« Seule la question sécuritaire est essentielle pour les Etats-Unis »

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Comment évoluent les relations entre les Etats-Unis et le Maghreb ?
Depuis le 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont rompu avec une approche bilatérale. Ils ont englobé le Maghreb dans leurs initiatives sur l’Afrique et le Grand Moyen-Orient arabe, et mis en avant un projet multidimensionnel touchant à l’économie, la politique, la culture… Ils veulent améliorer leurs relations avec les gouvernements et leur image dans l’opinion publique. Mais jusqu’ici, cette stratégie globale n’a pas été mise en oeuvre : seule la question sécuritaire est apparue essentielle.

Dans ce domaine, la relation n’a jamais été aussi forte entre Alger et Washington. Les Algériens ont l’expérience de la violence des groupes armés, de leurs réseaux et de leurs façons de travailler. Les Américains, en échange de cette connaissance, leur ont fourni l’assistance que les Européens avaient refusé d’apporter dans les années 1990. Au Maroc, les relations sécuritaires existent depuis les années 1950 ; les Etats-Unis essaient maintenant de les renforcer.

Et sur le plan économique ?
Le Maghreb conserve des relations privilégiées avec l’Europe en général et la France en particulier. Soixante-cinq pour cent des échanges sont réalisés avec le Vieux Continent ! Le commerce américano-maghrébin se limite aux hydrocarbures algériens. Contrairement aux Européens, les Américains ont continué, pendant la guerre civile algérienne des années 1990, à signer des contrats d’exploration, établissant même une liaison aérienne directe entre Houston, au Texas, et Hassi-Messaoud, dans le Sud algérien. Mais ils ne sont pas très intéressés par des investissements dans d’autres secteurs. L’ouverture économique algérienne avance en effet très lentement. Les entreprises américaines sont de plus en plus nombreuses à se rendre à la Foire d’Alger, mais la lenteur des réformes économique et du système bancaire ainsi que les blocages bureaucratiques ne les incitent pas à aller plus loin.

Au Maroc, les réformes avancent plus vite, mais les lourdeurs administratives empêchent souvent de concrétiser les promesses de l’ouverture. Signé en 2004, l’accord de libre-échange américano-marocain devrait accélérer les choses, mais cela prendra du temps. Les entreprises locales s’inquiètent d’une invasion de produits américains. D’autant qu’elles vont être aussi confrontées à la concurrence européenne en raison de l’accord de libre-échange avec l’Union qui doit entrer en vigueur d’ici à 2015.

Pourquoi les Etats-Unis n’arrivent-ils pas à élargir leur approche ?
Au Maghreb, les Américains marchent sur des oeufs. Pour préserver la coopération sécuritaire avec tous, ils essayent de n’en casser aucun. Ils voudraient bien que le conflit entre le Maroc et l’Algérie au Sahara occidental soit résolu, mais ils ne veulent froisser ni les uns ni les autres… De même, la question de la démocratie et des droits de l’homme est évoquée, mais elle reste secondaire devant la « guerre au terrorisme ». Une ouverture démocratique soudaine et sérieuse des systèmes politiques maghrébins risquerait de déstabiliser certains pays, comme on l’a vu en Algérie en 1989. Les Américains devraient sans doute réfléchir à la possibilité d’inclure des islamistes modérés dans le jeu politique, compte tenu de la forte popularité de cette mouvance, en particulier au Maroc, et de s’inspirer d’un scénario du type turc, même si les pays sont différents. Or ils ne semblent pas actuellement l’envisager.

Le Maghreb a-t-il intérêt à établir une relation plus étroite avec les Etats-Unis ? L’apparition d’une élite plus ouverte sur le monde succédant à celle qui a dirigé ces pays après les indépendances marque un tournant. S’ils discutent non seulement avec l’Europe mais aussi avec les Etats-Unis ou la Chine, les pays du Maghreb auront plus d’options et de capacité de négociation.

Entretien avec Azzedine Layachi
Propos recueillis par Adrien de Tricornot

Source : Le Monde.fr

Azzedine Layachi

Azzedine Layachi, titulaire d’un PhD de relations internationales (Université de New York), publie Economic Crisis and Political Change in North Africa (Praeger Publishers), non traduit.

Il devient professeur de sciences politiques à la St. John’s University à New York, où il enseigne toujours, ainsi que dans son antenne de Rome. Il est notamment spécialisé sur le Maghreb, le Moyen-Orient, l’Afrique, ainsi que sur la politique étrangère des Etats-Unis.

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