’eau tandis que les premières récoltes destinées à l’exportation se sont terminées pourrissant dans des camions qui attendaient dans de longues files une autorisation de quitter Gaza, ce qui n’est jamais arrivé. Rien ne peut non plus entrer à Gaza, sauf pour l’aide alimentaire la plus basique, ce qui oblige beaucoup d’usines, incapables de produire les matériaux nécessaires de fermer. Sans approvisionnement, les commerces ont aussi été obligés de fermer, plongeant à la fois les propriétaires des magasins et des usines dans la même pénurie que celle de tout le reste de la population.

La destruction délibérée de l’économie de Gaza et la désintégration graduelle de la société palestinienne sont entièrement dues à la main de l’homme. Quand on voit le paysage bombardé, il est difficile d’imaginer que le Gaza d’antan était à une époque un lieu de commerce riche et important où les habitants fiers et dignes souhaitaient la bienvenue aux voyageurs qui arrivaient par terre ou par mer. C’est difficile de s’imaginer que sa capitale, la ville de Gaza, était dans le temps une ravissante métropole avec de larges avenues et des parcs, des palmiers se balançant au vent et un vaste panorama marin.

Au fil des années, des hôpitaux, universités, écoles et les bâtiments du conseil municipal ont ajouté une couche moderne à l’une des plus anciennes villes du monde, se développant et s’élargissant malgré l’occupation israélienne. Mais tout cela a été détruit et personne ne semble se soucier de ce qui va advenir des ombres habitant au milieu des ruines. Le pire de tout c’est qu’Israël est soutenue, et même complimentée, pour ce qu’elle fait au nom de la sécurité alors que sous quelque dénomination que ce soit, cela ne représente purement et simplement qu’un nettoyage ethnique. Et à travers chacun de nos silences, nous acquiesçons et soutenons les atrocités qui sont commises en notre nom.

Alors que le siège sur la vie palestinienne à Gaza se resserre de plus en plus, personne ne demande ce qu’Israël prévoit de faire avec les Palestiniens. Pendant plus d’une année, différentes organisations ont averti de l’effondrement imminent de l’économie et de l’ordre social de Gaza. La liste est imposante : la Banque Mondiale, Oxfam, UNRWA, CARE International, le PAM, B’Tselem, World Vision, UNOCHA, Amnesty International, ECOSOC pour n’en citer que quelques uns, mais rien d’autre n’a été fait que d’apporter une aide alimentaire de base.

Israël, de l’autre côté, a redoublé la pression en refusant d’ouvrir les passages frontaliers entre gaza et le monde extérieur, refusant de transférer les fonds et l’aide monétaire et refusant de permettre aux ONG internationales de faire fonctionner leurs programmes d’assistance à Gaza. Ses actes de violence n’ont également pas pris fin. Des rumeurs d’une opération militaire israélienne à grande échelle, rumeurs qui circulaient déjà bien avant que le Hamas n’ait évincé les forces du Fatah à Gaza, est plus que probablement encore d’actualité.

Ce n’est qu’une question de temps avant qu’Israël n’agisse pour réprimer toute éruption venant de cette masse d’humanité suffocante, en invoquant sans aucun doute et comme d’habitude, la menace sécuritaire pour Israël. L’action risque alors d’être aussi impitoyable que l’année dernière quand les bombardiers israéliens ont mitraillé le paysage de Gaza ciblant tout ce qui était en vue : villes, villages, fermes, écoles, hôpitaux, bâtiments gouvernementaux, routes, ponts et les services indispensables ainsi que la population civile qui ne pouvait plus trouver d’abri nulle part et qui ne pouvait même pas fuir hors de Gaza.

Malgré tous les avertissements et les preuves sur le terrain, Gaza continue à glisser dangereusement vers un désastre humanitaire et les gouvernements du monde n’ont absolument rien fait pour arrêter cela. Il n’y a pas eu un mot de censure envers Israël et le lâche silence de la communauté internationale ne fera qu’encourager Israël à continuer ses actions cruelles et punitives contre les habitants déjà traumatisés et mourants de Gaza. Nous pouvons choisir d’entendre leurs cris ou les ignorer, mais nous ne pouvons certainement pas dire « nous ne savions pas ».

Dimanche 19 août 2007
Sonja Karkar – Counterpunch

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* Sonja Karkar est la fondatrice et la présidente de « Women for Palestine » à Melbourne, Australie : www.womenforpalestine.com

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