Ethique et diplomatie, par Daniel Vernet

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‘Aix-la-Chapelle, en Allemagne, à Pescia, en Italie, à quelques jours d’intervalle, deux conférences ont abordé la question du dialogue international. La première était réunie à l’occasion de la remise à Javier Solana, responsable de la politique étrangère européenne, du prix Charlemagne, qui récompense chaque année un dirigeant ayant bien mérité de l’Europe. La seconde était la session biennale de la Société européenne de culture, une organisation plus que cinquantenaire, qui rassemble des intellectuels soucieux de maintenir un contact par-delà les appartenances nationales, religieuses, politiques ou professionnelles. Autre coïncidence, ces discussions avaient lieu au moment où Bernard Kouchner était nommé ministre des affaires étrangères.

Quel rapport entre ces trois événements ? A priori aucun, à ceci près qu’ils soulèvent tous les trois la même interrogation : l’éthique a-t-elle une place dans les relations internationales ? Bien peu oseront répondre par la négative, même si l’on admet avec le général de Gaulle que « les Etats sont des monstres froids », ou si l’on observe le comportement « sauvage » de certains acteurs internationaux. Reste à savoir quelle place et comment il est possible de concilier la raison d’Etat et la morale, sous la forme – pour simplifier un sujet beaucoup plus complexe – de la défense et de la promotion des droits de l’homme. Ou, pour le dire autrement, de surmonter l’opposition entre l’éthique de la responsabilité et l’éthique de la conviction. C’est exactement la contradiction à laquelle se trouvera vite confronté M. Kouchner, s’il veut être fidèle à ses engagements passés, ce dont il n’y a pas lieu de douter, et efficace dans une fonction qui suppose négociations, compromis et demi-mesures.

Malgré toutes ses insuffisances, l’intégration européenne offre une première possibilité de dépassement de la pure raison d’Etat. Dans son fonctionnement interne et dans ses rapports avec les tiers, l’Union a, selon l’expression de l’historien et homme politique Bronislaw Geremek, « apprivoisé la violence ». Elle n’a pas recours à la coercition, mais au dialogue. Elle se veut porteuse de valeurs : la démocratie, l’Etat de droit, la liberté d’expression, etc. Elle ne les impose pas aux autres mais elle en exige le respect par ceux qui veulent nouer des liens étroits avec elle, a fortiori par ceux qui veulent la rejoindre. D’où l’incompréhension grandissante avec une Russie représentée par un pouvoir qui ne conçoit pas la discussion autrement que fondée sur un rapport de force. En tant que présidente de l’UE, Angela Merkel a trouvé la bonne mesure entre la fermeté sur les principes européens et la volonté de coopération. Mais elle n’a pas convaincu Vladimir Poutine, pour qui la morale n’a rien à faire dans les relations internationales.

Cet exemple montre les limites du dialogue. Le dialogue pour le dialogue risque de contribuer au renforcement de régimes autoritaires, insensibles aux valeurs européennes que ce dialogue est censé soutenir. C’est souvent le cas avec les Etats arabes, bien que le rapport avec l’islam, camouflé parfois sous le vocable plus anodin de « dialogue des cultures », soit fondamental pour les sociétés du Vieux Continent.
L’autre contradiction d’une éthique des relations internationales tient à la prétention à l’universalité des valeurs européennes (ou occidentales) et au respect des particularismes. L’humanisme moderne cherche à la dépasser en mettant au premier plan le respect de l’homme et de ses droits en tant que sujet. Cette idée même paraît étrangère à certaines civilisations qui ne reconnaissent pas l’individu, mais le groupe. La liste des défis est loin d’être close ; ce n’est pas encore une raison pour s’écrier : « Vive la realpolitik ! »

Source : LeMonde.fr

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